Bohuslav Reynek : Mon Dieu, je brûle de l’espoir que les choses qui n’existent pas adviennent

24-12-2011

Bohuslav Reynek, à qui nous avons consacré cette émission spéciale, est une des personnalités les plus originales du monde artistique tchèque du XXe siècle. Né en mai 1892 et décédé il y a quarante ans de cela, en septembre 1971, Bohuslav Reynek était graveur, poète et traducteur d’œuvres littéraires françaises et allemandes. Reynek a été intimement lié au petit village de Petrkov, situé dans les Hauteurs tchéco-moraves, où il a vécu aux côtés de sa femme française, le poète Suzanne Renaud, et aux côtés de ses fils Michel et Daniel. C’est le manoir familial et ses environs qui ont inspiré presque toutes ses œuvres. Dans cette émission, que nous avons préparée à l’occasion de la grande rétrospective de Bohuslav Reynek, organisée jusqu’au 29 janvier prochain à la Galerie de la ville de Prague, plusieurs invités évoqueront le parcours de vie de Bohuslav Reynek et de Suzanne Renaud, le rayonnement des deux artistes en France, grâce à l’association Romarin, les traductions en français de l’œuvre poétique de Reynek, qui, en empruntant les mots du traducteur Xavier Galmiche « est un art qui parle peu pour parler fort ». L’émission sera accompagnée de poèmes de Bohuslav Reynek et de Suzanne Renaud, mis en musique par Karel Vepřek, Ondřej Škoch et Alice Škochová.

« Le marcheur qui s’approche du petit village de Petrkov a immanquablement le regard happé par la tour d’horloge qui émerge du feuillage… Une fois arrivé, il découvre un domaine qui a le charme des jardins fous, que nul n’entretient ni ne cultive, où la rose est voisine avec le chardon et le faux pistachier, le pommier avec le pin de l’épicéa… A moitié effondrée, une cabane noyée dans la verdure, et que Reynek avait fait construire au cœur du jardin, rappelle seule la silhouette délicate d’un poète qui, derrière ses lunettes rondes, contemplait le monde comme l’image annonciatrice du Paradis. »

Avant de devenir ce vieil homme au visage maigre, dominé par une épaisse moustache blanche et des lunettes rondes, tels que nous le connaissons des photographies et tel que le décrit le critique littéraire Jaroslav Med, Bohuslav Reynek a été le fils unique de parents qui géraient le domaine familial de Petrkov : une ferme et une demeure du début du XVIIIe siècle. En 1902, les Reynek s’installent dans la ville tchéco-allemande de Jihlava, non loin de Petrkov, où Reynek fréquente le lycée. Selon le vœu de son père, Bohuslav part à ensuite à Prague pour suivre des études à l’Institut supérieur de technologie, mais il les abandonne après quelques semaines. Il revient alors dans la maison familiale et s’occupe de l’exploitation du domaine. Il peint, dessine et se consacre à la traduction.

Vers 1914, le jeune Reynek se lie d’amitié avec Josef Florian, fondateur et directeur de la maison d’édition Dobré Dílo (Opus Bonum, en français ‘La Bonne Œuvre’), située dans le village de Stará Říše. Ce sont d’ailleurs les enfants de Josef Florian, décédé, lui, en 1941, qui accueilleront la famille Reynek après la confiscation de leur demeure de Petrkov par les nazis. La collaboration avec Josef Florian a beaucoup influencé Reynek, comme nous le raconte l’écrivain et traducteur du tchèque Xavier Galmiche :

« Dobré Dílo était une sorte d’officine de publication, très originale, un peu médiévale, puisque l’idée était de recopier les textes pour les amis, et aussi un peu anarchiste. Je crois qu’il y a quelque chose d’anticapitaliste dans la façon dont Florian menait sa barque éditoriale. Cela marque beaucoup Reynek à l’époque. Il faut dire aussi que Reynek est le traducteur du poète autrichien Trakl. Cette génération expressionniste autrichienne l’a également marqué. Cela se mélange avec des inspirations françaises, parmi lesquelles on peut surtout citer Péguy. »

Les dernières oies
ont laissé leurs empreintes
sur la première neige

Le dernier arbre roux
suspend ses rameaux
sur la rive blanche

La face du couchant
s’empourpre d’angoisse

L’ange de l’Avent
emporte dans la nuit
les grappes des forêts.

