Lata Brandisová, l’histoire d’une irréductible cavalière tchèque au XXe siècle

21-10-2019

En 1937, Lata Brandisová est devenue la première et unique femme à remporter le Grand Steeple-chase de Pardubice, épreuve hippique d’obstacles parmi les plus difficiles en Europe. Dans une société qui avait compté parmi les premières à accorder le droit de vote aux femmes, et alors que l’Allemagne nazie s’apprêtait à annexer la Tchécoslovaquie, la performance avait eu un immense retentissement. Jeudi dernier, quatre jours après la tenue de la 129e édition de la course, est sortie la traduction en tchèque de la biographie de Lata Brandisová. Auteur déjà d’un ouvrage consacré au coureur à pied Emil Zátopek, le journaliste britannique Richard Askwith a ainsi rappelé aux Tchèques le destin hors du commun d’une femme exceptionnelle.

Richard Askwith, photo: Guillaume NarguetRichard Askwith, photo: Guillaume Narguet

« J’ai passé beaucoup de temps en République tchèque pour écrire mon livre sur Emil Zátopek (cf. : https://www.penguin.co.uk/books/1109422/today-we-die-a-little/9780224100359.html), et un jour, en écoutant la Radio tchèque, j’ai entendu dire qu’avant la Deuxième Guerre mondiale, une femme avait remporté le Grand Steeplechase de Pardubice… »

Cette femme s’appelait donc Lata Brandisová, de son vrai nom Marie Immaculata Brandisová. En 1937, un an avant la signature des accords de Munich qui scelleront l’abandon de la Tchécoslovaquie et son annexion postérieure par l’Allemagne nazie, la comtesse, qui avait déjà été la première à s’aligner au départ quelques années plus tôt, devient la première femme à remporter ce qui reste aujourd’hui encore considéré comme une course parmi les plus exigeantes en Europe. Sa victoire constitue un événement de portée internationale que même le légendaire commentateur de la Radio tchécoslovaque Josef Laufer, dans un document d'archives que nous avons retrouvé, avait décrit comme « une agréable surprise pour les plus de 40 000 spectateurs présents. »

Aux yeux des Tchèques, ce succès revêt une importance d’autant plus symbolique qu’ils font encore le deuil de Tomáš Garrigue Masarayk. L’ancien président, grand artisan de la fondation, en 1918, d’un Etat tchécoslovaque indépendant et démocratique, était décédé un mois plus tôt. Pour Constantin Kinský, arrière-petit-neveu de Lata Brandisová, il faut d’ailleurs se placer dans le contexte lourd et difficile de la seconde moitié des années 1930 pour mieux comprendre la portée de l’événement :

Lata Brandisová, photo: Archives de Dostihový spolekLata Brandisová, photo: Archives de Dostihový spolek

« Effectivement, on a un peu de mal aujourd’hui à s’imaginer ce que sa victoire représentait à l’époque. D’abord, Lata Brandisová était une très grande cavalière, et un bon cavalier se doit d’avoir un caractère bien trempé, voire difficile. Elle était aussi très courageuse. Elle a par exemple gagné une course après être remontée sur son cheval tout en ayant la clavicule classée. En même temps, dans ces milieux-là à cette époque-là en Tchécoslovaquie, la femme était beaucoup plus libre qu’on ne le pense, beaucoup plus même peut-être que dans la culture française par exemple. Qu’une femme participe à une course ne posait donc pas de problème. Sa victoire à Pardubice a été un symbole parce que tout le monde en 1937 savait ce qui était en train de se passer. C’est une période extrêmement tendue non seulement en raison de la présence des populations allemandes dans les Sudètes, mais aussi directement avec l’Allemagne nazie. Les négociations étaient difficiles avec des missions diplomatiques avortées. Qu’un cheval tchèque et qu’une femme tchèque issue de la noblesse tchèque qui représentant la continuité de l’histoire du pays gagnent donc une course aussi prestigieuse que celle de Pardubice a été un immense moment d’allégresse nationale. »

Photo: Mladá frontaPhoto: Mladá fronta Richard Askwith confirme que l’hippodrome de Bohême de l’Est était alors devenu le théâtre d’une course aux forts enjeux et relents nationalistes, où les jockeys allemands, qui étaient légion, préparaient en quelque sorte le terrain dans la perspective de l’arrivée, quelques mois plus tard, des soldats de la Wehrmacht en Tchécoslovaquie :

« Au fil des années 1930, le Grand Steeplechase de Parbudice est devenu une course entre Tchèques et Allemands nazis. Aux yeux d’Hitler, Goebbels et Himmler, le sport, et plus spécialement le sport équestre, était très important pour la propagande. En 1935 et 1936, c’était un jockey allemand qui avait gagné. Et les jockeys allemands étaient des officiers SS. »

En 1937, Lata Brandisová remporte le dernier Grand Steeple-chase couru à Pardubice avant l’éclatement de la guerre. La course, événement à la fois sportif et mondain, disparaît du calendrier pour neuf ans.

