Zatopek : Dana raconte Emil

Pour cette dernière émission d’une année 2008 anniversaire très particulière pour les Tchèques, Radio Prague vous propose un entretien exceptionnel avec Dana Zatopkova, l’épouse de l’un des plus grands champions de l’histoire du sport. Une manière aussi, alors que la République tchèque succède ce 1er janvier à la France à la présidence de l’Union européenne, de présenter avec Emil Zatopek un Tchèque qui était un homme convaincu de la nécessité d’une fraternité européenne.

« Le stade olympique d’Helsinki possède une particularité magnifique. Il possède une tour haute de plus de 70 mètres qui symbolise le record du monde de Matti Järvinen au lancer du javelot. Cette tour était visible des kilomètres à la ronde, comme la flamme olympique. Ca a été un grand moment pour moi. Lorsque j’ai vu ça, je me suis dit qu’il fallait que je tienne jusqu’au bout. Et j’ai résisté pour ce qui a été la plus belle des arrivées de mes courses olympiques. J’ai pu relâcher mon effort dans les derniers mètres, sourire et donner l’impression que rien ne s’était passé, que je n’étais pas trop épuisé par l’effort. Mais la vérité est que la semaine suivant la course, j’ai monté et descendu les escaliers presque à quatre pattes. »

Dana Zatopkova, photo: Filip JandourekDana Zatopkova, photo: Filip Jandourek Cette voix est celle du plus grand sportif tchèque du XXe siècle, Emil Zatopek, racontant ce qui reste aujourd’hui encore un des beaux exploits de l’histoire de l’athlétisme, son arrivée triomphale du marathon des Jeux olympiques d’Helsinki en 1952. Une victoire qui a couronné un triplé 5000 mètres – 10 000 mètres – marathon qui ne sera sans doute jamais égalé et qui, à l’époque, avait fait lever de son siège le commentateur de la Radio tchécoslovaque :

Emil Zatopek est mort en novembre 2000. Lorsque nous avons contactée son épouse, Dana Zatopkova, pour lui demander un entretien il y a quelques mois de cela, elle nous a donné rendez-vous dans la maison construite avec son mari, il y a plus de trente ans. C'était une belle matinée ensoleillée d’automne et, malgré une jambe cassée qui l'obligeait alors à se déplacer avec des béquilles, elle semblait profiter pleinement de ses années de retraite au milieu des arbres et des fleurs de son jardin dans le quartier résidentiel de Troja sur les hauteurs de Prague. Avant d'évoquer longuement la carrière de son mari, qu'elle surnomme affectueusement "Topek", Dana Zatopkova nous a envoyés à la cave chercher une bouteille de vin. Un verre de rouge à la main, elle s'est alors lancée dans le récit d'une vie de couple dont elle affirme qu’elle a été "pleine de rires". Sans rien occulter toutefois des vicissitudes liées à la vie politique tchécoslovaque dans la seconde moitié du XXe siècle, elle a laissé, pendant près de trois heures, les souvenirs affleurer à la surface avec un enthousiasme touchant et contagieux. A l’occasion de cette fin d’année 2008, qui a marqué le cinquantième anniversaire de la première médaille d’or d’Emil Zatopek aux Jeux olympiques de Londres, nous vous proposons quelques passages de cette rencontre exceptionnelle avec la femme de l’un des couples les plus célèbres de l’histoire du sport. Mais avant de l’écouter, voici un autre extrait des archives de la Radio tchèque, cette fois l’arrivée du 10 000 mètres :

Emil Zatopek, photo: Roger Rössing, Deutsche Fotothek, CC BY-SA 3.0 DEEmil Zatopek, photo: Roger Rössing, Deutsche Fotothek, CC BY-SA 3.0 DE Ce 10 000 mètres, Emil Zatopek l’avait remporté avec 15 secondes sur son rival d’un temps Alain Mimoun, légende du sport français. Mais plus encore que cette rivalité sur la piste naîtra entre les deux hommes une amitié pour toute la vie, comme nous l’a confirmé Dana Zatopkova :

« Oui, bien sûr. Mimoun a couru avec Emil une dizaine d'années, je crois. Quand Emil a arrêté, Mimoun, qui était plus jeune de quelques années, a continué. En 1956, il a gagné le marathon de Melbourne et nous étions tous très heureux pour lui. Avant cela, en rigolant, je disais souvent à Emil: "Ce Mimoun, qu'est ce qu'il doit te détester!" Il avait terminé trois fois deuxième derrière Emil (ndlr: 10.000 mètres à Londres en 1948, 5000 et 10.000 mètres à Helsinki en 1952). Là, il tenait enfin sa médaille d'or. »

Tout au long de sa carrière, et même encore bien après celle-ci, Emil Zatopek a eu la réputation d’entretenir d’excellentes relations avec les coureurs qui étaient ses adversaires sur la piste et n’avaient pourtant qu’un objectif : le battre. Selon Dana Zatopkova, ces relations d’amitié existaient entre autres parce que tous ces champions ont un point commun qui les rassemble :

