Marie-Elizabeth Ducreux : « J’avais l’impression de vivre un évènement qui n’arrive qu’une ou deux fois par siècle »

20-11-2009

Marie-Elizabeth Ducreux est historienne, spécialiste de l’histoire moderne et contemporaine de l’Europe centrale, et particulièrement de la Bohême. Fondatrice du CeFRes, le centre de recherches français en sciences sociales de Prague au début des années 1990, elle est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) en France. Marie-Elizabeth Ducreux a connu la Tchécoslovaquie pendant la période communiste. Elle partage ses sentiments sur les jours où le régime s’est effondré.

 « Quand j’ai vu que la manifestation du 17 novembre continuait, c’est-à-dire qu’elle se poursuivait, qu’il y avait d’autre manifestations malgré la répression policière, j’ai compris que quelque chose bougeait. C’était très surprenant d’ailleurs. J’ai pris l’avion et je suis arrivée à Prague. Je suis arrivée le mardi, le 17 novembre était un samedi, donc c’était le 21 novembre. A partir de ce jour-là, je suis allée avec mes amis, dans les manifestations, place Venceslas, et ensuite à Letná. C’est difficile de décrire ce qu’on voyait, vous savez, parce que c’était quelque chose d’absolument inimaginable trois jours avant. On vivait donc l’évènement de moment en moment. Ce que je peux dire, c’est que les gens qui étaient là, autour de moi, que ce soient ceux que je connaissais ou ceux que je ne connaissais pas, se manifestaient d’une façon complètement différente de ce qu’ils avaient été, ou de ce qu’ils semblaient avoir été, même le mois précédent ou toutes ces années où j’avais fréquenté Prague et la Tchécoslovaquie depuis les années de la normalisation, les années 1970.

Un exemple : avant même les grandes manifestations sur Letná, les manifestations avaient lieu sur la place Venceslas le soir. Ce n’était pas très tard mais il faisait déjà nuit parce que nous étions en novembre. Les taxis, qui passaient dans les rues voisines, faisaient le V de la victoire. Les magasins restaient ouverts, pour vendre du pain ou pour vendre de quoi manger, ce qui normalement n’existait pas, à 18h tout était fermé. Les vendeuses avaient le sourire aux lèvres. Tout le monde était absolument souriant, enthousiaste, quelque chose était en train de se passer.Et très rapidement, on a compris, ceux qui étaient dans la foule comprenaient que le régime s’écroulait, que toutes les tentatives de reprendre la main, de négocier, qui ont eu lieu à ce moment-là, avec par exemple Ladislav Adamec, on savait, sur le pavé, que c’était déjà trop tard. Les gens agitaient des clés en disant ‘c’est la dernière sonnerie – posledni zvoneni’. On avait vraiment l’impression que les cartes étaient tombées, et que les seuls à ne pas l’avoir compris – ou ils l’avaient peut-être compris mais ils cherchaient à ralentir la chose – c’était le petit secteur, le petit parti de communistes réformateurs qui essayaient de reprendre la main.

Ensuite, il y avait ces moments absolument invraisemblables de voir sur le balcon de la place Venceslas, Dubček, Havel, Václav Malý, des chanteurs qui avaient du passer les moments de la normalisation totalement à l’écart, etc. On était dans un présent total, mais dans ce présent, il y avait comme une espèce de télescopage du temps. C’est-à-dire que c’était un évènement – j’avais l’impression de vivre un évènement – qui n’arrive qu’une ou deux fois par siècle, et que l’on peut d’ailleurs ne jamais vivre.

Il y avait des échos qui remontaient à la surface et qui n’avaient pas été perceptibles pour moi depuis les années 1970. Je pense à l’émotion que j’ai pu ressentir en entendant chanter la foule, après les hymnes tchèques et slovaques, le cantique de Saint Venceslas, que je n’avais jamais entendu comme ça. Je l’avais entendu sur un disque, et comme je travaillais sur la littérature et l’histoire de la contre-réforme, je connaissais aussi les mélodies du XVIIème siècle. Et d’un seul coup, j’ai entendu ce cantique, dans la mélodie du XVIIème siècle, et les gens le connaissaient, et le chantaient.

Donc des symboles d’autrefois, même si cet autrefois au fond ne remontait qu’à l’avant-guerre, ou peut-être juste à l’après-guerre, revenaient, comme si c’était le présent, comme si quelque chose, une identité beaucoup plus forte, que les aléas ou les avatars des quarante dernières années qui paraissaient durer toujours… Parce que le communisme, c’était l’absence de temps. C’était fermé par rapport au monde extérieur, et le temps extérieur n’y arrivait pas. Et tout d’un coup, il y avait une dynamique qui s’était réinstallée et qui avait totalement échappé au régime. C’était quelque chose de tout à fait saisissant. Une autre chose qui m’a beaucoup saisi : je crois que pendant un mois ou deux mois, les Praguois ont vécu dans la rue.

Ils manifestaient, ils vendaient de quoi manger à ceux qui manifestaient, ils fabriquaient des tracts et les distribuaient. Je me suis vraiment posé la question à ce moment-là de qui s’occupait des enfants et des personnes âgées parce que tout le monde était dans la rue. Il y avait une espèce de – je ne vais pas dire folie, mais une espèce de transport collectif, absolument imprévisible pour qui connaissait la Tchécoslovaquie normalisée. »

Avant de venir en Tchécoslovaquie, vous avez suivi les premiers évènements depuis Paris. Comment ces évènements ont-ils été perçus dans le monde universitaire dans lequel vous travailliez à ce moment-là ?

 « Je ne peux pas répondre sur le monde universitaire. Il y avait des soviétologues, et il y avait quelques rares personnes qui travaillaient sur des pays qui n’étaient pas l’union soviétique, et nous ne formions pas une communauté.

Ce que je peux vous dire, c’est qu’il y avait eu des évènements, il y avait eu Solidarnosc, il y avait eu l’état de guerre en Pologne, mais aussi l’arrivée des Russes en 1968 en Tchécoslovaquie, et le printemps de Prague auparavant. Mais l’année d’avant, il y avait la transformation du régime politique en Hongrie, plus ou moins. C’était toujours des communistes, mais il y avait une transition qui s’était mise en place depuis 1988. Il y avait eu des tables rondes en Pologne, il y avait eu bien sûr, la Perestroïka à Moscou.

A ce propos, en 1989, les Tchèques demandaient encore ‘qu’est-ce que la différence entre Dubcek et Gorbatchev ? La réponse était rien sauf que Gorbatchev ne le sais pas encore.’.

En fait, ces évènements, la chute du mur de Berlin, puis la révolution de velours, n’étaient pas prévisibles. On voyait bien que les Allemands de l’Est, venaient à Prague, allaient en Hongrie, allaient en Allemagne de l’Ouest en contournant le mur depuis l’été 1989.

Photo: Peter Turnley, Public DomainPhoto: Peter Turnley, Public Domain J’ai passé tout le mois de septembre 1989 à Munich. Et là, des éminents juristes, politologues, et même hommes politiques allemands, venaient nous parler de toutes sortes de choses. Et j’ai entendu à ce moment-là, certaines personnes, certains Allemands, dire que oui, un jour, il y aurait la réunification, mais qu’il était imprévisible de savoir quand cela aurait lieu. Et vous voyez, à peine deux mois après, c’était fait. Donc je pense que non, l’évènement lui-même, la façon dont il s’est déroulé, n’était pas du tout prévisible. On peut reconstruire la logique a posteriori, mais sur le moment, il y a eu rupture. »

20-11-2009