Anna Šabatová, une vie consacrée à la défense des droits de l’Homme

Dans le cadre des commémorations des 50 ans de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, Radio Prague vous propose une émission spéciale avec Anna Šabatová, l’actuelle médiatrice de la République dont le parcours de vie a été largement influencé par cet événement majeur de l’histoire du pays. Issue d’une famille engagée, Anna Šabatová subit de plein fouet le choc de l’invasion, comme le reste de la population, et la normalisation qui s’ensuit détermine ensuite largement son implication dans les mouvements de la dissidence. Aujourd’hui, à l’âge de 67 ans, Anna Šabatová n’a rien perdu de sa détermination et de son énergie qu’elle emploie dans sa fonction de défenseure des droits en République tchèque.

1968 ou le sentiment d’une injustice historique

Anna Šabatová, bonjour. Vous êtes médiatrice de la République depuis 2014. C’est une fonction et un travail sur lequel nous reviendrons bien entendu à la fin de cet entretien. Mais une des raisons pour lesquelles nous avons souhaité vous inviter ici, dans nos studios, c’est parce que l’ambassade de France vous a remis en juin dernier les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur. C’était donc l’occasion pour nous, à Radio Prague, de revenir sur votre parcours et sur votre vie, une vie que vous avez consacrée à la défense des droits humains, d’abord en tant qu’ancienne signataire de la Charte 77 sous le régime communiste, puis aujourd’hui en tant que défenseure des droits de la République tchèque. Aussi loin que vous vous souveniez, vous souvenez-vous quel a été votre tout premier sentiment d’injustice et ce que cela suscité en vous ?

Anna Šabatová, photo: Anna KubištaAnna Šabatová, photo: Anna Kubišta « J’ai réfléchi, et ce n’est pas facile de dire ce qui a influencé mon chemin de vie. Mais ce qui a été très important pour moi, ça a été l’année 1968. J’avais alors 17 ans et j’étais ravie des événements du Printemps de Prague. J’étais d’une famille très politisée. Je m’intéressais à tout ce qui passait autour de moi. Et je me suis aussi intéressée aux années précédentes, notamment les années 1950. J’étais choquée de voir que dans un système dit socialiste, on pouvait faire des choses qui n’étaient, selon moi, pas du tout socialistes, mais répressives. J’ai été aussi très influencée par l’occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. J’avais le sentiment d’une injustice. Mais je ne pensais pas en termes de droits de l’Homme. Mes catégories de pensée à l’époque tournaient avant tout autour de la liberté : la liberté de presse, d’opinion, de réunion et la démocratie. Nous savons aujourd’hui qu’il n’y avait pas de démocratie, mais cette année-là, nous avons pu discuter sans tabou. Après ce choc de l’invasion, j’ai eu un sentiment d’injustice, mais pas lié à une personne concrète. C’était plutôt le sentiment d’une injustice historique. Sur les droits de l’Homme, j’ai commencé à y réfléchir avec la Charte 77. L’idée fondamentale de la Charte était la confrontation de l’Etat avec ses engagements internationaux qu’il ne respectait pas. »

Justement, remettons un peu cela en contexte. Vous évoquez le Printemps de Prague dont on commémore cette année les 50 ans, ainsi que l’invasion soviétique d’août 1968. Rappelons que vous êtes la fille de Jaroslav Šabata, une des figures marquantes du Printemps de Prague. Ce bouillonnement, vous l’avez vécu de très près. Votre père a été dissident, emprisonné plusieurs fois sous le régime communiste, comme vous-même. Peut-on dire que la résistance, ou disons, la désobéissance civile, est une caractéristique familiale qui s’hérite ? Est-ce « génétique » ?

