Antoine Marès : « On est revenu à un système où il y a une division entre la société et le corps politique » (1ère partie)

10-11-2009

Antoine Marès est historien, spécialiste de l'Europe centrale et particulièrement des pays tchèques. Titulaire de la chaire d'histoire contemporaine de l'Europe centrale à l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne, il est également docteur Honoris Causa de l'Université Charles de Prague. Il analyse les évènements de 1989 en Tchécoslovaquie et l'évolution de la société ces vingt dernières années.

Antoine Marès, nous allons bientôt célébrer le vingtième anniversaire de l’effondrement du régime communiste en Tchécoslovaquie. Quel est votre regard sur ces évènements ?

La deuxième raison est que pour les Tchèques en particulier, l'usage de la violence n'est pas une tradition politique. Et par conséquent, utiliser la violence pour renverser un régime est quelque chose qui est difficilement acceptable et qui n'est pas dans la mentalité tchèque. Je dis souvent que par rapport à leurs voisins hongrois et polonais, qui sont des sociétés à moteur à explosion, les Tchèques sont une société à moteur lent. C'est-à-dire que lorsqu'ils prennent leur élan, il est difficile de les arrêter, mais qu'il leur faut du temps pour se mettre en mouvement. Et d'ailleurs, l'absence d'alternance en République tchèque au lendemain de 1989 – il faut attendre 1998 pour qu'il y ait une alternance alors que dans tous les autres pays de la région, il y a des alternances très rapide entre gauche et droite – est encore une illustration de ce phénomène.Le mur à Berlin, photo: CTKLe mur à Berlin, photo: CTK « Je crois qu'il faut d'abord se poser la question pourquoi ces évènements ont eu lieu si tard. Vous me demandez mon expérience personnelle : j'ai appelé un ami tchèque le 12 novembre, le mur était tombé à Berlin. Il m'a dit : 'te rends-tu compte, même les Bulgares ont réagi, et nous pas.' Alors, il s'agit de comprendre pourquoi il y a eu un tel retard d'allumage dans le mouvement de contestation. Le premier point est le fait que la répression était en Tchécoslovaquie à un niveau très élevé. Václav Havel avait été arrêté, condamné au printemps, puis relâché pour des raisons de santé en été mais c'est un bon indicateur du niveau de répression.

Il y a eu bien évidemment les effets ‘anniversaire’ qui ont joué. Il faut bien dire que le 17 novembre était le dernier anniversaire possible dans l'année. Les manifestations ne cessaient de voir leur niveau augmenter depuis un certain temps. Il y avait eu des protestations de masse déjà en 1983, notamment sur le plan religieux, qui venaient amplifier en particulier l'effet de la Charte 77. Et l'année 1988 avait été marquée par une série de manifestations.

La mort d'OpletalLa mort d'Opletal Un dernier point : je pense que l'effet symbolique du 17 novembre et l'engagement des jeunes a été déterminant. Le parallèle entre le 17 novembre 1939, la fermeture de tous les établissements d'enseignement supérieur, la mort du jeune Opletal au début du mois de novembre 1939 et l'annonce de la mort d'un étudiant, fausse nouvelle à dire vrai, ont mis le feu aux poudres. Et là, c'était trop. On touchait à la jeunesse, on pouvait faire le parallèle symbolique entre l'occupant nazi et le régime avec une occupation militaire soviétique depuis 1968. Et ça a été l'étincelle. Mais cela montre aussi le rôle que l'on peut constater à travers l'histoire, de la jeunesse et notamment de la jeunesse étudiante dans la contestation des pouvoirs autoritaires ou dictatoriaux que ces espaces ont subi. »

Vingt ans après, les choses ont changé entre ces moments d'euphorie et 2009. Comment voyez-vous les changements qui ont été opérés pendant ces vingt dernières années ?

Václav Havel en 1989Václav Havel en 1989 « Toute révolution, et l'on a qualifié ces évènements de révolution de velours, génère beaucoup d'espoir. De ce point de vue, la situation en 1989 peut être comparée à celle de 1945 : mêmes espoirs, même départ de troupes étrangères, même sentiment de libération, même soulagement, même réconciliation de la société autour d'un événement un peu 'climaxique', une sorte de sommet où tout le monde se sent égal. Je n'ai pas vécu directement les évènements de novembre, je suis arrivé au début de l'année 1990 où j'ai passé quinze jours à Prague, et il était extraordinaire de voir la proximité entre les nouveaux dirigeants et les citoyens. On approchait Václav Havel, les ministres. On pouvait discuter avec eux, quasiment dans la rue. Cette barrière avait disparue, mais elle est revenue assez vite. Je crois que l'on a sous-estimé au profit de l'image d'une rupture radicale les éléments de continuité. Et ces éléments de continuité me semblent multiples.

D'abord, le fait qu'en République tchèque – ça n'a pas été le cas en Slovaquie – le parti communiste soit resté, et joue un rôle, qu’il ait toujours un poids relativement important, entre 10 et 15% des suffrages selon les élections, est à mon avis assez symptomatique du fait que le communisme en pays tchèques, est un phénomène endogène. Ce n'est pas quelque chose qui a été importé comme en Pologne ou en Hongrie. Deuxième séquelle, et ils sont assez nombreux sur ces quatre décennies, l'atonie de la société et le manque d'activité des corps intermédiaires au profit d'un individualisme qui reste encore assez étonnant. Et je crois que par conséquent, on est revenu à un système où il y a une division entre la société et le corps politique. Ce dernier n'est pas brillant mais c'est toujours 'eux' et 'nous'. Il n'y a pas cette unité peut-être par manque de corps intermédiaires. L'autre point qui peut apparaître comme une victoire posthume du communisme, c'est l'athéisation de cette société. A un moment, on a cru que l'Eglise était revenue dans le jeu national. Il y a eu une sorte de relégitimation de l'Eglise catholique à la fin des années 1980. Et cette relégitimation a disparu sous l'impact d'un certain nombre d'évènements, en particulier de son attitude très dure en matière de restitutions. Enfin, il me semble que ce que nous avons vécu au cours des dernières semaines, voire des derniers mois, c'est-à-dire des positions extrêmement frileuses à l'égard de l'Europe et du Traité de Lisbonne, sont un héritage très direct de cette politique qui a été cultivée par le pouvoir pendant des années, des décennies, de méfiance vis-à-vis de l'autre. Avec ce repli, le président Klaus, de ce point de vue, me semble un parfait héritier de la période communiste. »

Suite de l'entretien avec Antoine Marès vendredi.

10-11-2009