Revivre 1968 avec la Radio tchèque

Toute la semaine, Radio Prague commémore le 50e anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie, survenue dans la nuit du 20 au 21 août 1968. Moscou voulait ainsi mettre fin à l’expérience du Printemps de Prague. A cette occasion, la Radio publique tchèque (Český rozhlas) organise une vaste série d’événements tout au long de l’année. Pour en parler, nous avons rencontré Tomáš Dufka. Directeur du département de la recherche et de la bibliothèque de la radio, cet historien de formation a évoqué ces projets à notre micro, sa vision personnelle de 1968 et, pour commencer, il a raconté le rôle qu’a joué la radio tchécoslovaque au cours de cette année tout à la fois intense et dramatique.

Radio en lutte et lutte pour la radio

Tomáš Dufka, photo: Khalil Baalbaki, ČRoTomáš Dufka, photo: Khalil Baalbaki, ČRo « Je suis le chef du département de la recherche et de la bibliothèque de la Radio tchèque. Nous aidons les émissions, surtout en ce qui concerne le contenu, et en particulier le contenu historique. Cette année, il y a plusieurs anniversaires et notamment celui 1968. On se concentre surtout sur l’histoire de cette année. »

Votre bureau donne sur la rue Vinohradská, c’est-à-dire un endroit qui a été important au moment de l’invasion soviétique en août 1968. Que s’est-il passé à la radio lors de cette invasion ?

 « En août, la radio a été un lieu très important, parce que les Russes, ou les troupes du pacte de Varsovie, ont concentré beaucoup de forces pour empêcher la diffusion des émissions de la radio à la population tchécoslovaque. Donc, dans la nuit du 20 au 21 août, la radio est devenue vraiment le théâtre de beaucoup de violence et de combats. Dès 7h du matin, la population a commencé à se regrouper devant l’entrée de la Radio tchécoslovaque pour défendre la radio. En même temps, les soldats essayaient d’entrer. Ils voulaient interrompre les émissions. Mais, une chose très importante, c’est que les techniciens et les rédacteurs de la radio ont réussi le 21 août à défendre leurs émissions et la population a pu écouter la radio même durant ces heures très tristes et tragiques. Entre 15 et 17 personnes sont mortes dans la rue à Vinohradská en défendant la radio. »

Comment sont-elles mortes ?

La rue Vinohradská, photo: Archives de ČRoLa rue Vinohradská, photo: Archives de ČRo « A cause des tanks. Il y avait un tank qui roulait et certaines personnes sont tombées et le tank les a écrasées. La situation était très violente et dramatique. Il faut dire que les soldats russes étaient aussi très stressés et ils ont d’abord tiré sur le Musée nationale tchécoslovaque, en pensant que c’était la radio. Quand vous voyez les photos de cette journée, il y a beaucoup de violence, beaucoup de voitures brûlées. On a une collègue à la radio qui vivait dans un immeuble juste en face de la radio et qui a perdu cet appartement parce qu’il a brûlé. Elle est rentrée de vacances et il n’y avait plus son appartement… Ce jour est vraiment très tragique. »

L’intervention soviétique vise à mettre fin au Printemps de Prague. Quel rôle la radio a-t-elle joué dans ce mouvement ?

 « La radio a joué un rôle très important. Il y avait des rédactions très liées au Printemps de Prague. Par exemple, la rédaction du service étranger était connue comme une équipe très bien formée et très douée. Dans cette rédaction, travaillait le futur ministre des Affaires étrangères après 1989, Jiří Dientsbier, et d’autres personnes très importantes qui, bien souvent, ont été forcées de partir après 1968. La radio commençait à se libérer. Parce que la censure est tombée, officiellement en juin 1968, mais dès janvier 1968, on a commencé à parler à haute voix de sujets très politiques.

