« Des papillons dans le ventre »

« Avoir des papillons dans le ventre » - « Mít motýly v břiše » : sans être tchèque à proprement parler, cette expression, que l’on retrouve également en français et dans bien d’autres langues encore, est néanmoins parfois utilisée par les Tchèques. Car comme tous les hommes et toutes les femmes de ce monde, les Tchèques, comme le chante si bien Michel Sardou, souffrent eux aussi parfois de la plus belle des maladies, une maladie dont on souffre surtout lorsque l’on en guérit. Cette rubrique, exceptionnellement, son auteur se permet de la dédier à une personne en particulier, une personne qui lui est très chère et qui, un jour, lui a justement confié qu’elle avait des « motýly v břiše ».

Dans notre dernière émission, nous avions évoqué l’expression tchèque selon laquelle des lunettes permettent de voir la vie en rose. Plus précisément, il s’agit de « regarder le monde avec des lunettes roses » - « dívat se na svět růžovými brýlemi ». A cette occasion, nous avions mentionné, entre autres, la célèbre chanson d’Edith Piaf « La vie en rose ». Dans le refrain, la Môme chante notamment : « Et dès que je t’aperçois, alors je sens en moi mon cœur qui bat ».

Ce cœur qui bat, c’est bien entendu le cœur d’une femme amoureuse. Mais là où certaines, qu’elles soient françaises, tchèques ou autres, ont le cœur qui bat la chamade ou qui s’affole en présence ou à la simple pensée de l’être aimé, d’autres, elles, ont ou ressentent « des papillons dans le ventre », une expression très imagée, une métaphore que l’on retrouve aussi en tchèque avec « mít, cítit motýly v břiše », comme dans cette chanson de Stania Fritscherová intitulée « Motýli » - « Les papillons » :

« Nech mě jít, nech mě být sama sebou - Zatlačím svý slzy co mě dlouho zebou - Dokážu žít bez tebe, opustím tě tiše - Tak proč pořád cítím motýly v mým břiše »

 « Laisse-moi partir, laisse-moi seule - Je retiens ces larmes qui me transissent de froid - Je peux vivre sans toi, je te quitte sans bruit - Alors pourquoi je sens toujours ces papillons dans le ventre ».

On le sait, le papillon possède une forte valeur symbolique. Il est le symbole de la métamorphose, de l’évolution, une évolution toutefois bien fragile et éphémère comme la beauté du papillon, qui ne vit généralement que quelques jours ou semaines. On retrouve cette idée d’extrême fragilité et d’éphémère dans cette chanson douloureusement mélancolique du groupe Mňaga a Žďorp, une chanson aussi d’une extrême simplicité intitulée « Motýl » - « Le papillon » :

« Na stole ve sklepě - v tlusté vrstvě prachu - ležel motýl - kdysi snad barevný - a zrezivělá plechovka - přítomná tamtéž - nemohla se do sytosti vysmát – tomu motýlovi - tak jsem ji vzal - a okno jsem rozbil tou plechovkou - a oprášil motýla - v paprsku světla - a on se mi rozpadl v dlani, a on se mi rozpadl v dlani… »

 « Sur la table dans la cave – dans une épaisse couche de poussière – se trouvait un papillon – autrefois peut-être coloré – et une boîte rouillée – qui se trouvait là elle aussi - ne pouvait rire tout son soûl – de ce papillon – alors je l’ai prise – et j’ai brisé la fenêtre – et j’ai épousseté le papillon – dans le rayon de lumière – et il s’est désagrégé dans ma paume, et il s’est désagrégé dans ma paume… »

Pour nous remonter un peu le moral, mentionnons cette citation de Josef Hanzlík, un poète tchèque également auteur de livres pour enfants mort très récemment :

« Motýl nežárlí na květinu, že se s ní před ním mazlil jiný, stejně jako květina nevyčítá motýlovi, že zamilovaně poletoval kolem jiných. » - « Le papillon n’est pas jaloux de la fleur qu’un autre a câliné avant lui, comme la fleur ne reproche au papillon d’avoir voleté amoureusement autour d’autres ».

On retrouve cette idée de l’inconstance, mais dans le sens opposé puisque le chanteur choisit, lui, la fidélité dans une chanson elle aussi intitulée « Motýl » et interprétée par Jiří Suchý et Jitka Molavcová :

« Zdá se mi, že jsem motýl, který si vzal do hlavy, že lítat z kytky na kytku ho vlastně nebaví, a proto rozhodl se hned pro nejkrásnější květ a jenom pro něj hodlá žít. »

Photo: Lilly M, CC BY-SA 3.0 UnportedPhoto: Lilly M, CC BY-SA 3.0 Unported « Il me semble que je suis un papillon qui s’est mis en tête que voler de fleur en fleur en fait ne l’amuse pas, et c’est pourquoi il a jeté son dévolu sur la plus belle des fleurs et prétend ne vivre que pour elle. »

Nous pourrions achever cette rubrique sur cette note romantique, déclaration d’amour pleine de poésie. Certes, tout cela serait oublié que « avoir des papillons dans le ventre » peut aussi servir à désigner le trac, une certaine forme de peur que ressent, par exemple, un étudiant avant un examen, un comédien avant d’entrer sur scène ou encore un sportif avant une compétition.

Mais la conclusion la plus appropriée pour notre rubrique sera tirée, plus prosaïquement, du dictionnaire étymologique de la langue tchèque ; une conclusion plus terre-à-terre selon laquelle le mot « motýl » tirerait son origine du verbe « motat », qui signifie « tituber, chanceler » ou, mieux encore, « marcher en vacillant », comme le vol du papillon, qui vole en zigzag et ne se lasse pas de faire des courbes, est, lui, sinueux…

On se quitte là-dessus… On se retrouve dans quinze jours pour une autre rubrique sinueuse. D’ici-là, portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous - slunce v duši, chaussez vos lunettes roses, ayez des papillons dans le ventre - mějte motýly v břiše, salut et à bientôt - zatím ahoj !

 

Rediffusion du 18/2/2012