Ce poème de Bohuslav Reynek « L’Avent à Stará Říše », a été traduit en français par l’auteur. Pavel Chalupa, un des commissaires de l’exposition pragoise de Bohuslav Reynek, ajoute lui aussi un mot à propos de la création de Reynek dans l’entre-deux-guerres :

Bohuslav ReynekBohuslav Reynek « Reynek était avant tout un intellectuel. Aujourd’hui, il est souvent perçu, par le grand public, comme un artiste qui vivait en marge de la société, à la campagne, comme un autodidacte qui aimait expérimenter, mais très loin des centres de la vie artistique. Or, je crois que c’était le contraire. Dans les années 1920, Reynek fréquentait les grandes personnalités de la culture tchèque de l’époque, Josef Čapek par exemple. Cette génération artistique de l’entre-deux-guerres l’inspirait. Mais en ce temps-là, Reynek n’était encore ni poète ni graphiste, il était traducteur. Pour lui, c’était une vraie vocation de pouvoir diffuser les œuvres de la littérature française et allemande qui lui étaient chères. Il trouvait important d’apporter ainsi aux lecteurs de l’espoir, après la terrible guerre de 14-18. »

Parmi les auteurs français traduits en tchèque par Reynek, on trouve, outre Péguy, Bernanos, Giono, Claudel, Corbière ou Valéry. En 1923, Reynek découvre le premier recueil de poèmes de la Dauphinoise Suzanne Renaud, intitulé « Ta vie est là ».

Ta vie est là, comme un roseau
Sur de mornes rives ;
Ta vie est là, comme un fuseau
En des mains oisives ;
Et le roseau ne veut chanter
Qu’aux lèvres du songe, (...)

... écrit Suzanne Renaud. Elle a 34 ans lorsqu’elle rencontre pour la première fois Bohuslav Reynek, venu à Grenoble en 1923 pour rencontrer l’auteur dont il souhaite traduire les vers en tchèque. Précisons qu’il s’agit du deuxième voyage de Reynek en France, le premier l’ayant emmené, dix ans plus tôt, à Concarneau, en Bretagne. Barbora Bukovinská se consacre, depuis ses études universitaires, à l’œuvre de Suzanne Renaud. Elle nous raconte :

Entre 1923 et 1926, les deux artistes échangent de nombreuses lettres. Celles de Suzanne Renaud ont été traduites en tchèque, commentées et présentées sous forme de livre par Dagmar Halasová en 1996.

« Mon cher ami,
Je regrette que le retard de ma dernière lettre vous ait fait tant de peine et même vous ait fait craindre d’avoir perdu mon amitié. A l’avenir, ne me croyez plus si capricieuse ! Je ne suis pas froissée, mon cher ami, mais très touchée de ce que vous me dites concernant vos projets d’avenir… En réalité, j’en suis plus touchée que surprise car je pensais bien que vous me poseriez, quelque jour, cette question, et ma chère maman aussi l’avait deviné. (…) Pour le moment, je désole mes amis de Grenoble parce que je repousse tout mariage où je ne trouve pas les affinités de cœur et d’âme et le haut idéal religieux qui me semblent indispensables à une vie conjugale heureuse. Tout cela existe en vous, cher ami… quel dommage que vous soyez si loin. Si loin de mon pays que j’aime malgré ses erreurs, si loin de mes chères tombes, de ma sœur et de ma petite nièce tendrement chéries. Pourrai-je me déraciner ainsi ? »

Finalement, Suzanne Renaud a choisi « l’affinité de cœur et d’âme » et a épousé Bohuslav Reynek en mars 1926 à Grenoble. C’est là-bas que sont nés en 1928 et 1929 leurs deux fils, Jiří (appelé Michel en France) et Daniel. La famille, installée à Petrkov, allait désormais passer tous les hivers à Grenoble. On écoute Pavel Chalupa :

Le motif de GrenobleLe motif de Grenoble « Reynek ne se plaisait pas à Grenoble. Il se sentait dépaysé, il ne connaissait personne et dépendait entièrement de la famille de sa femme. En cherchant une occupation, il s’est remis à dessiner. Il dessinait déjà pendant ses études au lycée et à Grenoble, il a recommencé. Il dessinait beaucoup : à Grenoble et dans ses environs, en Provence… Un jour, Reynek a montré ses dessins au collectionneur Jules Laforge, propriétaire d’une librairie et galerie qui se trouvait non loin de la maison de la famille Reynek. Ce galeriste était fasciné par les dessins de Reynek et les a tout de suite exposés. Par la suite, Reynek a exposé tous les ans dans sa galerie, vendant à chaque fois tous ses dessins. »

