Henriette Chardak : Faire revivre la mémoire des enfants du ghetto de Terezín

28-10-2019

En septembre dernier, la réalisatrice française Henriette Chardak a présenté à Prague son documentaire, « Les enfants de Terezín et le monstre à moustache », consacré à la vie et la mémoire des enfants juifs dans le ghetto de Terezín, via le destin d'une des rescapées des camps, Ela Stein Weissberger. Déportée à l'âge de onze ans, elle a joué dans ce camp très particulier, situé à quelques dizaines de kilomètres au nord de Prague, le rôle du chat qui fait face à la caricature d'Hitler, dans l'opéra Brundibár. Au micro de Radio Prague Int., Henriette Chardak est d'abord revenue sur les raisons qui l'ont menée à s'intéresser à l'histoire du ghetto de Terezín et de cet opéra, symbole de la résistance des enfants face au mal absolu.

Henriette Chardak, photo: YouTubeHenriette Chardak, photo: YouTube « Dans les années 1980, je commençais l’écriture de mon premier livre sur la vie de Johannes Kepler. J’allais donc souvent à Prague pour faire traduire des textes par une personne que je salue, même si à mon avis elle n’est plus de ce monde, qui est Ludmila Klímová.

Un jour j’achète un double CD sur les musiques jouées ou composées au camp de Terezín. A chaque fois que je l’écoute, je me dis à propos d’un morceau de l’opéra Brundibár de Hans Krása : "ce n’est pas possible, ce doit être une erreur de pressage, parce qu’on dirait Broadway!". Ils me trottent tellement dans la tête ces chants d’enfants que je ne comprends pas ...

Puis me vient à l’idée de créer un long métrage qui s’appelle "Les chats de gouttière" où une certaine Elsa rendrait sa liberté à un jeune Rom pourchassé par la police parce qu’il vient de Roumanie, qu’il a volé l’identité de quelqu’un,… : la musique les réunit. Mais le film n’a pas lieu car le CNC trouve que ça n’est pas un scénario que de faire parler une vielle dame qui habite Paris et un jeune Rom avec un langage incompréhensible qu’est la musique. Le producteur Valéry du Peloux, l’artisan du film, me dit que ce n’est pas grave, que je devrais plutôt faire un documentaire sur Elsa. Mais Elsa est un personnage totalement inventé ! C’est la première fois qu’une chose comme ça arrive : on attend donc une occasion de parler de l’opéra Brundibár. C’est alors qu‘une assistante de production me dit : "Henriette, vous avez fait une erreur, ça n’est pas Elsa mais Ela". »

Pourquoi soudain vous donne-t-elle cette information ?

« Parce qu’elle cherche le personnage que j’ai décrit, qui n’existe pas. Et elle le trouve. Mais on n’a pas son adresse, on ne sait pas où elle vit. On sait juste qu’elle s’appelait Ela Stein. J’ai une amie qui habite Los Angeles à qui je suggère un jour de questionner son entourage. Et là, quelle chance, grâce à l’une de ses voisines, qui a écrit "The cat and the yellow star", je peux avoir le numéro de téléphone d’Ela, qui est devenue Weissberger. »

Il faut préciser pour ceux qui nous écoutent et qui nous lisent que votre film est centré sur cette dame, Ela Stein Weissberger, qui est une rescapée du camp de Terezín.

Ela Stein Weissberger, photo: Lance Cheung / U.S. Department of Agriculture, public domainEla Stein Weissberger, photo: Lance Cheung / U.S. Department of Agriculture, public domain « Oui, et qui jouait le rôle du chat dans l’opéra de Hans Krása. Ce chat attaque Hitler, qu’elle a vu elle-même par ailleurs. Cet opéra Brundibár est fascinant car il a été chanté par des enfants qui se moquent d’Hitler. Et maintenant que je comprends le texte, les enfants, bien qu’abandonnés par les adultes qui ne veulent pas les nourrir parce qu’ils sont orphelins ou malades, disent : "Si nous, les enfants, chantons tous ensemble, nous couvrirons la voix du dictateur. Il ira dans les coulisses et on n’entendra plus parler de lui". »

Rappelons le contexte extrêmement particulier de cet opéra, qui a été joué dans le camp de Terezín, lequel se situait sur le territoire tchécoslovaque, occupé par les nazis. C’était un ghetto, un camp de transit mais particulier parce qu’il accueillait beaucoup d’artistes et qu’y est né un art des camps, au milieu de cette tragédie qu’a été la déportation des Juifs.

« L’opéra lui-même a été écrit et composé en 1938 pour les orphelins juifs de Prague - donc les premiers enfants déportés. Ce qui est intéressant, c’est la vision de la guerre et des atrocités par des enfants qui ont encore un espoir, un imaginaire, contrairement aux adolescents et aux adultes.

