Lénine, réveille-toi, Brejnev est devenu fou !

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague ! Les cérémonies et manifestations qui ont accompagné, en août dernier, le 50e anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et l’écrasement du Printemps de Prague sont désormais derrière nous. Cela ne nous empêche cependant pas de revenir une nouvelle fois sur quelques-uns des slogans, souvent pleins d’ironie, qui ont à l’époque fleuri un peu partout dans les rues de Tchéocoslovaquie. Autant de slogans qui nous donnent une idée de l’imagination et du sens de l’humour des Tchèques.

Photo: Archiv Roberta F. MartenaPhoto: Archiv Roberta F. Martena « Un vent de Sibérie souffle sur la Bohême. Les femmes sont en colère aux portes des moulins. Des bords de la Volga au delta du Niemen, le temps s'est écoulé il a passé pour rien. Puisqu'aucun dieu du ciel ne s'intéresse à nous, Lénine, relève-toi, ils sont devenus fous », clame Michel Sardou dans la chanson intitulée Vladimir Ilitch. Ces paroles auraient aussi pu être celles d’une chanson écrite par un auteur tchèque ou slovaque. C’est d’ailleurs à elles que fait penser un des plus célèbres slogans que l’on pouvait lire dans les rues des villes tchèques en août 1968 : « Lenine, vzbuď se, Brežněv se zbláznil! », soit « Lénine, réveille-toi, Brejnev est devenu fou ! ». Ce slogan était une forme d’appel lancé en direction de Moscou.

Ces slogans, comme les textes, plaisanteries, caricatures, jeux de mots et même parfois poésies, étaient bien entendu très nombreux. Il nous est donc impossible de tous les citer, surtout que nombre d’entre eux, sans une certaine connaissance de la situation qui régnait en Tchécoslovaquie en 1968, peuvent être difficiles à expliquer ou sont parfois intraduisibles. Néanmoins, comme l’explique Jindřich Marek, historien auteur d’une conférence intitulée « Humor pod pásy tanků » - « L’humour sous les chenilles des chars », l’atmosphère était alors très particulière :

Jindřich Marek, photo: Šárka Ševčíková, ČRoJindřich Marek, photo: Šárka Ševčíková, ČRo « Les rues surtout des grandes villes du pays, et notamment de Prague, ressemblaient en 1968 un peu à celles de novembre 1989 lors des manifestations qui ont abouti à la chute du régime communiste. Il y a dans cette comparaison une symbolique très forte : le régime communiste a rejoint les livres d’histoire de la même manière que vingt ans plus tôt dans le sens où les rues se sont transformées en une sorte de grand magazine humoristique avec des inscriptions et des affiches accrochées un peu partout. »

A la différence de 1989 et de la révolution dite de velours, les slogans en 1968 visaient essentiellement l’occupant soviétique et ses alliés, comme par exemple dans celui-ci : « Pozor! Sovětský cirkus přijel! Nevídaná povídaná: cvičené opice z BLR, NDR, PLR, MDR a jiná divoká zvěř! » - soit « Attention ! Le cirque soviétique est arrivé ! Un spectacle sans précédent : des singes dressés de Bulgarie, d’Allemagne de l’Est, de Pologne, de Hongrie et d’autres animaux sauvages », sous-entendu ici les soldats russes. Notez ici aussi que les abréviations BLR pour Bulharská lidová republika, NDR pour Německá demokratická republika, PLR pour Polská lidová republika et MDR pour Maďarská lidová republika, désignent les différentes républiques démocratiques ou populaires du bloc communiste dont les troupes participaient à l’intervention militaire en Tchécoslovaquie.

Il va sans dire que ce n’est pas l’idée que Tchèques et Slovaques se faisaient de la solidarité entre peuples amis. « Takhle jsme si bratrství nepředstavovali » - « Ce n’est pas ainsi que nous imaginions la fraternité » était d’ailleurs un des autres slogans d’août 1968, comme aussi « Žádnou nadvládu, ani bratrskou » - soit « Pas de domination, pas même fraternelle ». Bref, aucune raison – surtout pas ! - de trinquer avec ces « frères ennemis », ce que faisait bien comprendre le savoureux jeu de mots « Dubčekovi slivovici, Brežněvovi šibenici » - soit « De la slivovice, l’eau de vie traditionnelle à base de prune, pour Dubček, la potence (šibenice) pour Brejnev. »

On le sait, même si cela a mis du temps, Ivan et les soldats russes sont finalement bien rentrés chez eux. Nous changerons donc de thème dans notre prochaine émission. D’ici-là, portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp!, portez le soleil en vous - slunce v duši, salut et à bientôt - zatím ahoj!