Les années trente semblent être une période heureuse pour la famille Reynek. Elle s’installe définitivement à Petrkov en 1936, où, suite au décès de ses parents, Bohuslav Reynek doit s’occuper de la ferme. Barbora Bukovinská :

« Après, il y a eu 1938 et la Seconde Guerre mondiale. Suzanne Renaud est restée en Tchécoslovaquie, mais, tout de suite en 1938, elle a écrit des poèmes publiés dans le recueil qui s’appelle ‘Victimae Laudes’ qui réagit à ces événements de 1938. Elle a été très blessée que son pays natal ait pris cette décision politique très importante, elle avait honte devant la Tchécoslovaquie. C’est peut-être un des éléments importants qui l’a liée un peu plus à ce pays, elle a commencé à l’aimer. »

Reynek ne retournera plus jamais en France. Suzanne Renaud, quant à elle, y effectuera son dernier séjour en 1947, un an avant le putsch communiste en Tchécoslovaquie, où elle restera isolée jusqu’à sa mort en 1964. A l’arrivée des communistes au pouvoir, la ferme des Reynek est étatisée. La famille peut rester, à condition que le père et les fils y travaillent comme de simples employés. Suzanne Renaud, qui s’occupait, outre sa propre création littéraire, des traductions de poèmes tchèques en français, menait une riche correspondance avec ses amis français, ne faisant toutefois aucune allusion dans ses lettres à la pauvreté qui faisait partie de leur quotidien.

Annick Auzimour, présidente de l’association Romarin qui réunit les amis de Bohuslav Reynek et de Suzanne Renaud en France, et qui a pu se rendre à Petrkov quelques mois avant la disparition de Suzanne Renaud, écrit dans le catalogue de la première grande exposition consacrée aux deux artistes en France, organisée en 1985 à Grenoble :

« Du premier hiver passé à Petrkov (1936-37), l’un des plus durs moments de la vie de Suzanne Renaud, date le poème ‘Corbeaux’. (...) L’hiver tchèque est long, dur. Mais Bohuslav Reynek aimait son pays. La neige lui a inspiré de très belles gravures et des poèmes d’une grande pureté. L’oeuvre de Reynek donne une existence au silence. Assidu à sa tâche, se levant vers une ou deux heures du matin, il gravait. Seul, dans sa cuisine, avec le feu et les chats.»

De la peinture et du dessin, Reynek passe progressivement à la gravure. Selon Michel Reynek, Bohuslav a peut-être été attiré par le côté ludique de l’imprimerie, par le hasard des tirages multiples et la lecture de droite à gauche du message gravé. « Un jour », se souvient Michel, « à l’occasion de l’un de nos innombrables passages au vieux Jardin des Plantes de Grenoble, où il nous menait pour nous tenir tranquilles, il a eu la surprise de trouver entre les carrés un boîtier d’encres d’imprimerie d’une rare qualité... Ce hasard inexplicable l’a beaucoup remué, il y voyait un signe. »

Saint François avec une tourterelleSaint François avec une tourterelle Bohuslav Reynek développe alors, assisté plus tard de son fils Daniel pour le côté imprimerie, des techniques de gravure comme eaux-fortes et pointes sèches, parfois colorées. Inspiré de Corot, il a également créé une vingtaine de clichés-verre : une technique proche de la photographie. Profondément croyant, Reynek a créé à partir des années 1950 des cycles d’œuvres graphiques Pastorale, Neige, Job, Don Quichotte, des scènes de l’Ancien Testament et de la Passion, ainsi que des paysages. Renata Bernardi, commissaire de la rétrospective pragoise de Bohuslav Reynek, explique :