« (rires) Non ! Ce n’est pas génétique, c’est social. Il faut dire que le milieu familial a une grande influence, mais nous savons que pas toujours. La probabilité que les enfants soient aussi engagés s’ils ont des parents engagés est vraiment plus importante que dans les autres familles. Ce qui est important, c’est qu’on discute en famille, entre les hommes et les femmes, et devant les enfants. Les amis viennent chez vous, on discute, les enfants écoutent. S’il y a un événement qui se déroule, les enfants voient que les parents sont vraiment engagés, ils le sentent, et ça les influence beaucoup, selon moi. »

La Charte 77 : réunir des opposants aux opinions politiques différentes

Vous parliez tout à l’heure de la Charte 77. Rappelons que c’est un document fondateur de la dissidence tchécoslovaque. Après l’écrasement du Printemps de Prague, il y a une période de latence : de nombreuses personnes sont renvoyées de leur travail… et la dissidence voit vraiment le jour avec cette Charte et à la suite du procès du groupe rock des Plastic People of the Universe. La Charte 77 découle d’ailleurs en partie de ce procès. L’une de ses figures majeures c’est évidemment Václav Havel, dramaturge et futur président de la République tchèque. La Charte met en contradiction le régime communiste avec les engagements internationaux qu’il a pris. Votre mari, tout comme vous, a été signataire de la Charte 77. Quels sont vos souvenirs de cette époque ?

Les signatures de la Charte 77, photo: ČTLes signatures de la Charte 77, photo: ČT « Oui, nous l’avons signée tous les deux. Il faut dire que mon mari a été très actif dans le petit groupe qui a préparé le texte et qui a développé l’idée. Selon moi la Charte 77 est un moment très important dans la vingtaine d’années entre 1968 et 1989. Avant la Charte 77, les personnes critiques du régime et les opposants étaient très dispersés. Il y avait de petits cercles qui discutaient de différentes choses, mais il n’y avait pas d’idée commune. On a trouvé cette idée, dans un moment historique, avec la Conférence d’Helsinki et les deux conventions sur les droits de l’Homme : le Pacte politique et civique et le Pacte social, économique et culturel. L’idée était simple mais géniale, comme le peuvent être les choses simples : réunir des gens qui, par ailleurs, ont des opinions politiques différentes. Nous avons commencé à former une communauté, et la répression n’a fait qu’augmenter notre solidarité. Ce moment a été très important. »

Et vous vous êtes retrouvés tous soudés par cette Charte. Ces petits groupes dont vous parliez avaient des opinions différentes, il y avait des anciens du Printemps de Prague, des communistes réformistes, des gens de gauche comme votre mari et vous-mêmes, des personnes sans étiquette politique, des catholiques…

 « Oui, c’était très divers. Et surtout c’était une activité durable ! Il y avait trois porte-paroles, un bulletin qui compilait des informations sur la Charte 77. On diffusait également des samizdats, on a créé le VONS, le Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies… Plus tard, il y a eu des activités écologiques et culturelles comme la Section de Jazz. Tout ce qui était autour de la Charte 77 était très important et c’était durable, ça a influencé peu à peu plus de personnes. On informait aussi les gens à l’étranger, les radios étrangères comme Radio Free Europe, Voice of America ou la BBC. On recevait aussi des revues culturelles comme Svědectví (Témoignage) publié à Paris par Pavel Tigrid ou Listy dont s’occupait Jiří Pelikán à Rome. Tout cela a constitué un milieu qui peu à peu a influencé les choses. »

Vous avez été emprisonnée plusieurs fois sous le régime communiste, avant la signature de la Charte mais aussi après. Pourquoi ? Que vous était-il reproché ?

« J’ai été emprisonnée une fois pour deux ans, 25 mois en tout. Après la Charte 77, c’était seulement un ou deux jours, c’étaient des détentions très brèves. Voilà ce qu’ils m’ont reproché après l’occupation soviétique : à Brno, ma ville natale, se sont développées des activités critiques, d’opposition, et l’une d’elles c’était la diffusion des tracts devant les bureaux de vote. A l’époque, le pouvoir tchécoslovaque a organisé les premières élections depuis sept ans, en 1971. Cette élection se voulait être une démonstration du soutien de la population. La propagande était vraiment très forte. Plusieurs groupes ont préparé un tract disant une chose simple : le droit de vote est un droit, mais pas une obligation. Car il n’y avait pas le choix, vous deviez aller voter et voter pour ce qu’on appelait le Front national. Nous avons préparé ce tract, nous l’avons diffusé et une cinquantaine personnes ont été condamnées dans le cadre de ce premier grand conflit avec le pouvoir. Mais il n’y a pas eu que cette action. Mes activités étaient plus durables. Nous diffusions aussi des samizdats. Le premier samizdat régulier s’appelait ‘Observations. Faits. Evénements’. Il était édité par un groupe autour de Milan Hübl, à Prague. Milan Hübl à Prague était un ami de mon père, j’étais souvent chez eux. J’ai reçu ce document et nous l’avons aussi diffusé à Brno. Autant que je sache, ça a été la première publication régulière, paraissant tous les mois. C’est un peu oublié car c’était avant la Charte 77 et cette époque qui a précédé est peu étudiée. »