Le camp de Terezín, c’est une propagande bien pensée par Adolf Eichmann qui fait croire aux artistes et aux Juifs riches de toute l’Europe qu’Hitler protège les Juifs qui ont du talent et que, s’ils donnent tous leurs avoirs, tout ce qu’ils ont, on les enverra à Madagascar ou ailleurs pour sauver leur peau. Certains y croient, mais pas les enfants, qui ont un sixième sens.

Ils sont chambrés selon leurs origines, danoises ou tchèques, n’ont pas le droit de faire d’études, mais dessiner est toléré. La musique, au départ, se fait dans les caves. Puis vient à Adolf Eichmann l’envie d’écouter le requiem de Verdi, qui est dirigé par l’oncle d’Ela. Il y a à peu près cent cinquante choristes, un piano sans pieds, ainsi que des faux billets, tout de même payants, pour assister au spectacle. Eichmann, satisfait, décide d’envoyer ce chœur extraordinaire à Auschwitz, et ordonne la création d’un nouveau chœur pour sa prochaine venue.

Donc tout l’enjeu du film que j’ai fait en ayant retrouvé Ela Stein Weissberger, c’est de faire revivre la mémoire d’une petite fille qui arrive à 11 ans au camp-forteresse-ghetto de Terezín dont on ne peut s’évader. Il n’y a pas de sortie : on y entre, on n’en ressort pas. Les enfants entendent les bruits de balles, les cris de torture, les prières,… »

Et finalement Ela Stein Weissberger va y rester quasiment pendant toute la durée de la guerre...

« Oui. Il y a aussi un bébé qui est arrivé à 4 mois et sorti à 4 ans. J’ai essayé de rouvrir cette boîte de Pandore, parce que certains enfants devenus adultes et vieux ne veulent pas rouvrir la plaie. »

Justement, qu’est-ce qui a fait qu’Ela Stein Weissberger a accepté de témoigner face caméra, puisque comme vous le dites, beaucoup de rescapés ne veulent pas parler de cette épreuve inimaginable ?

 « Il y a plusieurs raisons. D’abord, elle était aimée par ses parents. Son père est mort fusillé parce qu’il voulait tuer Hitler en 1938. Elle est fière de son père ; elle porte son costume de ski noir pour jouer le chat. Sa mère, dans le camp, se sacrifie pour ses deux filles, qui vont survivre. Et puis il y a Rafael Schächter, l‘oncle, qui va se sacrifier en mettant son nom à la place de celui d’Ela parce qu’il est malade et écœuré. Donc à partir de 1985 et toute sa vie, Ela va faire rejouer l’opéra Brundibár, d’abord aux Etats-Unis, puis dans le monde entier. Et chaque fois qu’elle est invitée, elle chante le fameux chant de la victoire en prenant la main des enfants (chant par lequel s’achève l’opéra, louant la victoire des enfants sur l’oppression et sur l’indifférence, NDLR) et je peux vous dire que lorsqu‘on la revoit dans les archives, on est ému. Et on comprend qu’elle a dédié sa vie aux valeurs inscrites dans l’opéra, mais qu’elle ne voulait pas parler d’elle-même.

Il s’est trouvé que quand je l’ai appelée, elle était gravement malade, ce que j'ignorais. Elle voulait parler de son sentiment dans la mesure où je lui poserais des questions sur sa vision d’enfant sans attendre de version politique, haineuse ou historique. Elle m’a dit ce que ses souvenirs lui disaient de dire, sur plusieurs jours. Elle redevenait une petite fille. Ce qui est fascinant c’est que lorsque je lui demande de chanter Brundibár, elle chante, elle n’a rien oublié, mais surtout quand on y superpose l’archive, c’est exactement la même tonalité : elle l’a chanté cinquante-cinq fois. Quand je lui demande de chanter "Mack the Knife", car le réalisateur juif allemand du film de propagande d’Eichmann la chantait, elle a aussi la même tonalité. En réalité, c’est vraiment la petite fille qui m’a parlé, sinon je pense que je n’aurais jamais eu de réponse sur rien. »

Il y a beaucoup d’extraits de propagande des nazis dans votre documentaire puisqu‘ils ont utilisé Terezín comme une sorte de vitrine vis-à-vis du monde, pour dire : "Regardez, nous nous occupons bien des Juifs, ils peuvent jouer au football, jouer de la musique, créer,…" Il existe même un documentaire qui s’appelle "Hitler donne une ville aux Juifs"... On voit sur certaines images de votre film des officiers nazis qui assistent à cet opéra de Brundibár. Ça m’a semblé fascinant, puisque cela signifie qu’ils ont regardé une parodie de leur chef, de leur Führer...

