Le Travail vs la Paresse

27-02-2010

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! Aujourd’hui nous allons faire un peu de mythologie moderne : place au dieu du travail et au dieu de la paresse, et à leur querelle éternelle, leur combat verbal perpétuel ! Quand les dieux tchèques s’affrontent, le Tchèque écoute ! Et vous aussi !

Commençons par situer nos protagonistes. Vous l’aurez compris, le dieu tchèque du travail veut que les Tchèques travaillent. Il est ami avec le dieu français du travail, vous savez, l’inventeur du « monde qui appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Il en a plein, des comme ça. Tous les moyens sont bons pour faire travailler la population littéralement « de je-ne-vois-pas à je-ne-vois-pas », c’est-à-dire de la nuit à la nuit, et en tchèque ça sonne mieux : « pracovat od nevidím do nevidím ». Pour faire lever le monde encore au stade du « nevidim », c’est-à-dire lorsque le soleil ne s’est lui pas encore levé, le dieu du travail tchèque s’aide de la métaphore de l’oiseau, par exemple, plus précisément de celle de « l’oiseau du matin qui va plus loin » – « ranní ptáče dál doskáče ». Ca sonne bien, c’est charmant, ça fait son effet.

Bez práce nejsou koláčeBez práce nejsou koláče Une fois le Tchèque levé, il faut le faire bosser ! Alors, il a le choix : après avoir été l’oiseau du matin, sera-t-il une abeille ou un pou ? Sera-t-il « laborieux comme l’abeille » - « pilný jako včelka » ou paresseux comme un pou – « líný jako veš » ? Si l’horreur d’être comparé à un pou ne suffit pas, un Tchèque peut s’entendre dire « co můžeš udělat dnes, neodkládej na zítra » – le bien connu « ne repousse pas au lendemain ce que tu peux faire aujourd’hui ». Un peu léger, sans argument – après tout, pourquoi pas demain, n’est-ce pas ? « Proč ne zítra ? », aurait répondu le dieu de la paresse. En petite forme, le dieu du travail. Mais il n’en reste pas là ! Il lui reste l’argument des gâteaux – parce que, selon une autre expression tchèque, « sans travail il n’y a pas de gâteaux » – « bez práce nejsou koláče ». Aha ! Un point pour le dieu du travail !

C’est ce moment que choisit le dieu de la paresse pour intervenir. On lui parle gâteaux, il répond volaille : « lepší vrabec v hrsti než holub na střeše », prononce-t-il calmement, soit « mieux vaut un moineau dans le creux de la main qu’un pigeon sur le toit », une façon de dire que le peu à portée de main est toujours mieux que ce qui est le plus inatteignable. Le dieu du travail est déstabilisé, il n’a pas l’habitude, au pays des gens qui se lèvent tôt même le dimanche pour aller se promener, qu’on le provoque.

Komu se nelení, tomu se zelení !Komu se nelení, tomu se zelení ! Promenade, promenade… mais bien sûr, il avait oublié l’argument vert, celui qui marche à tous les coups : « Komu se nelení, tomu se zelení !, soit, traduit littéralement, « celui qui ne paresse pas, celui-là verdoie ! » Hm... Le dieu de la paresse fait mine de ne pas entendre et continue son argumentaire du « peu d’efforts suffisent » avec un minimaliste mais puissant : « malé ryby taky ryby », soit « les petits poissons sont aussi des poissons ». Le dieu du travail rougit et suffoque. Mais il se rappelle la métaphore religieuse ! Et s’il comparait, comme au bon vieux temps, les paresseux avec des diables, ceux qui évitent la croix sacrée – mais oui, c’est bien ça, les paresseux « évitent le travail comme le diable la croix » - « vyhýbají se práci jako čert kříži » ! Mais le dieu du travail fait sans doute là un mauvais calcul dans le pays le plus laïc d’Europe voire du monde. A cet argument de la dernière chance le dieu de la paresse répond à voix basse « kdo nic nedělá, nic nezkazí » – « celui qui ne fait rien ne gâche rien. » Utilisation vicieuse d’une expression qui, d’habitude, sert plutôt aux grands travailleurs qui, à force d’efforts, font parfois des erreurs et les justifient par leur ardeur au labeur – bien joué donc, dieu de la paresse !

Oubliés, les oiseaux et les abeilles, les pigeons et les moineaux… Le dieu de la paresse sort sa touche finale, soufflée par le dieu de la paresse slovaque, inventeur de la magnifique expression : « práce není zajíc, neuteče » – « le travail n’est pas un lièvre, il ne va pas s’enfuir ». Echec et mat. Et Ladislav Jakl, directeur du comité politique du bureau du président tchèque, de servir de messager au dieu de la paresse, par cette phrase désormais célèbre : « Na některé fráze jsme si zvykli, proto nám již nezní absurdně. Třeba fráze, že jisté opatření dá lidem práci. Copak práce sama o sobě je dobrou věcí? Práce bolí, jsou z ní mozoly. Bere čas, který by mohl člověk příjemně proflákat. Práce je užitečná pouze svým produktem! Nedávejme nikomu práci! Práce musí mít smysl » – « Nous nous sommes habitués à certains clichés, c’est pourquoi ils ne nous semblent plus absurdes. Par exemple l’idée selon laquelle certaines mesures donnent du travail aux gens. Alors quoi, le travail en lui-même est-il une bonne chose? Le travail fait mal, il donne des durillons. Il prend le temps que l’on pourrait laisser couler agréablement. Le travail n’est utile que par son résultat! Ne donnons du travail à personne! Le travail doit avoir un sens. »

En espérant que le messager du dieu tchèque de la paresse a pensé a assurer à ces gens qui ne travaillent pas les moyens de vivre agréablement, nous tirons notre chapeau à ce combat verbal haletant et achevons ainsi ce « Tchèque du bout de la langue ». En attendant de vous retrouver dès la semaine prochaine, portez-vous du mieux possible – mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj, et, dernier conseil, coulez-vous la douce, enfin pas trop quand même, quoi que…

27-02-2010