Dans les années 1950 et au début des années 1960, les émissions de la radio étaient souvent préenregistrées et il n’y avait pas beaucoup d’éditoriaux ou d’interviews avec des politiciens. En 1968, cela commence à apparaître. On commence à poser des questions assez sensibles ou polémiques aux politiciens. On peut dire que la radio était vraiment un média très important pour le Printemps de Prague. »

Jiří Pelikán, photo: ČT24Jiří Pelikán, photo: ČT24 Un autre média très important, c’était la Télévision publique tchécoslovaque, qui connaît une évolution similaire, même si un vent de liberté semblait souffler déjà avant 1968. Son directeur de l’époque, le communiste Jiří Pelikán racontait :

« On peut dire que la télévision est devenue une forme de démocratie grecque parce que tout le peuple pouvait écouter ses dirigeants lui parler mais on a aussi donné au peuple, aux représentants du peuple la possibilité de s’exprimer. Nous avons surtout retransmis en direct les réunions dans les usines, dans les villages, où les ouvriers, les agriculteurs, les intellectuels exprimaient leur point de vue. C’était quelque chose de nouveau. »

Jarouš, un personnage fictif qui revivrait 1968

Mais revenons à la Radio publique tchèque. C’est précisément cette période de bouillonnement politique et culturelle de la société civile en 1968, et pas seulement la répression du Printemps de Prague à partir de l’invasion soviétique, que Tomáš Dufka souhaite faire revivre. Pour cela, lui et son équipe développent un projet original autour d’un compte twitter fictif…

Source: Archives de ČRoSource: Archives de ČRo « Les projets sont nombreux. Par exemple, notre première station, Radiožurnal, la station des informations, a préparé et prépare toujours beaucoup d’événements, non seulement en ce qui concerne le contenu des émissions, mais, cette semaine par exemple, on peut aller voir des films dans le cinéma en plein air du quartier de Karlín. Il y a eu toute une série de reportages sur l’année 1968, qui se concentrent sur la politique, sur la vie quotidienne, sur l’architecture, etc.

En ce qui concerne le département que je dirige, on a préparé un projet qu’on appelle le ‘projet twitter’, avec le compte de Jarouš 68, ou bien Jaroslav Hlas 68. C’est en fait un personnage fictif, qui vit en 1968 et qui écrit d’un jour à l’autre ses notes, ce qu’il voit dans sa vie quotidienne. On essaie de suivre la ligne politique mais pas seulement, aussi le quotidien. Nous voulons aussi que le public réagisse aux informations que nous donnons.

C’est un projet par lequel nous voulons populariser l’histoire. Nous utilisons beaucoup de sons d’archive, des journaux d’époque. On veut également montrer que l’année 1968, ce n’était pas seulement l’occupation. C’était aussi le Printemps de Prague et c’est un phénomène dans le monde entier. C’est aussi une année très importante en France d’ailleurs. C’est pour cela que Jarouš, ce personnage fictif, a sa sœur qui étudie à Paris. De cette manière, ils s’écrivent des lettres et on peut observer à distance les événements qui se déroulent. »

Sur votre compte Twitter, il y a effectivement un intérêt pour tous les aspects de la vie sociale. Jaroslav va par exemple voir un match de football du Sparta au stade de l’Eden car le stade de Letná est en reconstruction. Comment choisissez-vous l’agenda de votre personnage fictif ?

 « C’est toute une équipe qui travaille là-dessus. Avec mon collègue Miroslav Tomek, on prépare des images et des sons, ainsi que le texte. On réfléchit aussi à l’histoire de Jaroslav. Ensuite, bien sûr, en regardant la presse de l’année 1968, on peut voir ce qui était alors à l’agenda, et cet agenda était vraiment très intéressant. En comparaison par exemple des années 1970, comme il n’y avait pas de censure en 1968, les informations sont vraiment très diverses, et même parfois rigolotes. »

A travers tous ces matériaux, ces journaux, ces sons, etc., qu’avez-vous personnellement découvert sur l’année 1968 ?

