Retour sur l'âge d'or du cinéma tchécoslovaque avec Albert Marenčin et Martin Šulík

La maison d’édition parisienne Malavida propose des œuvres de cinéastes tchécoslovaques sur DVD sous-titrés en français. Mentionnons quelques titres : Des trains étroitement surveillés, Du courage pour chaque jour, La plaisanterie, Le miroir aux alouettes, Le boxeur et la mort, ou encore Le soleil dans le filet. Ces films sont présentés comme étant des Trésors de la cinématographie tchèque et slovaque et datent des années 1960, l’époque de l’âge d’or du film tchécoslovaque. Zuzana Borovská de la rédaction en langue française à Radio Slovaquie Internationale vous propose deux regards sur cette belle époque de la cinématographie.

Dans son livre récemment publié, « Ce qui n’est pas rentré dans l’histoire », Albert Marenčin écrit :

Quand un jour Alain Robbe-Grillet est venu à Bratislava, je lui ai proposé de tourner chez nous son prochain film. Ma proposition l’a déconcerté. - Vous avez une cinématographie? a-t-il demandé, perplexe. - La plus libre au monde. - Vous voulez dire que vous n’avez pas de censure? - Si, mais on ne la pratique pas... Tous les deux nous avons ri, et au bout d’un an il avait déjà tourné à Strážky aux pieds des Tatras son film L’Homme qui ment.

Albert Marenčin, photo: RSIAlbert Marenčin, photo: RSI Heureusement, à l’époque où nos cinémas étaient encombrés par les films des pays socialistes, la Tchécoslovaquie a connu ce phénomène qu’on a dénommé « la nouvelle vague » ou « l’âge d’or des années 60 ». Albert Marenčin a été scénariste et dialoguiste, chef d’un groupe de création de la cinématographie slovaque.

 « Par un heureux hasard j’ai trouvé l’occasion de m’adresser à Robbe-Grillet en lui proposant de tourner son prochain film en Slovaquie. Nous avions déjà réalisé quelques coproductions, par exemple avec la Géorgie, la Hongrie, la Yougoslavie, mais avec aucun pays capitaliste. Pourtant, dans cette ambiance de détente, de l’esprit démocratique marqué déjà par Dubček, nous nous sommes permis de proposer à la direction une telle expérimentation, qui a finalement été acceptée après de longues hésitations assorties d’une foule d’avertissements et de mises en garde – parce qu’aucun modèle de coopération d’un pays socialiste dans le domaine de la cinématographie avec un partenaire capitaliste n’avait eu lieu jusqu’alors. »

 « Ils nous disaient : ‘Vous savez, Robbe-Grillet, cela peut être un grand risque. N’attendez pas un succès commercial. C’est plutôt jeter l’argent par la fenêtre.’ Donc ils nous adressaient un signal de prudence, une mise en garde. Mais finalement nous sommes parvenus à conclure un accord avec les Français. »

Quelles ont été les conditions?

Alain Robbe-Grillet, photo: Jose Lara, Creative Commons 2.0Alain Robbe-Grillet, photo: Jose Lara, Creative Commons 2.0 « J’ai dit à Robbe Grillet: « Vous avez les mains absolument libres. Vous pouvez faire le film selon votre volonté, sous une seule réserve – qu’il soit orienté dans un esprit plutôt amical, qu’il ne soit pas hostile au régime politique de notre pays. Par ailleurs, je vous prie de réserver une participation maximale à des personnalités créatives slovaques, acteurs, opérateur, compositeur de musique. Afin que cela ne soit pas une affaire financière. Lui de me répondre : D’accord. »

Considéré comme chef de file du nouveau roman, Robbe-Grillet était-il déjà connu dans le domaine du film?

 « Oui, en tant que cinéaste et scénariste surtout grâce au film L'Année dernière à Marienbad réalisé par Alain Resnais qui a connu un succès mondial, mais aussi à son second film L’Immortelle réalisé par lui même. »

Donc l’objectif a été de tourner L’Homme qui ment…

 « C’est cela. Robbe-Grillet est alors venu, nous l’avons accompagné parcourant la Slovaquie à la recherche d’un lieu de tournage, etc. Nous lui avons projeté des dizaines de films pour qu’il puisse choisir des acteurs. Il a retenu Mistrik, Silvia Turbova, Kocurikova, Kroner, Cerny, l’opérateur Igor Luther principalement, donc une participation slovaque appréciable et satisfaisante. »

Et quant au financement de L’Homme qui ment?

