Août 1968 : « Réveillez-vous, c’est la guerre ! »

Le choc de l’invasion soviétique en août 1968 a touché tout un pays et a laissé des traces indélébiles dans les mémoires. Au-delà des conséquences politiques, économiques et autres, l’intervention militaire en Tchécoslovaquie et la présence de l’armée soviétique dans le pays ont causé la mort de plus de 400 personnes, tandis que près de 200 000 Tchèques et Slovaques ont pris le chemin de l’émigration entre août 1968 et novembre 1989. L’écrasement du Printemps de Prague a déterminé des trajectoires, comme nous le racontent, dans cette émission, les témoins de l’époque : deux comédiennes, deux ingénieurs, un diplomate, un photographe… et pas n’importe lequel.

Josef Koudelka, photo: Štěpánka BudkováJosef Koudelka, photo: Štěpánka Budková Lorsque dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie entrent en Tchécoslovaquie, la population, alertée pendant la nuit par le bouche à oreille, se réveille progressivement, hagarde. Comme beaucoup d’autres, le photographe Josef Koudelka est prévenu :

 « Je revenais juste d’un voyage en Roumanie où je photographiais les Roms, je suis allé dormir, et au beau milieu de la nuit, vers trois heures, le téléphone a sonné. C’était une de mes amies qui m’a dit : les Russes sont ici ! J’ai raccroché en pensant à une blague. Mais elle a rappelé trois fois et elle m’a dit d’ouvrir les fenêtres et d’écouter. Et là, j’ai entendu le bruit régulier des avions. J’ai compris qu’il se passait quelque chose, j’ai pris mes appareils photo et je suis sorti. »

Les photos de Josef Koudelka, passées clandestinement à l’Ouest, ont fait le tour du monde, après leur publication, lors du premier anniversaire de l’invasion. Elles sont actuellement exposées au palais Veletržní, à Prague.

Pour Marie Pištěková, actrice, auteur et professeur d’art dramatique, l’invasion d’août 1968 a été déterminante dans sa trajectoire. Dans les années de normalisation qui ont suivi, elle a monté la pièce La Dernière Nuit de Jeanne d’Arc, inspirée de celle de George Bernard Shaw, Sainte Jeanne. L’histoire de cette toute jeune fille qui se bat pour libérer la France du joug des Anglais, jouée clandestinement dans des appartements, ne pouvait que résonner aux oreilles des Tchécoslovaques en situation d’occupation. Marie Pištěková a confié au micro de Radio Prague :

 « Je me souviens très bien, j’étais une petite fille et je me suis réveillée, ma mère est venue toute tremblante et nous a dit : ‘J’ai peur qu’il n’y ait la guerre, il y a des chars à Ostrava devant la mairie principale et devant la radio’. Nous étions tous étonnés, nous étions jeunes et nous étions tous bouleversés. A ce moment-là, j’étais très inquiète pour la suite. Je ne pourrais jamais oublier l’année 1969, parce que c’est l’année où Jan Palach s’est immolé ici à Prague sur la place Venceslas. J’étais touchée comme jamais, et tout a commencé à s’accélérer là-bas. Il n’y a pas seulement Jan Palach qui s’est immolé, mais aussi un jeune garçon, Jan Zajíc, ainsi que d’autres dans d’autres pays, comme en Pologne. »

Avec ma Škoda, j’ai doublé le convoi militaire

Zdeněk Binder, photo: Magdalena HrozínkováZdeněk Binder, photo: Magdalena Hrozínková Originaire lui-aussi de la Moravie du Nord, Zdeněk Binder a aujourd’hui plus de 80 ans et il vit avec sa femme tchèque dans la région de Grenoble. Jeune ingénieur-enseignant à l’Ecole supérieure des mines d’Ostrava, Zdeněk Binder a obtenu, en 1967, une bourse du gouvernement français pour effectuer un travail de recherche au Laboratoire d’Automatique de Grenoble. Après l’occupation soviétique de la Tchécoslovaquie, il a choisi de poursuivre son travail en France. Les autorités communistes l’empêchent alors de retourner et le condamnent, ainsi que sa femme, à une peine de prison pour « départ non-autorisé du pays ». Zdenek Binder a un souvenir presque anecdotique de la triste nuit du 20 au 21 août 1968 :

 « Ma femme et moi, nous avons passé l’été en France. Notre fille était chez ses grands-parents et nous sommes venus la chercher. Nous sommes partis, avec notre voiture Škoda, de la ville de Rýmařov vers Ostrava. A un moment donné, nous nous sommes retrouvés derrière un long convoi de voitures blindées. J’ai pensé qu’il s’agissait des manœuvres militaires… J’étais impatient car les voitures avançaient très lentement. Alors j’ai clignoté et… les militaires ils m’ont laissé passer ! Je les ai doublés tranquillement, mais quand je suis arrivé à Ostrava, au premier croisement j’ai vu un soldat russe censé apparemment diriger le convoi. Je me suis garé dans le centre-ville où je suis tombé sur un policier tchèque. Je lui ai demandé ce qui se passait. Il a répondu : ‘Je ne sais pas, mais il faut que je me cache quelque part.’ C’était alors assez spectaculaire. A la maison, j’ai allumé la radio et j’ai appris que nous étions occupés. J’ai alors téléphoné à mes amis pour le leur annoncer. »