« Vous savez -et je peux en témoigner- les coureurs de fond sont des gens spéciaux. Ils ont un caractère et des valeurs qui leur sont propres, notamment le sens du collectif. Peut être est-ce l'expérience d'un entraînement très exigeant. Lors de certaines séances, ils ressentent, parait-il, des trucs que les autres athlètes ne connaissent pas. Emil disait souvent: "Pour nous, les coureurs de fond, courir n'est pas seulement courir. C'est aussi une confession." Vous comprenez? Une confession... Il disait cela dans le sens d'une croyance, d'un acte de foi. Il y a quelque chose de supérieur dans tout cela, quelque chose de spirituel. Alors oui, je crois que les coureurs de fond constituent vraiment une catégorie à part. »

Pour expliquer aujourd’hui les succès des coureurs africains dans les épreuves de fond et demi-fond, on évoque souvent, entre autres facteurs, leurs modestes conditions de vie dès l’enfance. Né au début des années 1920 dans un village de Moravie et issu d’une famille de huit enfants dont il était le petit dernier, Emil Zatopek n’a jamais eu, lui non plus, une vie facile et connaissait le sens du mot « pauvreté ». Dana Zatopkova se souvient de ses débuts d’athlète et de ses premières courses :

« Il a commencé à Zlin, une ville de Moravie où se trouvaient les grandes usines de chaussures Bata. Emil y était en apprentissage et les apprentis n'avaient pas la vie facile. Pour eux, le régime était très strict. Ils travaillaient pendant la journée et devaient étudier le soir. L'athlétisme est donc venu un peu par hasard. En fait, Emil s'est retrouvé dans un groupe où l'éducateur responsable avait décidé que tous les membres prendraient part à une épreuve de course à pied. Emil n'en avait aucune envie. Il a prétexté une blessure au genou. Mais le docteur lui a dit qu'il n'avait mal nulle part et qu'il ne servait à rien de simuler. Contraint de prendre le départ, il s'est dit alors: "puisqu'on m'oblige à courir, je pourrais mettre mon responsable en colère en gagnant." Il a fait la course à fond. Finalement, il a terminé deuxième, mais plusieurs personnes sont venues le voir après l'arrivée pour lui conseiller de se mettre à l'athlétisme plus sérieusement. Emil s'est donc rendu une fois au terrain et, dès le premier entraînement, on lui a remis des chaussures! Je crois que cela l'a motivé. En tout cas, il est revenu. »

Quelque temps plus tard, Emil remportait ses premières courses, toujours dans sa Moravie natale, dont est aussi originaire Dana, née le même jour et la même année que lui. Des premières victoires qui ont bien entendu motivé Emil à poursuivre et à enchaîner un entraînement toujours plus intensif et la compétition, comme s’en amuse Dana Zatopkova :

« Ah ça! Il aimait rappeler les circonstances de son tout premier succès: un 1500 mètres remporté à Zlin en 1943. Ensuite, les courses se sont enchaînées. Les « primes » aussi. A chaque victoire, il recevait une pomme ou du pain avec du saindoux. Cela tombait bien. Il avait tout le temps faim. Il faut savoir que lorsqu'il était à l'internat à Zlin, c'était la guerre. Ses parents se trouvaient dans une zone occupée par les Allemands et Emil ne recevait donc pas de colis de chez lui comme les autres apprentis. Ce n'était pas facile pour lui mais je pense que cela l'a endurci pour le reste de la vie. »

De Zatopek l’athlète, on sait tout ou presque : ses quatre victoires olympiques, son triplé inégalé d’Helsinki, ses dix-huit records du monde du 5000 mètres au 30 kilomètres, ou encore qu’il fut le premier homme à descendre sous les 29 minutes sur 10 000 mètres (28’54’’2 à Bruxelles, le 1er juin 1954) et à parcourir plus de vingt kilomètres en une heure (20,052 km). Légendaires restent ses méthodes d’entraînement. Les photos en noir et blanc nous rappellent son style atypique, heurté, la tête penchée sur le côté, le visage grimaçant, crispé de douleur, comme s’il portait toute la peine du monde sur ses épaules. D’Emil l’homme, tous ceux qui l’ont connu ont gardé le souvenir, sinon d’un ami, d’un gars à la fois simple, modeste, accessible et droit. Reste que pour certains, le mythe du champion modèle, au visage humain, demeurera toujours un peu écorné à cause du rôle, pourtant certainement surestimé, joué par la politique dans sa carrière et sa vie. Dana Zatapkova nous a donc aidés à faire la lumière sur le fond du personnage. Son histoire d’amour avec Emil a tout eu d’une idylle jusqu’en 1968, année cruciale dans l’histoire de la Tchécoslovaquie, mais aussi parallèlement dans la vie du couple.