Vous avez dit quelque part que votre mari avait même rédigé une espèce de manuel à destination des personnes qui pourraient être interrogées par la police, de comment répondre aux interrogatoires et comment y faire face…

« C’est vrai. Mon mari était une des rares personnes à avoir eu l’expérience de la prison, d’une enquête menée contre lui. Il est aussi juriste amateur et aussi très pédagogue. Il a donc préparé un manuel où il décrivait ce que disait la loi, où il soulignait par exemple qu’il existait le droit de refuser de répondre à la police. C’était un manuel très populaire auprès des jeunes gens qui n’avaient jamais eu affaire à la police et n’avaient pas été confrontés à la répression. Il avait quatre ans de prison derrière lui et il a mis cette expérience à profit. »

L’engagement politique, une tradition en héritage

Quand votre mari était en prison, c’étaient de longues périodes de séparation, pour vous en tant que couple, mais aussi pour vos enfants. Comment viviez-vous ces moments-là en tant que famille ?

Anna Šabatová, photo: Radio WaveAnna Šabatová, photo: Radio Wave « Mon mari a été emprisonné deux fois, avant la Charte pendant quatre ans, et après la Charte pour ses activités dans le cadre du VONS, pendant cinq ans. Nous avions deux enfants, Pavel, âgé de 3 ans et Saša, 2 ans. Ils étaient très petits. C’était dur, oui. Mais j’essayais de créer une atmosphère montrant que ce n’était pas une catastrophe. Je leur disais que leur père était un homme bien, un héros. Nous avions beaucoup d’amis qui nous soutenaient. La solidarité était visible tous les jours. Les gens nous rendaient visite, quelqu’un apportait des pommes, une autre personne m’aidait avec le ménage… Nous discutions beaucoup avec les enfants, nous leur disions d’écrire un petit mot à leur père. Il était donc présent dans un certain sens. Mais en effet, ce n’était vraiment pas facile. »

Vos enfants étaient très petits à l’époque, mais aujourd’hui, ils sont également des personnalités engagées dans la vie publique. Nous avons eu l’occasion de parler avec eux à plusieurs reprises sur différents sujets sur nos ondes. C’est comme vous avec votre père : on a le sentiment qu’il y a une lignée, une transmission de cette combativité génération après génération…

« Oui ! Et ce n’est pas génétique ! (rires) Je suis très contente que les enfants aient survécu à cette période difficile, et s’en soient sortis en bonne santé psychique. C’est quelque chose dont j’avais peur… »

En fait ça les a marqués mais de manière positive puisqu’ils sont engagés dans la vie publique…

« Oui, c’est comme cela. »

D’autant qu’on dit qu’aujourd’hui, la jeune génération tchèque est moins engagée, que les jeunes prennent la démocratie comme quelque chose d’acquis… Vos enfants, c’est l’inverse, ils savent que la démocratie est un combat.

« Je suis très heureuse que mes enfants aient évolué ainsi. Ils ont aussi des enfants, nous avons sept petits-enfants ! »

Développer la défense des droits en République tchèque

Depuis 2014, vous êtes médiatrice de la République, défenseure des droits. Auparavant, après la création de cette fonction, vous avez été le bras droit du tout premier médiateur de la République Otakar Motejl, un avocat qui avait défendu le groupe dissident les Plastic People of the Universe dans les années 1970. Qu’est-ce que cette collaboration vous a-t-elle apporté ?