« Toutes les scènes bibliques, la crucifixion, Salomé, les Pietà, sont situées à la ferme de Petrkov, là où l’on faisait cuire des pommes de terres, là où l’on donnait à manger aux cochons… Ce lien est extraordinaire et c’est pour cela que l’on compare parfois Bohuslav Reynek à François d’Assise que l’artiste admirait. Ce qui les unit, c’est une parfaite osmose entre la vie réelle et spirituelle. On pourrait également comparer Reynek à Fra Angelico qui, lui aussi, plaçait les scènes religieuses dans la cour du couvent où il vivait ou devant les cellules des moines. Chez Reynek, la spiritualité est présente dans chaque feuille graphique, qu’elle représente un papillon de nuit sur la vitre ou un chat dans la cour de la ferme. Dans chaque élément de cet univers, Dieu est présent. »

A Grenoble, Annick Auzimour prépare un catalogue raisonné de l’ensemble de l’œuvre plastique de Bohuslav Reynek, dont la version complète sera prochainement mise en ligne sur le site de l’association, www.auzimour.com. Un travail remarquable et de longue haleine, étant donné que le catalogue proposera 1 200 visuels répertoriant peintures, dessins et gravures. Nous avons joint, à Grenoble, Annick Auzimour, pour nous en dire plus :

Faisan en hiverFaisan en hiver « J’ai essayé de faire un travail minutieux, en collectant tous les renseignements possibles sur chaque œuvre, comme on doit le faire dans un catalogue raisonné. On peut donc suivre le parcours historique de chaque œuvre : où elle se trouve, quand elle a été achetée par une galerie ou par un particulier. L’originalité qui tient à la spécificité de l’œuvre graphique de Reynek a été de considérer chaque tirage, notamment ceux avec monotype, comme étant une œuvre à part entière, à cause du travail de l’auteur sur la couleur. Pour chaque plaque, j’ai séparé ce que j’appelle les ‘variantes’. J’ai ensuite recensé leur localisation, leur numéro d’inventaire et leur date d’achat. J’ai assemblé le plus d’informations possibles. C’est un travail au long cours depuis des années. »

Fondé en 1993, Romarin développe également une importante activité éditoriale, de recherche et de promotion de l’œuvre de Bohuslav Reynek et de Suzanne Renaud en France, comme nous l’explique Barbora Bukovinská :

Bohuslav ReynekBohuslav Reynek « Romarin a trois grandes lignes d’activités. D’une part, les activités éditoriales, en faisant toujours attention à ce que les livres soient bilingues, dans des éditions critiques avec des illustrations, car souvent des œuvres de Reynek illustrent les livres. Pour Suzanne Renaud, c’était mon travail de fin d’études, que j’ai fait en 1994 et qui a servi de base éditoriale pour deux tomes de recueils de ses poèmes. Il y avait évidemment les activités autour de Bohuslav Reynek, organisations d’expositions, etc. Il y avait en 1985 la toute première exposition qu’Annick Auzimour, encore en tant que personne privée, organisait. Après, avec Romarin, elle a pu se permettre de faire des choses beaucoup plus importantes. A la sortie du premier tome des œuvres de Suzanne Renaud, nous avons fait ici à Prague une grande exposition à l’Institut français où il y avait des livres, des photos, des œuvres de Reynek. Après, il y a eu une grande rétrospective à Grenoble, qui s’appelait ‘Lune d’hiver’, et là, c’était une exposition qui a rassemblé plus d’une centaine d’œuvres de Reynek, plus les livres, les traductions que Reynek avait faites, car se sont souvent de très beaux ouvrages et, petite chose rigolote, on a eu envie de faire un petit coin Petrkov dans cette exposition. On a donc amené un parapluie de Petrkov qui appartenait à Suzanne Renaud, son cendrier et sa tasse de café, et on a mis ça dans une vitrine à la galerie à l’ouverture, après on a vu que les chats avaient fait le travail aussi et on a ramené l’odeur des chats, donc au bout d’un mois on a dû vite aérer car on sentait beaucoup le pipi des chats de Petrkov… Le troisième volet du travail de Romarin, ce sont les colloques, il y en a eu plusieurs d’organisés autour de Renaud – Reynek notamment à Grenoble et à Nîmes. »

Dans une interview, le fils de Bohuslav Reynek, Daniel, a ainsi décrit la genèse des poésies de son père :

« De la semence des vers, il laissait monter la plante, puis il taillait, pour enfin atteindre le minimum. Remplacer deux mots par un - voilà sa façon de construire. »

Même si Reynek se refusait à comparer sa poésie et son œuvre plastique, les deux domaines de sa création se distinguent par cette même pureté cristalline et cette même « simplicité » ou plutôt sincérité et authenticité, correspondant tout à fait au caractère de l’auteur. Pour parler de la poésie de Reynek, nous avons invité au micro Xavier Galmiche, qui a traduit en français deux recueils de poésie en prose de Reynek, « Le Serpent sur la neige » et « Ecailles de poissons ».

