Zlín, la Baťaville

09-06-2009

« La ville de Zlín en elle-même et l’ensemble du phénomène Baťa sont quelque chose de tout à fait extraordinaire, sans équivalent dans le monde. Je dois dire qu’à chaque fois que je vais à Zlín, je suis rempli de la sensation de vivre quelque chose de fascinant, qui m’absorbe complètement » : ces propos sont ceux du directeur de la Galerie nationale à Prague. Milan Knížák les a prononcés lors du vernissage de l’imposante exposition intitulée « Le phénomène Baťa – l’architecture de Zlín de 1910 à 1960 », qui se tient actuellement au Palais des foires.

Ville provinciale moyenne de 80 000 habitants dans le sud-est de la Moravie, Zlín ne possède sans doute plus rien aujourd’hui qui évoque le rêve américain. Et pourtant, l’histoire que nous allons vous raconter est celle d’une ville qui doit son extraordinaire développement, dans la première moitié du XXe siècle, à un homme de génie, un visionnaire dont, où que vous résidiez dans le monde, vous connaissez probablement tous le nom. L’histoire de Zlín est en effet celle de la saga d’une famille dont le nom, Baťa en tchèque - Bata en français, est devenu une marque de chaussures mondialement connue.

Commissaire de l’exposition, Ladislava Horňáková explique en quoi le destin de Zlín, ville parfois considérée comme un des meilleurs exemples de l’architecture fonctionnaliste dans le monde, est exceptionnel :

« Zlín était unique de par son architecture qui s’est développée à partir de la zone industrielle de Baťa. Aujourd’hui, le nom de Zlín évoque presque automatiquement le nom du fabricant de chaussures. La création de la société en 1894 par Tomáš Baťa a prédestiné le développement de Zlín pendant tout le siècle. »

« Au début du XXe siècle, Zlín était une petite ville avec son petit château et rien ne la différenciait des autres. Mais la fondation de l’entreprise l’a complètement modifiée. En l’espace de quelques années, on est passé de quatorze à plusieurs centaines d’employés pour lesquels il fallait des logements et une vie sociale en dehors de l’usine. C’est alors qu’ont été construits les premiers quartiers ouvriers. »

« Mais parce que Tomáš Baťa était un économiste très rationnel, il a eu l’idée d’appliquer les principes de sa production dans le bâtiment et l’architecture. C’est ce qui fait la particularité de Zlín : ces maisons ont été édifiées à partir d’un seul et unique modèle de construction qui était celui des bâtiments de l’usine. Les constructions se sont ensuite poursuivies comme sur un tapis roulant, qu’il s’agisse des bâtiments administratifs, des écoles ou même des églises. Ces réalisations étaient peu onéreuses par rapport à ce qui faisait alors ailleurs en Tchécoslovaquie et c’est ce qui explique qu’en l’espace de vingt ans, le nombre d’habitants à Zlín est de passé de 3 500 à 43 000 et la ville est devenue une immense agglomération industrielle. »

Mais Baťa à Zlín, c’était bien plus encore qu’un simple empire de la chaussure. Tout en n’oubliant jamais sa devise « people first » - « les gens d’abord », son fondateur Tomáš, homme d’affaires en avance sur son temps, avait en effet des projets grandioses et très divers. C’est pourquoi, comme l’explique Ladislava Horňáková, « Le phénomène Baťa » est une vaste exposition :

L’entreprise Baťa, photo: www.czech-tv.czL’entreprise Baťa, photo: www.czech-tv.cz « Bien entendu, des chaussures de l’entreprise Baťa sont également exposées, mais pas seulement. Plus généralement, nous présentons sa production, ses magasins, son expansion dans le pays et dans le monde à partir des années 30. Et il ne s’agit pas seulement de chaussures. Par exemple, avant la guerre, l’entreprise a fabriqué des masques à gaz en prévision du conflit. Elle a aussi produit des pneus ou encore, par exemple, des projecteurs de film, car Baťa en avait compris l’importance notamment pour la publicité. L’exposition n’est donc pas consacrée uniquement à l’architecture, mais aussi à tout ce qui s’y rattachait. »

A l’époque de son essor le plus important, pendant l’entre-deux-guerres, qui voit notamment la construction du premier immeuble en Tchécoslovaquie, Zlín, grâce à la collaboration et aux projets de quelques-uns des architectes les plus renommés, pouvait être considérée comme une des villes les plus modernes au monde. Plus d’un demi-siècle plus tard, Zlín, devenue sous le communisme Gottwaldov du nom du sinistre premier président communiste de la Tchécoslovaquie, natif de Zlín, n’est plus ce qu’elle était mais n’a pourtant pas beaucoup changé, et reste ainsi à sa façon un musée à ciel ouvert, comme le constate Ladislava Horňáková:

« C’est également ce que nous proposons aux visiteurs de l’exposition dans sa dernière partie. Il y a des photos contemporaines qui leur permettent de voir à quoi ressemble Zlín aujourd’hui et de constater que de nombreux bâtiments de l’époque de Baťa sont restés. D’autres ont certes disparu, mais dans l’ensemble, la ville a conservé le caractère qui était le sien dans l’entre-deux-guerres. Et c’est ce qui fait de Zlín un lieu architectural tout à fait exceptionnel. »

Ville de la chaussure et de l’architecture fonctionnaliste, Zlín reste aussi encore pour beaucoup la cité d’une vision presque pharanoique, une cité des rêves, mais de rêves inachevés, comme le regrette le directeur de la Galerie nationale, Milan Knížák :

« L’utopie de Baťa a fonctionné dans la réalité. Aujourd’hui, personne ne sait ce qu’il en serait advenu avec le temps et les générations suivantes, lorsque l’on assiste en général à une dévaluation des valeurs originelles. Mais le projet de Baťa à Zlín a été interrompu par la violence du communisme et on peut rêver qu’il aurait continué à fonctionner. Et les rêves et l’imagination sont la base de toutes les utopies. »

Après sa fermeture à Prague, le 31 mai, l’exposition « Le phénomène Baťa – l’architecture de Zlín de 1910 à 1960 » a été déplacée à Munich. Si son transfert en France n’est pour l’heure pas prévu, en revanche, les Français peuvent se faire une petite idée de ce qu’est ou était Zlín en se rendant en Moselle dans la cité ouvrière baptisée Bataville. Une curioisité qu’on ne retrouve qu’au Canada avec Batawa et en Inde avec Batanagar, et donc en République tchèque avec Zlín.

09-06-2009