Irena Chřibková, organiste à la Basilique Saint-Jacques à Prague

01-01-2013

La seconde partie de cette émission spéciale du Nouvel An est consacrée à la musique d’orgue, instrument unique et majestueux sans lequel certains d’entre nous auraient du mal à imaginer les fêtes de fin d’année. Nous allons vous faire écouter des extraits d’œuvres pour orgue d’auteurs tchèques de l’époque baroque, tirées du CD intitulé « Noël chez Saint-Jacques ». En même temps, l’interprète de cette belle musique et organiste titulaire de la Basilique Saint-Jacques de Prague, Irena Chřibková, va nous raconter son parcours de musicienne qui a commencé dans une région limitrophe de la Pologne et qui s’est ensuite poursuivi à Paris et à Prague.

Irena Chřibková, photo: le site oficiel d'Irena ChřibkováIrena Chřibková, photo: le site oficiel d'Irena Chřibková « Petite fille, je jouais du piano. Avec mes parents, nous allions à l’église et j’y ai remarqué un instrument qui avait un clavier supplémentaire. J’ai aussi remarqué que l’organiste appuyait sur les pédales et qu’il tirait aussi quelque chose. J’avais dix ans et cet instrument, dont le son me plaisait beaucoup, a éveillé ma curiosité. J’ai donc annoncé à mes parents que je voulais apprendre à jouer de l’orgue. Au début, j’étais trop petite, mes pieds n’atteignaient pas encore les pédales. Il fallait attendre environ six mois, pour que je grandisse un peu. »

Irena Chřibková a passé son enfance dans la ville de Bohumín, située en Moravie-Silésie, à la frontière tchéco-polonaise. Le jeu de l’orgue, elle l’a appris dans des cours particuliers donnés par un professeur renvoyé d’une école de musique, l’orgue étant un instrument lié à la musique sacrée et donc mal perçu sous le régime communiste. Diplômée du Conservatoire de Kroměříž, en Moravie du Sud, Irena Chřibková poursuit ses études à l’Ecole supérieure de musique de Prague. Au milieu des années 1980, elle a la possibilité de partir en stage à Paris, où elle étudie pendant six mois chez l’organiste Susan Landale. Irena Chřibková :

« C’était en 1985. J’ai été candidate à cette bourse pendant deux ans. Les autorités ont pris deux ans avant de me donner l’autorisation de partir. Pendant ce temps-là, on a examiné notre situation familiale, des gens de notre entourage, des communistes, ont écrit des rapports sur ma famille et moi. Finalement, nous étions seulement trois étudiants de toute l’Ecole supérieure des arts de Prague, l’AMU, qui sommes partis à Paris. C’est difficile à comprendre aujourd’hui. Moi, j’ai été envoyée par la faculté de musique, la HAMU, mes deux autres collègues ont étudié le théâtre et le cinéma. Quand je suis descendue du train à Paris, j’avais l’impression de vraiment respirer librement. Comme si j’avais un poumon de plus ! C’était la liberté. Je ne savais pas s’il ne s’agissait pas de mon premier et dernier séjour en France. Je ne savais pas que quatre ans plus tard, le rideau de fer allait tomber. Je voulais profiter au maximum de ce séjour : je voyageais, je visitais les musées et les galeries... Je voulais tout voir et tout connaître. »

Tout voir et tout connaître… Mais pourquoi ne pas s’installer pour de bon en France ?

« Oui, cela m’est venu à l’esprit, mais trois ans plus tard, en 1988, lorsque j’ai participé à un concours d’orgue à Bordeaux. Je me suis confiée justement à mon professeur, Susan Landale. Mais elle m’a découragée, en s’appuyant sur sa propre expérience d’Ecossaise mariée à un Français et vivant en France. Elle m’a dit à l’époque que les étrangers trouvaient difficilement leur place dans ce pays, qu’elle-même avait toujours l’impression d’être obligée de travailler deux fois plus que les Français pour se faire valoir. Malgré cela, elle se sentait toujours comme une étrangère parmi eux. Ces propos m’ont marquée. En plus, ma mère ne voulait pas que je parte... Alors je suis restée. Finalement, je n’ai jamais regretté ma décision. Un an plus tard, c’était la révolution de velours. Ensuite, j’ai obtenu ce poste d’organiste dans la basilique Saint-Jacques. Ici, je suis heureuse. Je joue d’un orgue magnifique, j’ai les clés de l’église, je peux venir jouer quand je veux, en plus, j’ai mon orgue à la maison... Que puis-je souhaiter de plus ? »

La Basilique Saint-Jacques, photo: Archives de ČRo7La Basilique Saint-Jacques, photo: Archives de ČRo7 La Basilique Saint-Jacques, rue Malá Štupartská, dans la Vieille-Ville de Prague, était, sous le communisme, une des rares églises dans la capitale ouverte au grand public, une des rares églises où étaient organisés des concerts, joués souvent à guichet fermé. Depuis la chute de l’ancien régime, la basilique et le couvent adjacent appartiennent à nouveau à l’ordre des frères mineurs. Irena Chřibková a connu cette église d’abord comme étudiante, puis comme organiste : en 1991, Irena Chřibková a répondu à l’appel des frères mineurs qui recherchaient un organiste pour les messes célébrées en polonais, la basilique ayant été fréquentée à l’époque par environ 500 immigrés polonais à Prague.