Photo: Max MiloPhoto: Max Milo « Ils s’en foutent, puisque comme le dit Werner Reich, un des rescapés de Terezín : "Ils auront le dernier mot. Rira bien qui rira le dernier. Et le dernier rire, ce serait eux !" Eux savent qu’on envoie ces gamins à la mort. Je pense que Honza Treichlinger qui joue le rôle du petit Hitler, donc Brundibár, est mort dans les mains du docteur Mengele. J’avais trouvé une photo où un jeune homme lui ressemblant était allongé sur les céramiques blanches du bloc 10 si ma mémoire est bonne, avec un médecin et un autre médecin derrière, ricanant : c’était Mengele. On m’a demandé d’enlever cette image. On m’a également demandé d’enlever une séquence sur l’utilisation de ce film de propagande aujourd’hui par les négationnistes. On m’a aussi demandé d’enlever le ressenti de la guide tchèque du Musée juif dont la maman partageait la chambre 28 avec Ela Stein Weissberger. Enfin, on m’a demandé d’enlever le témoignage de notre guide à nous, une Tchèque habitant Paris, qui a appris par chance, en discutant avec sa mère, que c’était son arrière-grand-père qui était le chef de gare de la gare de Bubny. Il fallait lisser le sujet… c’est pour ça qu’aujourd’hui, l‘histoire peut être forte, dérangeante, magnifique, bienveillante, ou alors lâche et cynique. Tant qu’on ne balaie pas devant sa porte et que l’on n’enlève pas la crasse aux fenêtres, on peut avoir une certaine susceptibilité lorsqu’on est fils ou fille de Harki, d’Arménien, ou de rescapé de Terezín ou d’Auschwitz.

Je rêve de rallonger le film, qui va très bien tel qu’il est puisque j’ai pu davantage faire parler Ela, sa fille, Tamar, ou par exemple Eva Lustigová, la fille d’Arnošt Lustig ; mais les séquences me manquent. »

Il y a longtemps déjà, Claude Lanzmann s’était entretenu avec Maurice Rössel, chef de la délégation de la Croix Rouge qui a été invitée à visiter ce camp de Terezín. Des années plus tard, Maurice Rössel était encore dans le déni : il avait à l'époque rédigé un rapport complaisant selon lequel tout se passait bien à Terezín. Est-ce que c’est à des gens comme lui, qui sont encore aujourd’hui dans le déni de ce qui s’est passé, que votre film s’adresse ?

La photo par Maurice Rössel prise pendant la visite de Terezín, photo: United States Holocaust Memorial Museum, Washington, DCLa photo par Maurice Rössel prise pendant la visite de Terezín, photo: United States Holocaust Memorial Museum, Washington, DC « Mon film s’adresse à ceux qui ont du cœur. On peut être dans le déni et rallumer son cœur. L’histoire de Maurice Rössel est assez stupéfiante. La Croix Rouge danoise, avec son roi Christian X, voulait avoir des nouvelles de ses citoyens emprisonnés à Terezín - ils n’ont pas parlé de citoyens juifs mais de leurs citoyens. Donc ça faisait vingt-trois mois qu’ils appelaient et écrivaient à la Croix Rouge Internationale de Genève. Pas de réponse, jusqu’au jour où on les informe qu’ils peuvent visiter le camp le 23 juin 1944. Donc ce dernier est ripoliné, on met des géraniums aux fenêtres,… »

Fake news bis : après le documentaire "Hitler donne une ville aux Juifs", c’est de nouveau une fake news mais de visu…

« Voilà. C’est-à-dire que le film de propagande est tourné, monté, diffusé comme en écho à ce passage de la Croix Rouge. Ils vont avoir trois heures pour tout visiter, et l’impossibilité de discuter avec les prisonniers. C’est la seule fois où la Croix Rouge visite un camp. Maurice Rössel, pour être juste, a voulu aller seul et sans délégation à Auschwitz. Il fait savoir qu‘il a été manipulé mais dans son rapport, que j’ai vu de mes yeux, il écrit que les gens ont 2 000 calories journalières alors qu’il n’y avait qu’une pomme de terre bouillie par jour. Il écrit aussi que les enfants vont à l’école mais ne dit pas qu’ils en sont privés, que ce sont en réalité de fausses écoles. Donc on est au-delà de la fake news, c’est-à-dire qu’on fabrique de fausses preuves. »

C’est le village Potemkine en fait...