« Dans la poésie de Reynek, il existe ces deux recueils de poésie en prose qui datent du début de sa carrière littéraire. Le reste, donc presque l’intégralité de sa carrière poétique, c’est de la poésie régulière. Je l’ai lue avec cette sensation de lire presque des formules magiques : chez Reynek, l’expression poétique est très dense, resserrée et mélodieuse. J’ai eu peur, tout simplement, de me lancer dans cette poésie-là. Je me suis dit que c’était trop et que j’allais commencer humblement avec les débuts, donc avec de la poésie en prose, et j’ai traduit successivement ‘Le serpent sur la neige’ et ces ‘Ecailles de poisson’. Peut-être que c’était un mauvais calcul, parce que finalement, c’est une poésie qui est aussi très difficile. »

« Parfois je ne comprenais rien du tout, et donc j’ai mis beaucoup de temps à le lire. Je pense, plus sérieusement, à des difficultés lexicales parfois ; Reynek, c’est presque une manie littéraire, affectionne une certaine catégorie lexicale des noms d’oiseaux, des noms botaniques… Il y a également quelque chose de régionaliste chez lui, il emploie des mots qui ne sont pas forcément les mots les plus courants du tchèque standard. Pour cela, j’ai été plus que secondé, celui qui a fait le travail était Michel Reynek, qui est un excellent bilingue d’une part et un excellent botaniste d’autre part. Pour cela, on a trouvé des équivalents en français, un peu rares, et qui ne sont pas forcément compréhensibles par le lecteur mais qui, en tout cas, donnent cette coloration un peu spécifique, un peu décalée. »

Toute l’œuvre de Reynek est fortement empreinte de spiritualité, de foi. Pensez-vous qu’il faille être croyant pour bien traduire Reynek ?

La naissance de notre SeigneurLa naissance de notre Seigneur « Non. D’abord je ne suis pas tout à fait sûr que le Reynek de l’époque soit le porte-parole d’une foi très orthodoxe. Il était tenté, comme tous les intellectuels croyants de l’époque, par des voies surtout syncrétiques. On sent ça dans ses deux recueils, il y a quelque chose d’un peu païen, quelque chose de la spiritualité orientale. On n’a pas besoin d’être d’une confession particulière. Après, je pense que c’est un auteur qui est bien représentatif d’une chose qui est peut-être importante chez les Tchèques : il y a bien sûr les confessions, les Eglises, et puis il y a la spiritualité. A la spiritualité tout esprit curieux a accès. Evidemment, il vaut mieux savoir ce que sont la messe et la consécration et s’y connaître un peu concernant le déroulement d’un office catholique. Après, je pense que ce n’est pas du tout une condition. »

Bohuslav Reynek était un homme du terroir, il était proche de la nature et élevait des cochons et des moutons. Dans le film projeté dans le cadre de cette exposition pragoise, tourné avec lui en 1969, on voit qu’il n’aimait pas parler théoriquement de l’art. Ses fils aussi racontent qu’il aimait l’humour populaire. Mais en lisant ses poèmes, notamment « Ecailles de poisson », on peut avoir l’impression que c’est un peu quelqu’un d’autre.

Cour en hiverCour en hiver « Je crois que l’image que les Tchèques ont de Reynek est l’image d’un poète assez vieux, plutôt d’après la Seconde Guerre mondiale. C’est ce poète qui semble un peu ermite, reclus, même si en fait il a une famille, qui ne correspond pas tout à fait au Reynek des débuts. Cet attachement un peu plébéien dont vous parlez, ce côté un peu populaire, fait partie de l’identité culturelle tchèque et il la partage avec tous ses contemporains et ça peut donner cette poésie un peu épurée d’après la guerre. Je ne verrais pas de contradiction ni de divorce entre les deux, c’est peut-être la façon un peu exagérée dont on a sanctifié la figure de Reynek qui est en cause ici. »