Otakar Motejl, photo: Le bureau du gouvernement tchèqueOtakar Motejl, photo: Le bureau du gouvernement tchèque « C’était très agréable et j’aimais beaucoup Ota Motejl. C’était un homme d’une génération un peu plus vieille et il était juriste. Cette collaboration a été très importante pour moi, car j’étais militante des droits de l’Homme mais lui était juriste. Or la pensée d’un juriste peut être un peu différente. Les discussions étaient très intéressantes. Il n’a pas été seulement l’avocat des Plastic People. Dans la première affaire de mon mari, il a aussi représenté un collègue, Jan Frolík. Je l’ai aussi contacté plusieurs fois pour obtenir des informations sur des personnes emprisonnées. »

Depuis 2014, vous travaillez sur différents dossiers concernant la défense des droits. Quels sont ceux qui vous tiennent personnellement le plus à cœur et quelles améliorations avez-vous pu apporter ?

« Je n’aime pas dire que quelque chose me tient plus à cœur qu’autre chose. Toutes les situations peuvent être compliquées et je ne veux pas les différencier. Dans le travail de médiateur, il y a aussi beaucoup de travail de contrôle de l’administration qui n’a pas grand-chose à voir avec les droits de l’Homme. Le fonctionnement de la bureaucratie peut avoir un impact sur la vie des gens et donc c’est la raison pour laquelle cette institution a été créée à l’origine. Il faut dire que dans les cas ayant une dimension des droits de l’Homme, au tout début, il y a eu la question de l’accès aux dossiers médicaux. En 2002 encore, vous ne pouviez pas avoir accès à votre propre dossier médical. Aujourd’hui ça semble inimaginable, on ne s’imagine plus cela possible. Mais c’était le cas. Et ces cas spécifiques, ayant cette dimension des droits de l’Homme, m’ont toujours beaucoup attirée. Ces choses-là m’ont peut-être plus touchée que les choses très bureaucratiques, où il manque la dimension des droits de l’Homme. »

Votre mandat s’achève dans un an et demi, quelles avancées souhaitez-vous réussir à mettre en œuvre d’ici là ?

« Notre institution de médiateur de la République tchèque est en train d’évoluer d’une institution classique existant uniquement pour contrôler l’Etat, vers davantage de dimension des droits de l’Homme : nous avons en effet de nouvelles prérogatives, comme la prévention de la torture, des mauvais traitements et la discrimination. La loi est toutefois encore très liée avec la mission d’origine du médiateur. A mon avis, il faudrait faire une réforme, comme cela a été fait en France. En 2011, la France a remplacé la loi sur le médiateur par la loi sur le défenseur des droits. La tâche devrait être plus large et ça devrait avoir son expression dans la loi. La République tchèque n’a pas encore rempli cette tâche de se doter d’une institution pour les droits de l’Homme selon les principes de Paris. Ces principes disent que chaque pays devrait avoir une institution chargée des droits de l’Homme, de tous les droits, et pas uniquement pour la discrimination ou pour les mauvais traitements. Mais il nous manque une prérogative pour l’ensemble des droits de l’Homme. Et je voudrais au minimum qu’on ouvre le débat sur ce sujet afin que l’on puisse préparer une nouvelle loi sur l’ombudsman. »

Souhaitez-vous prolonger votre mandat ?

« Non. Je ne compte pas là-dessus, notamment en raison de mon âge. »

Anna Šabatová, photo: Jan Bartoněk, ČRoAnna Šabatová, photo: Jan Bartoněk, ČRo En fouillant sur Internet, j’ai été frappée par le nombre d’articles parfois violents qui vous visent. Ou même par les attaques que suscitent votre travail dans les rangs des personnalités politiques, essentiellement de droite. J’imagine que c’est le cas pour de nombreuses personnes qui comme dans votre cas s’engagent dans la vie publique et veulent faire avancer les choses au niveau social. Est-ce que votre expérience de la dissidence vous a blindée pour ignorer ce type de comportement ?

« Je ne réagis pas. J’ignore. J’ai décidé de réagir ainsi car c’est ce qui est le plus efficace. J’essaye de faire comprendre aux gens normaux que notre travail est utile, qu’il aide beaucoup de gens, qu’il est vraiment bon. Je ne réagis pas. Je dois dire que parfois, j’aimerais que quelqu’un d’autre réagisse, mais ce n’est pas quelque chose de normal dans mon pays… »