« Totalement. A l’intérieur du camp il y a justement un Tchèque qui s’appelle Antonín Redlich et dont j’ai lu le journal traduit en anglais, qui raconte comment ont été piégés les deux délégués danois. Il écrit, avant de mourir - parce qu’il va être déporté et sa femme, son bébé et lui-même vont mourir : "Ont-ils cru ce qu’ils ont vu?" Pour lui c’est une comédie hallucinante. 

Terezín, photo: United States Holocaust Memorial MuseumTerezín, photo: United States Holocaust Memorial Museum Pour en revenir à la Croix Rouge, il faut dire que la Croix Rouge Internationale a honte aujourd’hui. Ils ont admis en 1995 qu’ils avaient été complices. »

C’est tardif quand même…

« C’est assez tardif mais ça montre que le déni peut être annihilé si l’on s’excuse, si l’on demande pardon.

Ce qu‘il y a d’intéressant, c’est que les archives sont consultables au musée de la Croix Rouge et que l’on y apprend une chose effarante. Les femmes de la Croix Rouge n’étaient pas antisémites – elles voulaient absolument aller à Terezín voir ce qui se passait, s’il s’agissait ou non d’une antichambre de la mort, sauver des enfants, etc. Les autres membres, eux, étaient franchement, objectivement et officiellement, antisémites.

Et une dernière raison à cette attitude de la Croix Rouge, c’est qu’il y avait en Allemagne une Croix Rouge dont la croix était entrelacée avec une croix gammée et un aigle. Je sais par ailleurs qu’il était question qu’en 1945 ou 1946, si la guerre s’éternisait, Auschwitz étant si loin pour les transports en commun etc, qu’on fasse des camps en Suisse, dans la ville de Granges. »

La Suisse qui était par ailleurs censée être neutre…

« Non, elle avait peur d’être envahie. »

La Suisse a donc un travail de mémoire à faire assez important. Du reste, j’ai l’impression que ces dernières années on découvre l’histoire de Terezín, que ça intéresse énormément de personnes en France. Il y a beaucoup de projets comme par exemple le travail qu’à fait la compagnie française Rodéo d’âme de Claire Audhuy avec « Eldorado Terezín », il y a votre documentaire,…

« Il y a aussi « On a besoin d’un fantôme » (pièce de théâtre contestataire écrite en 1943 par Hanuš Hachenburg, un garçon juif de treize ans mort à Auschwitch en 1944, NDLR). »

Tout à fait. Comment expliquez-vous cet intérêt soudain pour cette histoire qui avait peut-être été oubliée ?

« Je pense que c’est parce que ça touche l’art, les enfants et puis l’Europe. Il faut quand même savoir que sur 15 000 enfants juifs de toutes nationalités, une centaine seulement est revenue. Je ne parle pas des adultes ni de l’horreur comme le font par exemple "Elle avait les yeux verts" ou "La danseuse de Varsovie", les livres d‘Arnošt Lustig.

Le déni a été partagé ; d’abord par nos chefs d’Etat, comme De Gaulle : on met la poussière sous le tapis, on oublie, on laisse les collabos retravailler "parce qu’ils connaissent bien l’administration",… Pire, on ne s’excuse pas. Il n’y a peut-être que les Allemands qui pour s’en sortir, ont dû admettre les crimes, la folie d’un peuple à suivre un dictateur. On suit un dictateur quand ça va mal aux niveaux culturel, économique, social, et qu’on ne partage plus que la haine de l’autre. Ça simplifie le travail sur soi : on ne s’occupe plus de soi, on déteste l’autre.

Donc si on s’intéresse à Terezín, c’est parce qu’il y a encore un soupçon d‘innocence, selon moi, et que l’on peut entrebâiller la porte de l’horreur pour se poser des questions sur soi-même : est-ce qu’on a un aspect héroïque, lâche, cynique ou réfléchi ? Et on peut ainsi éviter que ça recommence. C’est prendre un engagement vis à vis des contextes actuels. Moi par exemple je rêverais que l’on construise une île artificielle au centre absolu de la Méditerranée et que l’on y entasse des mannequins à tailles humaines et enfantines pour voir le poids de notre lâcheté. Combien de personnes vivantes on a laissé se noyer en fermant les yeux, les oreilles, et en n’ouvrant pas sa gueule ?

La deuxième chose qui manque à notre histoire universelle, c’est la bienveillance ; la bienveillance vis à vis des héros anonymes qui ont aidé les Juifs, les résistants, peu importe qui, au sommet des valeurs humaines de liberté, d’égalité et de fraternité, comme on dit en France. Et c’est ce qui m’anime puisque j’ai la chance d’être née grâce à des bienveillants anonymes. Je rends hommage à tous les bienveillants anonymes de la Terre. »

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28-10-2019