« C’est l’histoire d’une femme à une époque où l’homme occupait une place prédominante dans la société. Mais la vie de Lata Brandisová m’intéresse aussi parce que c’est l’histoire d’une nation au XXe siècle. Les années 1920 ont été une période d’espoir pour les femmes en Tchécoslovaquie. Même si cela ne signifie pas qu’il n’y en avait pas, les discriminations vis-à-vis des femmes y étaient officiellement interdites. Mais dans les années 1930, le paysage s’est assombri et la vie est devenue plus difficile pour les femmes. C’est pour cette raison que Lata Brandisová a été un symbole important. Aujourd’hui encore, elle reste d’ailleurs la seule femme à avoir gagné à Pardubice. »

Après la guerre, Lata Brandisová participe de nouveau à la course, avec moins de succès. Gravement blessée suite à une chute, elle est contrainte de mettre un terme à sa carrière de cavalière à la fin des années 1940. Mais déjà, les communistes avaient pris le pouvoir en Tchécoslovaquie. Un autre tournant dans la vie de Lata Brandisová selon Richard Askwith :

« Les communistes détestaient les aristocrates et Lata Brandisová appartenait en plus à la famille Kinský qui, avant la guerre, avait adopté une posture clairement antinazie et contre l’occupation allemande. C’est pour cette raison que les nazis la haïssaient. »

Constantin Kinský, photo: Vít PohankaConstantin Kinský, photo: Vít Pohanka Dans une large mesure, sous l’occupation allemande comme après la guerre sous le régime communiste, l’histoire de Lata Brandisová copie celle de la famille Kinský, comme le reconnaît Constantin Kinský :

« Il y a effectivement énormément de points communs. Lata Brandisová est une figure dans le sport qui a été très courageuse y compris civiquement. Mon grand-père (Zdenko Radslav Kinský) a initié et signé avec d’autres les trois déclarations de la noblesse tchèque contre les accords de Munich et d’allégeance à la République tchécoslovaque. Les signataires en ont payé le prix, puisque les nazis ont pris la totalité des propriétés sous contrôle direct et ont chassé ces familles-là. Certains de leurs membres ont même été emprisonnés et d’autres sont morts. Evidemment, sous le communisme, toutes ces personnes ont été passées à la moulinette de diverses façons. Tout cela montre combien nous sommes attachés au pays, et je pense que le pays lui-même a un attachement pour ces figures historiques dans lesquelles il se reconnaît dans la souffrance et dans une forme de courage admirable. »

Lata Brandisová, photo: Archives de ČRoLata Brandisová, photo: Archives de ČRo Oubliée et handicapée, contrainte de se déplacer à l’aide d’une canne, Lata Brandisová vivra alors avec ses deux sœurs dans un modeste chalet dans un hameau des environs de Prague, avant de mourir en Autriche en 1981. C’est aussi à ce chapitre de sa vie que Richard Askwith s’est intéressé :

« Dans le petit monde du cheval, tout le monde sait quelque chose de Lata Brandisová. Mais l’essentiel de son histoire, à savoir les quarante dernières années de sa vie, était tombé aux oubliettes. Personne en République tchèque ne savait grand-chose non plus de l’histoire des jockeys allemands nazis. »

Richard Askwith, photo: David VaughanRichard Askwith, photo: David Vaughan La sortie de la traduction en tchèque de la biographie de Lata Brandisová, intitulée « Nezlomná » (L’Irréductible) a donc été l’occasion de rappeler toute cette histoire. Et après son long travail pour la biographie de Zátopek, Richard Askwith a ainsi consacré un deuxième livre à une personnalité tchèque, quoique moins connue :

« Je me suis intéressé à Zátopek parce que j’aime la course à pied. Zátopek est comme le saint-patron des coureurs. Et c’est à travers lui que j’ai ‘fait la rencontre’ de Lata Brandisová. Puis, par bribes d’informations, j’en ai appris davantage à son sujet. Finalement, j’ai écrit deux livres sur des sujets tchèques, mais plus généralement, je pense que le XXe siècle en Tchécoslovaquie en Tchécoslovaquie et en Europe centrale est une période très intéressante, tragique et très importante pour tout le monde. »

Tragique mais aussi fascinante, comme l’ont effectivement été les destins de Zátopek et de Lata Brandisová, qui méritaient bien, au moins, ces deux biographies.

21-10-2019