 « Concernant le financement, il s’est avéré que c’était l’un de nos films parmi les moins chers. Contrairement à ce que l’on redoutait, considérant que l’initiative serait un échec. A une époque où le financement de nos films s’élevait à 2-3 millions de couronnes, notre participation financière dans l’Homme qui ment n’a pas dépassé la moitié de cette somme. »

 « Pour résumer, c’était une excellente collaboration qui s’est poursuivie. Dans le prolongement Robbe-Grillet a tourné ici son second film, L’Eden et Après, et le producteur Sami Alfon avait même l’intention de se fixer à Bratislava, prévoyant une coopération régulière dans les prochaines années. Un bel avenir s’ouvrait. Mais le 21 août le glas a sonné... Le temps de l’occupation est survenu brutalement. »

Le film L’Homme qui ment d’Alain Robbe-Grillet date de 1968.

 

Martin Šulík, photo: Archives de ČRoMartin Šulík, photo: Archives de ČRo Les films du cinéaste slovaque Martin Šulík ont remporté un grand nombre de prix internationaux. Son film Tzigane a été proposé à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012. Pourtant le cinéaste a abandonné le domaine des longs métrages. Passionné et fasciné par la cinématographie tchécoslovaque des années 60, il s’est consacré à rendre hommage aux créateurs qu’on ne doit pas oublier. Dans sa série qui a été diffusée par la Télévision tchèque ‘L’âge d’or des années 60’, les personnes ayant contribué à ce « miracle cinématographique » pour reprendre les mots du critique Antonin Liehm, se souviennent :

 « Je pense que moi et mes condisciples nous avons été formés par des films tchécoslovaques de la nouvelle vague cinématographique, par ceux de Stefan Uher, Juraj Jakubisko, Elo Havetta, mais aussi par des films des cinéastes tchèques Věra Chytilová, Miloš Forman, Ivan Passer, Evald Schorm, Němec, Kachyňa. J’ai beaucoup appris avec les films de ces réalisateurs. »

Klíč k určování trpaslíků, photo: CTKlíč k určování trpaslíků, photo: CT « En fait, je pense que c’était en 2003, avec Čestmír Kopecký nous avons préparé le film sur le scénariste et metteur en scène Pavel Juráček avec pour titre Klíč k určování trpaslíků (La clé pour définir les nains). Lors du tournage de ce film, j’ai fait la connaissance avec le critique de film Jan Lukeš. Tous les trois passionnés par les années 60, l’idée a vu le jour de faire un cycle de portraits des cinéastes qui sont encore en vie. Nous avons pensé à en faire une vingtaine, mais finalement ce projet s’est élargi considérablement. »

Les portraits de 80 témoins de cette époque ont été préparés.

 « Ce ne sont pas seulement les metteurs en scène, mais aussi les caméramans, scénaristes, producteurs, acteurs. Notre objectif était de créer une image complexe de cette époque. »

 « Le projet ‘L’âge d’or des années 60’ est composé de trois parties principales. La première étant des autoportraits d’environ une heure. Je tenais à ne pas trop intervenir dans leurs souvenirs et dans l’interprétation de leurs œuvres. »

La seconde partie du projet L’âge d’or des années 60 est un long métrage en deux épisodes intitulé ‘Les 25 des 60’.

Photo: První veřejnoprávníPhoto: První veřejnoprávní « C’est une réflexion portant sur les courants les plus importants de cette cinématographie. Jan Lukeš est un guide dans ce film. En effet, il réfléchit sur l’influence du théâtre et du film, sur la relation de la littérature et du film, sur diverses tendances. La troisième partie de ce cycle doit être réalisée cette année présentera la nouvelle vague de la cinématographie tchécoslovaque dans l’ordre chronologique. »

Martin Šulík, qu’est-ce qui est selon vous le plus caractéristique de cet âge d’or des années 60 ?

 « Vous savez, ces années d’or spécialement permettent de voir comment les deux cultures, tchèque et slovaque, sont liées, entrelacées. De quelle manière elles s’influencent. La majorité ces cinéastes de cette époque ont fait leurs études à la Faculté du film et de la télévision de l’Académie des arts musicaux à Prague (la FAMU). Là ils ont reçu la base du métier, mais également ils ont reçu ce que j’appellerais un plus large contexte culturel. Prague a été un centre culturel très riche en impulsions dans le domaine de l’art, non seulement du film mais aussi de la littérature, théâtre, des beaux-arts. Ils ont transporté leurs expériences en Slovaquie et les y ont appliquées. Mais il faut dire que les étudiants futurs cinéastes, eux aussi avaient une certaine grande influence sur leurs condisciples tchèques, Jakubisko, Havetta, Hanák. Eux tous par leur tempérament, poétique, ou aussi par leur naturel ont influencé ce qui se déroulait en Tchéquie… Pour les Slovaques cette école à Prague a eu un grand sens, un sens immense. »