Photo: Engramma.it, CC BY-SA 3.0Photo: Engramma.it, CC BY-SA 3.0

On entendait le vrombissement des Antonov

Karel Kubišta, lui aussi ingénieur, a émigré en France en 1979, à l’âge de 23 ans. En août 1968, il n’avait que 11 ans, mais l’événement est resté gravé dans sa mémoire :

 « Le 21 août, j’étais à la maison de campagne avec ma mère. Au petit matin, on a entendu la voisine qui criait : ‘Réveillez-vous, réveillez-vous, c’est la guerre ! Les Russes nous ont envahis.’ C’est comme ça qu’on a appris l’invasion. La maison de campagne était à une douzaine de kilomètres de Prague. On entendait le vrombissement des Antonov qui survolaient le pays. Mais comme la maison de campagne était située dans un endroit relativement isolé, les premiers soldats qu’on a vus, c’était plus tard, quelques jours après. C’était d’ailleurs uniquement un détachement avec une voiture légère, pas comme dans la capitale où on voyait des chars. »

Ce n’est que fin août que Karel Kubišta et sa mère rentrent à Prague, pour la rentrée scolaire qui approche. Ce qui s’offre à eux dans les rues de Prague est un spectacle de désolation : bâtiments criblés de balles, rues encombrées de gravats, vitres brisées… Le quartier autour de la Radio tchécoslovaque, centre de la résistance à l’occupant aux premières heures de l’invasion, est particulièrement touché car c’est un des endroits stratégiques majeurs où se sont immédiatement dirigés les chars :

 « Comme on habitait non loin de la radio, on a vu en passant en tramway un immeuble situé juste en face et qui était entièrement brûlé. Il avait pris feu. L’immeuble où on vivait était situé en face du parc de Riegrovy sady. Il y a un chemin dans le parc qui monte vers une ancienne salle de sport. Si on sortait sur le balcon de notre appartement - ce qu’on ne faisait d’ailleurs pas parce que c’était trop dangereux - on pouvait voir les chars sur ce chemin, qui stationnaient tous en file, les uns derrière les autres. »

Věra Mrázková, photo: Archives de Magdalena HrozínkováVěra Mrázková, photo: Archives de Magdalena Hrozínková Věra Mrázková avait 24 ans en 1968. Comédienne, elle a connu l’ambiance des théâtres pragois dans les années 1960, notamment celle de Divadlo Na zábradlí, où Václav Havel venait de commencer sa carrière de dramaturge. Věra Mrázková se souvient du bouillonnement artistique de l’époque :

 « Les années 1960 étaient vraiment exceptionnelles, nous avons vu émerger de nombreuses petites scènes qui avaient un succès énorme auprès du public. Ils proposaient des spectacles originaux, mais surtout, c’étaient des lieux de rencontre, on y discutait. Mais tout n’a pas été que rose, nous devions nous battre pour nos libertés : par exemple, en mai 1962, lorsque nous avons organisé à Prague des festivités estudiantines appelées ‘Majáles’, deux jeunes acteurs de la faculté de théâtre de Prague que je fréquentais aussi ont été arrêtés par la police et renvoyés de l’école. »

C’est au théâtre de Most, une ville située à quelque 150 km au nord-ouest de Prague, près de la frontière tchéco-allemande, que Věra Mrázková a effectué sa carrière de comédienne. C’est également à Most qu’elle a vécu le 21 août 1968 :

 « J’avais un bébé de trois mois et mon souci principal a été d’acheter suffisamment de lait en poudre, car on ne savait pas comment la situation allait évoluer. Mon mari et mes collègues m’ont dit avoir vu des chars en ville et des soldats soviétiques originaires des pays baltes. Il paraît qu’ils avaient plutôt l’air de s’ennuyer, qu’ils fumaient, car il n’y avait rien à faire : ici, les gens avaient peur et ne se sont pas intervenus contre l’occupant. »

Paris était gris, désagréable et hostile

Michal Wittmann, photo: Zdeňka KuchyňováMichal Wittmann, photo: Zdeňka Kuchyňová Août 1968 a aussi été pour beaucoup le signal qu’il fallait partir, changer de vie,aller vivre là où l’on échapperait aux tracasseries d’un régime répressif. On estime à plus de 100 000 le nombre de Tchécoslovaques ayant quitté leur pays entre 1968 et la fin de l’année 1969. De nombreuses figures de l’intelligentsia, scientifiques, enseignants, et autres, prirent le chemin de l’exil vers des horizons divers dans le monde. D’autres, qui entamaient seulement leur vie d’adulte, choisirent aussi de quitter un pays sans avenir. Ce fut le cas de Michal Wittmann, ancien consul honoraire de la République tchèque au Luxembourg, qui s’est souvenu de ses sentiments à l’époque :