« J’ai eu très peur cette année-là, lorsque les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie en août. Emil comme moi nous étions engagés publiquement en signant le Manifeste des 2000 mots. Nous avions beaucoup voyagé et pouvions donc constater que tout tombait en décrépitude dans notre pays. Et il ne s’agissait pas seulement de la situation matérielle. Depuis trop longtemps, il n’y avait plus aucune liberté de penser. Alors, les changements survenus au cours de cette année 1968 nous sont apparus comme une renaissance, un immense soulagement. D’un seul coup, il était permis de dire et de lire la vérité dans les journaux. Ce fol espoir a vécu jusqu’à ce que les chars pénètrent sur notre territoire… Ensuite, une chape de plomb est retombée sur le pays. Radié de l’armée, exclu du parti, Emil n’avait plus le droit de travailler à Prague. Il a eu plusieurs emplois différents et a été envoyé en Bohême du Nord dans les mines d’uranium. J’étais malheureuse, car cela constituait une coupure, comme si notre vie commune avait été barrée d’un trait. Et puis, j’étais plus jeune, et lorsque vous êtes jeune, on vit plus mal l’injustice. »

Dans tout ce qui a pu être écrit et dit sur lui en République tchèque mais aussi à l’étranger, Emil est présenté comme un grand sportif et un formidable être humain. Mais justement à cause du rôle joué par la politique dans sa vie, un « oui, mais… » est toujours resté. Pour Dana Zatopkova, beaucoup oublient toutefois que les choses étaient plus compliquées à l’époque qu’elles ne peuvent sembler l’être aujourd’hui. Si elle reconnaît certaines erreurs de son mari, elle estime qu’il s’agit d’une injustice. Dana Zatopkova explique pourquoi :

« Vous voulez dire qu’il avait une position « étrange » en politique ? Certains le rangent parmi les communistes, ce qui n’est pas vrai. Vous savez, Emil était « Quelqu’un », un monsieur, on s’est donc parfois servi de lui pour la propagande, on a déformé ses propos, on lui a fait dire certaines choses qu’il n’avait pas dites… Il était un peu naïf, ça oui, mais au fond, c’était un homme très simple, qui vivait assez modestement et qui n’a jamais cherché à profiter de son statut. C’est d’ailleurs aussi pour cela qu’il était très apprécié à l’étranger. Il lui en fallait peu pour être heureux et je pense qu’il voulait le bien des autres également. Dans ce sens, c’est vrai, il était socialiste. Il a sans doute commis des erreurs, mais les gens aujourd’hui oublient trop souvent de replacer les choses dans leur contexte historique. Tout n’est pas noir ou blanc. »

Reste une chose qui ne peut être retirée au couple Zatopek. Malgré les possibilités qui se sont offertes à eux, notamment après l’écrasement du Printemps de Prague, Emil et Dana n’ont pas émigré et n’ont jamais voulu quitter leur pays.

« Non, ce n’était pas dans notre nature. Nous avons beaucoup voyagé, mais nous étions les plus heureux quand nous pouvions être à la maison. Ceci dit, en 1968, aux Jeux olympiques de Mexico, qui se sont tenus peu de temps après l’invasion de notre pays, nous étions invités d’honneur. Des Suédois, Finlandais et autres sont venus nous voir et nous ont prévenus que des sanctions nous attendaient à notre retour à Prague. Ils nous ont donc proposé de nous installer dans leur pays et nous promettaient de nous trouver du travail, un logement. Mais nous avons poliment refusé. Cela ne nous semblait pas juste par rapport aux citoyens qui n’avaient pas notre chance. Nous nous étions engagés dans le Printemps de Prague et nous avons senti que c’était notre devoir de rester. Nous étions bien conscients de ce que nous encourrions. Au bout du compte, je suis contente d’être restée. Certes, c’était le « bordel » chez nous, nous critiquions beaucoup, mais c’était notre pays. Nous y avions nos chansons et nos amis. Sans cela, comment aurions-nous pu vivre à l’étranger ? »

Dana Zatopkova est née le 19 septembre 1922, exactement le même jour qu'Emil Zatopek qu'elle a épousé en 1948. Handballeuse de formation, Dana a lancé son premier javelot à l'âge de 24 ans. En 1952, elle est devenue championne olympique de la discipline aux Jeux d'Helsinki, exactement en même temps que son mari décrochait l'or sur 5000 mètres. Huit ans plus tard, à Rome, elle remportait encore une médaille d'argent. Son palmarès compte également deux titres de championne d'Europe en 1954 et 1958 et un record du monde (55,73 mètres) qui reste la meilleure performance féminine de tous les temps réalisée avec un javelot en bois. Après la fin de sa carrière, elle a été entraîneur des lanceurs, y compris d'un certain Jan Zelezny (triple champion olympique et recordman du monde). Elle collabore aujourd’hui encore au sein du Comité olympique tchèque et compte toujours parmi les personnalités tchèques les plus appréciées. Bien sûr, elle doit une part de cette notoriété au fait d'avoir partagé sa vie avec une légende de l'athlétisme. Mais inversement, la question mérite d’être poséee : Emil Zatopek serait-il devenu Emil Zatopek sans Dana?