L'Hôtel des Invalides à Prague

L'Hôtel des Invalides

Le quartier pragois de Karlin dans lequel je voudrais vous inviter n'est pas un quartier chic recherché par les touristes étrangers. Loin du centre historique, entouré des quartiers ouvriers de Liben et de Vysocany, Karlin offre une image plutôt triste, voire morne. Un sentiment encore accentué par la crue de l'été dernier, Karlin ayant été le quartier le plus touché et le plus délabré par cette catastrophe naturelle. Pourtant, ce quartier renferme un monument très intéressant : l'Hôtel des Invalides, dont la construction a été inspirée par l'Hôtel des Invalides à Paris. Astrid Hofmanova et Jaroslava Gregorova vous invitent à visiter ce bâtiment baroque construit d'après les plans du célèbre architecte Kilian Ignac Dientzenhofer.

L'édifice a été construit dans la première moitié du XVIIIe siècle grâce à une donation du comte Petr Strozzi, diplomate et militaire de carrière. Grièvement blessé au cours de la bataille d'Allessandria della Paglia, le comte Strozzi se rend compte du destin indigne des invalides. A l'époque, l'Etat n'assurait à ce groupe aucun régime spécial de sécurité sociale. Les invalides finissaient leurs jours soit dans des hospices de vieillards plutôt tristounets, soit dans des hôpitaux où ils étaient condamnés à la mendicité. Un premier système général de sécurité sociale pour invalides n'entra en vigueur qu'en 1750. Le comte Strozzi rédige un testament stipulant un legs universel en faveur des invalides. Ainsi, la fondation d'un établissement de donation pour invalides est constituée.

Les premières négociations pour la construction de l'établissement pour invalides sont entamées en 1720. Toutefois, il fallut attendre encore onze ans avant que l'empereur Charles VI y pose la première pierre, le 15 août 1732. Les plans de construction sont réalisés par Kilian Ignac Dientzenhofer. Chaque mois, le rapport sur les travaux est présenté au bureau de la cour de Vienne. Malheureusement, les moyens financiers s'avèrent insuffisants et on doit renoncer au projet initial qui prévoyait un bâtiment neuf fois plus grand.

L'Hôtel des Invalides à Prague était destiné à 2000 invalides de Bohême, nombre qui n'a jamais été dépassé. En 1735, les premiers invalides sont logés dans l'établissement, alors que les travaux de construction continuent. L'établissement destiné à accueillir des militaires invalides était une vraie cité à part, telle une petite île indépendante. Les invalides logeaient dans de grandes salles par groupes. Chaque dortoir était destiné à trente-sept personnes, ce nombre étant réduit plus tard à trente-deux. Les appartements situés sur les galeries latérales étaient destinés aux sous-officiers et aux invalides mariés. L'organisation interne respectait le régime militaire. La cité abritait aussi une école de deux classes, des salles communales, une cantine, un hôpital, qui employait aussi une sage femme, une boulangerie, une blanchisserie mais aussi un cimetière, une pharmacie et un atelier de menuiserie. Il y avait aussi un Institut d'assistance aux veuves et orphelins. En face de l'hôtel des Invalides se trouvait un abattoir, loué à un boucher praguois censé vendre sa viande à un prix inférieur à celui en cours sur le marché. Un beau salon dans des tons verts, une salle de lecture et un casino assuraient un divertissement aux officiers.

Sur le plan administratif, l'établissement était une institution privée, contrôlée par l'Etat et gérée par l'archevêque de Prague. Le pouvoir public est à la charge d'un brigadier-chef et d'une commission spéciale d'invalidité. Le capital de la fondation est intégré au fond général d'invalidité de l'Etat. Dans les années 30, les invalides sont déplacés de Prague à Horice, une ville en Bohême orientale, car le bâtiment pragois ne répondait plus aux normes d'hygiène.

L'Hôtel des Invalides est un bâtiment de deux étages à quatre ailes, doté d'arcades dans la cour intérieure. Au milieu de la cour, il y a une fontaine empire et au-dessus de celle-ci, un baldaquin de couronnes de platanes dont l'âge est estimé à plus de deux cents ans. Il y règne un microclimat agréable où l'on peut y respirer un air frais et humide. Le bâtiment lui-même émet un magnétisme étrange. Les couloirs longs, les mezzanines basses, les escaliers en bois raide... Le réalisateur de cinéma Milos Forman a choisi ce bâtiment pour y tourner son film célèbre Amadeus. Il a transformé un couloir en un asile de fous dans lequel l'acteur Murray Abraham, dans le rôle de Salieri, a joué une étude éperdue d'un musicien souffrant d'un manque de talent. Ceux qui ont vu Amadeus se souviennent sans doute de cette scène inoubliable. Après Murray Abraham, un autre acteur américain, Jeremy Irons, dans le rôle de Franz Kafka, a eu la possibilité d'éprouver le froid des murs de ce bâtiment. Et si l'on remonte dans le passé, après la Première Guerre mondiale, l'Hôtel des Invalides a hébergé un hôte encore plus prestigieux : Josef Sudek, photographe de renom mondial. Sur le front italien, ce dernier a perdu son bras droit et a donc passé plusieurs années à l'Hôtel des Invalides. Mais ce n'était point un séjour agréable. Sudek ne se sentait pas bien dans le bâtiment où tout le monde s'adonnait à la boisson ou jouait aux cartes pendant toute la journée. C'est son travail qui lui a apporté le soulagement. Dans les années 20, il a réalisé un cycle très réussi de photographies documentant ces années passées aux Invalides. Il s'agit d'une parfaite condamnation de la guerre et de ceux qui la déclenchent.

De nos jours, l'Hôtel des Invalides abrite les archives du Musée technique tchèque, dont notamment les archives d'architecture, et les Archives centrales de l'Institut militaire historique. Entrée interdite! Peu de gens savent que les archives d'architecture aux Invalides de Prague n'ont d'égal nulle part ailleurs dans le monde. Aucune autre institution mondiale n'a réussi, en effet, à réunir une documentation aussi riche des héritages de quelques-uns des architectes les plus célèbres. Il y a des plans de Josef Gocar, architecte dont le nom figure sur la liste des personnalités mondiales de l'UNESCO, de Jan Kotera ou de Josip Plecnik, architecte slovène qui a considérablement contribué à la création du visage du Château de Prague, pendant la Première République. Grâce aux archives d'architecture, on a pu reconstruire, par exemple, les décorations manquantes de la Maison communale, la façade de la villa Bianca de Jan Kotera et beaucoup d'autres monuments. Malheureusement, les archives ont été gravement endommagées par la crue de l'été dernier.

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Auteurs: Astrid Hofmanová , Jaroslava Gregorová
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