 « C’était très simple : j’avais mon baccalauréat en poche, nous sommes partis en vacances et à notre retour, nous nous sommes rendus compte que nos amis soviétiques étaient venus nous rendre visite en tant que touristes mais avec des kalachnikovs et des chars d’assaut. C’était un peu étonnant. Je n’ai pas beaucoup apprécié. Ma famille avait des racines démocratiques, un de nos oncles était dans la Résistance contre les nazis, les communistes ont enfermé mon père et il a écopé d’un an et demi parce qu’il avait écrit un livre qui relatait la libération de la ville de Plzeň par les troupes du général Patton. Je me suis donc dit que si la politique changeait tous les vingt ans, qu’allaient faire ma génération et moi ici ? J’ai compris ce qu’était le communisme dans les années 1950 avec toutes les exécutions, les persécutions, et tous les problèmes que nous connaissons, et donc je suis simplement parti le 22 décembre à Paris. »

 « A l’époque on ne pouvait pas échanger librement des devises, donc j’ai eu le droit à vingt-cinq francs français, et ma mère m’a donné seize dollars. Quand je suis parti à Paris j’avais là-bas une amie, mon ancien amour de lycée, qui m’a accueilli dans une chambre de bonne au septième étage, ce qui représentait un super exercice de fitness, surtout quand on a oublié quelque chose. Les toilettes étaient évidemment dans le couloir et au bout de trois mois, j’ai perdu dix-sept kilos. Il n’y avait pas grand-chose à Paris, et la belle ville de Paris ne m’a pas accueilli avec le ciel bleu. Au contraire, il pleuvait et j’avais un trou dans ma chaussure. Paris était plutôt gris, désagréable et hostile. Heureusement nous avons rencontré une famille magnifique, la famille de Thérèse Tissot, qui avait elle-même déjà trois garçons : elle n’a pas hésité à pratiquement nous adopter. Grâce à mes faibles connaissances d’allemand, j’étais censé donner des cours d’allemand à son fils, ce qui m’a valu deux repas chauds par semaine. Finalement j’ai un peu appris le français, mais le fils ne parle toujours pas allemand. »

Photo: ALDOR46, CC BY-SA 3.0Photo: ALDOR46, CC BY-SA 3.0

Nous sommes tous passés devant une commission

Le remplacement d’Alexander Dubček par Gustav Husák, en avril 1969, signe définitivement la fin du « socialisme à visage humain », même si pour beaucoup, la mort de Jan Palach au début de l’année est le coup de grâce, le signe que tout espoir est définitivement impossible. Gustav Husák deviendra le symbole d’une longue période, appelée « normalisation » dans le jargon de l’époque, une « normalisation » qui commence au travail, comme le rappelle Karel Kubišta :

 « Ce qui était terrible c’était pour les adultes. Pour les fonctionnaires, et ma mère, institutrice, en était une, notamment. Un peu plus tard, quand Gustav Husák a été désigné par l’Union soviétique pour diriger le pays, il y a eu quelque chose comme des purges même si ce n’était pas exactement ça : en fait, il fallait signer un document selon lequel vous étiez d’accord avec l’invasion, que ce n’était pas une invasion mais plutôt une aide fraternelle. Celui qui ne signait pas devait avoir une bonne raison. Ma mère n’a jamais signé ce document car elle a trouvé une parade. Elle a dit : ‘Je n’ai pas envie d’en parler, j’ai perdu mon mari un mois avant, je suis en deuil, je n’ai pas la tête à ça, alors ne m’embêtez pas avec ça !’ Et c’est passé ! Elle n’a jamais signé de document approuvant l’occupation soviétique. »

Pour beaucoup de Tchèques, le fait de s’opposer publiquement à l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie a eu des conséquences fatales. La comédienne Věra Mrázková se souvient :

 « Dès le mois de septembre, tous les employés du théâtre devaient passer devant une commission et approuver l’occupation russe. L’un de nos collègues ne l’a pas fait et a continué à défendre la liberté d’expression. Il a été persécuté et il est mort prématurément. Ses enfants n’ont même pas été admis au lycée professionnel. Pareil pour un ami proche de mon mari. Il était commandant de l’aéroport de Milovice, en Bohême centrale. Il n’a pas donné son accord pour l’atterrissage des avions russes à cet aéroport le 21 août. Lui aussi l’a payé très cher, il a été démis de toutes ses fonctions. »

La puissance militaire envoyée par Moscou dans l’ancienne Tchécoslovaquie était immense : jusqu’à 750 000 soldats selon certaines sources. Présentée comme « une aide fraternelle apportée au peuple tchécoslovaque », l’occupation soviétique n’a pris fin qu’en 1991, avec le départ des dernières troupes soviétiques du pays.