Depuis 1995, Irena Chřibková est organiste titulaire de la Basilique Saint-Jacques de Prague, cette basilique dotée du plus grand orgue qui existe à Prague et dans toute la République tchèque, avec une centaine de registres et plus de 8000 tuyaux, reconstruit au début des années 1980 et modernisé en 2011.

Ainsi, plusieurs tâches sont affectées à un module électronique qui s’occupe de changer les jeux suivant une programmation établie par l’organiste. L’orgue de Saint-Jacques permet alors à l’organiste de choisir parmi 4000 possibilités de jeux et se prête particulièrement, comme l’estime Irena Chřibková, à la musique d’orgue française.

Ce qui est exceptionnel à la Basilique Saint-Jacques, cette église gothique remaniée dans le style baroque et disposant d’une longue nef centrale, c’est non seulement l’orgue, mais également son acoustique. Irena Chřibková :

La Basilique Saint-Jacques, photo: CzechTourismLa Basilique Saint-Jacques, photo: CzechTourism « Ici, le son de l’orgue ne se heurte à aucun obstacle, il se répand depuis la tribune vers l’autel et revient ensuite vers le public. Cet espace n’est ni petit ni grand – il est juste comme il faut, le son y dure environ six secondes. Comme il n’y a pas de coupole, il ne s’envole pas. Il n’y a pas non plus de colonnes qui lui empêcheraient de se répandre. Des organistes, mais aussi des orchestres et des chœurs qui se sont produits dans la basilique, ils se sont tous sentis bien ici et ils ont trouvé son acoustique idéale. »

On associe toujours l’orgue à une église, mais un organiste peut, effectivement, avoir son propre orgue chez soi, même s’il habite un immeuble ordinaire à Prague, comme Irena Chřibková :

« Oui, j’ai un petit orgue chez moi, construit par un facteur de Krnov. Il a quand même 256 tuyaux, ce qui n’est pas mal. L’instrument fait 1,50 m de large et 1,50 m en profondeur. Evidemment, il existe des orgues électroniques, mais je préfère de loin le bois. C’est incomparable. Le bois est une matière vivante. Et est-ce que je ne dérange pas mes voisins ? Je pense que non. Je ne joue pas très fort. En plus, l’orgue est protégé par une sorte d’armoire. Vous savez, c’est un instrument plus silencieux que le piano, par exemple. Le son qu’il produit se mêle facilement aux bruits de la rue. »

Irena Chřibková organise régulièrement à la Basilique Saint-Jacques des concerts, ainsi qu’un festival international de musique d’orgue auquel elle invite des solistes de toutes nationalités, y compris des organistes français. Irena Chřibková joue également lors des offices religieux :

Photo: MultisonicPhoto: Multisonic « Le premier office de dimanche commence à 8h30. Ensuite, à 10h, je joue pendant une demi-heure de la musique d’orgue, avant qu’une autre messe ne commence. J’ai observé que le public change. Il y a beaucoup de gens qui ne viennent que pour la demi-heure de musique et partent avant la messe. Nous organisons des concerts d’orgue pour la Nuit des églises qui se tient chaque année, et aussi pour la fête de saint-Jacques, le 25 juillet. Ce sont des manifestations très prisées par le grand public, les concerts sont toujours complets. La basilique est connue pour ses concerts et j’ai, en effet, l’impression qu’ils sont plus fréquentés que les messes. Mais je pense que ce n’est pas grave. Venir en concert, c’est déjà venir à l’église. Le chemin vers Dieux peut aussi passer par la musique... J’aperçois souvent des gens qui ne se déclarent pas croyants poser des questions intéressantes aux moines du couvent : ils s’intéressent à l’église, à son architecture, aux peintures... Il est évident qu’ils cherchent quelque chose de plus que ce que leur offre la société de consommation. »

Comment, en fait, l’organiste, que l’on suppose croyant, vit-il la messe ? Irena Chřibková :

« Lorsque vous jouez, vous ne pouvez pas oublier votre foi, la séparer de la musique. C’est indissociable. Je pense que c’est un avantage même pour les concerts, car on joue de la musique sacrée, étroitement liée à l’église. Evidemment, lors de la messe, je ne peux pas me recueillir dans le silence, je dois suivre le déroulement de l’office, pour que la musique le complète parfaitement. Je vivrais la messe autrement si j’étais assise sur un banc en bas, avec les autres croyants. Mais je suis tellement habituée à la vivre en jouant ici, sur la tribune. Je suis persuadée que Le Seigneur l’accepte ainsi. »

01-01-2013