Vous-même êtes allé à Petrkov, vous connaissez le milieu, les frères Reynek…

« Je dois dire qu’à la fois je suis comme tout le monde largement fasciné par ce monde, mais je me méfie du fétichisme qui a été développé à l’insu, ou plutôt malgré cette famille qui observe l’édification de ce culte quasiment national pour ‘le poète catholique’. C’est compliqué, j’ai très souvent envie d’y aller et je me refrène un peu car je me dis que, pour eux, ce sera encore une visite supplémentaire et beaucoup de tracas tandis que ce qu’on peut leur souhaiter est qu’ils restent dans une sorte de paix qui était celle de Petrkov avant. »

N’est-ce pas là un paradoxe ? Cet engouement pour un poète catholique en République tchèque qui est réputée, c’est peut-être un cliché, pour être le pays le plus athée au monde.

Pietà près d'un puitsPietà près d'un puits « Oui, mais c’est un paradoxe qui ne concerne pas seulement Reynek. Je pense que les Tchèques ont depuis longtemps appris, sans doute depuis la Réforme, à laïciser leur appartenance à la chrétienté. Et du coup, on a effectivement une population qui est très peu pratiquante et dotée d’un certain anticléricalisme ou du moins d’une méfiance envers le cléricalisme qui existe toujours. D’autre part, il y a une intégration très profonde des valeurs chrétiennes. Plutôt que de répéter que les Tchèques sont des athées excités, on devrait dire qu’ils ont laïcisé la forme de leur société, ce qui leur a permis de cultiver l’héritage chrétien. »

Avez-vous un souvenir particulier de Petrkov ?

Cour enneigéeCour enneigée « J’aime beaucoup les lieux abandonnés, ça a un peu changé, ce qui est bien aussi, mais lorsque l’on arrivait, on avait un peu l’impression d’arriver dans un château enchanté où tout était resté comme ça, longtemps, sans vraiment de soins. Il y a ce jardin fou qui est fascinant. En fait, à Petrkov, j’ai pour la première fois un peu approché des pigeons, des bêtes. Il se trouve que moi-même j’ai acheté une ferme en Normandie il y a deux ans. Maintenant, j’ai plein de bêtes : des oies, des canards, des poules, des moutons… Je pense que cela a été une manière pour moi d’emporter un bout de Petrkov. »

Chat dans la courChat dans la cour Ce n’est qu’après la révolution de velours que le public tchèque a pu faire la connaissance de l’œuvre poétique et graphique de Bohuslav Reynek. Mis à part la courte période de dégel politique dans les années 1960, il était interdit d’exposition et de publication. Pourtant, son œuvre attirait de jeunes fervents tchèques et français, des gens proches de la dissidence, qui venaient à Petrkov pour de courtes visites ou pour des séjours un peu plus longs. Après la mort de Bohuslav Reynek, ces visiteurs charmés par l’œuvre et la personnalité de l'artiste étaient, et ils le sont toujours, tout aussi chaleureusement accueillis par ses fils, le traducteur Jiří et le photographe Daniel.

L’historienne de l’art Věra Jirousová, décédée subitement cette année, en préparant l’exposition de Reynek qui se tient à Prague jusqu’à fin janvier 2012, faisait partie de ceux qui ont connu l’artiste dans les années 60. Elle a écrit : « Les paroles de ses poèmes et ses images éclairent le quotidien et prouvent la constance et la fermeté d’une foi confirmée dans le monde où nous vivons ».

C’est donc en vous souhaitant que les poèmes et les images de Bohuslav Reynek éclairent votre vie, et ceci non seulement en cette période de fêtes, que nous vous adressons, son poème « Radost » - « La Joie », traduit par Xavier Galmiche et ensuite adapté en musique par Karel Vepřek :

Mon Dieu, je brûle de l'espoir
que les choses qui n'existent pas adviennent,

de voir le bout de la steppe dédaigneuse
où je risque mes pas en aveugle,
et de brûler :

je dormirai, comme un oiseau la joie viendra
m'ouvrir le cœur, comment - je ne sais pas,
et rageusement

tuera le serpent dedans, le monstre, le suspendra
en sang, à la branche, au plus profond humide des bois
du désespoir,

et, sentinelle aux portes de mon âme
adoucira de larmes les pervenches de l'attente
en chantant.

24-12-2011