Photo: Twitter Jarous68Photo: Twitter Jarous68 « Ce qui m’a peut-être le plus surpris, c’est vraiment la richesse de la presse. Même en comparaison avec l’époque contemporaine, je préfère peut-être lire la presse de 1968. Il y avait tellement une atmosphère positive émane des journaux. Ce qui m’a surpris aussi, c’est que commence un peu la révolution sexuelle, parce qu’il y a beaucoup d’images ou de photos suggestives. »

Grâce à Jarouš, on peut par exemple découvrir la couverture faite par un journaliste de la Radio tchécoslovaque de l’enterrement de Martin Luther King, le 9 avril 1968. On découvre aussi des événements de la vie politique tchécoslovaque, par exemple la visite à Prague du leader yougoslave Tito, au début du mois d’août. A l’issue de la rencontre, le premier secrétaire du parti communiste tchécoslovaque, Alexander Dubček, dix jours avant l’invasion, prévoyait de se rendre en Yougoslavie à son tour à l’automne…

 « Je voulais présenter les événements non seulement d’août 1968, mais également ceux de toute l’année 1968. Parce que je pense qu’on oublie un petit peu le côté positif de cette année. On commémore toujours la fin tragique de ces événements et c’est aussi la fatalité de notre nation : les grands événements mondiaux finissent toujours mal pour les Tchèques. Mais je voulais non seulement me concentrer sur l’occupation, l’invasion, mais aussi sur le Printemps de Prague. C’était mon devoir : je voulais montrer le côté positif de tous ces événements.

Pour moi 1968, c’est aussi, pour la première fois dans la vie de mes parents, le moment où l’on peut voyager. Ma mère a passé cette année 1968 en France. C’est pour cela que je veux montrer que, même dans la Tchécoslovaquie de 1968, il y avait des gens qui pouvaient voyager, qui pouvaient même vivre certaines expériences à l’étranger, à l’Ouest. »

Vous parlez de l’expérience de votre mère. Que vous ont raconté vos parents, vos proches, à propos de 1968 ? Comment s’en souviennent-ils ?

 « Quand je demande à mes proches de me raconter quelque chose sur 1968, ils commencent à me raconter quelque chose sur l’occupation, sur l’invasion. Et si vous parlez avec des gens de la campagne par exemple, alors le Printemps de Prague n’existe presque pas. 1968, c’est vraiment l’occupation, l’invasion, la tristesse, la tragédie.

Photo: Archives de ČRoPhoto: Archives de ČRo Mais si je commence à leur poser des questions telles que : la vie était-elle différente en 1968 ? Alors ils commencent à se souvenir par exemple des procès des années 1950, de l’obligation pour certaines personnes de travailler dans des camps de travail, et du fait que, en 1968, on commence à les réhabiliter ou à parler de ces personnes. Pour mes proches, l’année 1968, c’est aussi une expérience avec les Russes. Par exemple, la famille du côté de ma mère avait une relation assez proche avec une famille de Leningrad en Russie. Ils étaient en contact par des lettres et en août 1968, ils sont venus voir mes grands-parents à Prague. Ils ont donc vécu 1968 à Prague. Même si leurs relations étaient très bonnes, quelques années à près, la relation entre la famille de mes grands-parents et la famille russe s’est complètement dégradée. Parce que cette famille russe ne voulait pas croire que les Soviétiques occupaient le pays et que la Tchécoslovaquie ne vivait pas cela de la façon dont elle était présentée dans les médias russes. »

Quelle est l’importance du Printemps de Prague pour notre société contemporaine selon vous ?

 « Je pense que ce qui est important, c’est que, même si l’histoire tchèque et tchécoslovaque est assez triste, surtout au XXe siècle, l’année 1968 est une année où nous pouvons être fiers de nos concitoyens. On peut dire que cela a été l’année où l’imagination s’est ouverte, où nous pouvions vraiment prendre conscience de ce qui se passait dans le monde et commencer à réfléchir de façon critique sur les événements qui se passaient dans notre pays. Je pense que 1968 est le premier moment où on a commencé à se dire que le système dans lequel nous vivions n’était pas totalement idéal. C’était le premier pas pour en finir avec le système de répression et de contrôle. Cela a bien sûr pris du temps ensuite, vingt ans, mais sans 1968, je pense que 1989 n’aurait pas pu advenir. »

Le projet mené par Tomáš Dufka et son équipe est à découvrir à l’adresse suivante : https://twitter.com/jarous68/.