La reconversion du site sidérurgique de Vítkovice : une sorte de « retour vers le futur »

21-10-2014

Jamais la République tchèque n’avait connu un projet d’une telle nature auparavant, et il faut avouer que le pari de départ était plutôt osé : transformer un ancien site sidérurgique en centre multiculturel et éducatif… c’est pourtant bien l’entreprise dans laquelle se sont lancés en 2009 acteurs publics et acteurs privés pour donner une seconde vie au site industriel de Dolní Vítkovice. Situé en plein centre d’Ostrava, véritable ville d’acier dans la ville, le complexe de Vítkovice se dégage nettement du paysage ; et puisqu’aucune cathédrale ni citadelle alentour ne rivalise avec la dimension de ses hauts fourneaux, suite à une comparaison avec un timbre-poste représentant le château de Prague, on a tout bonnement surnommé Dolní Vítkovice le « château d’Ostrava ». Cinq ans après le début des travaux et une première phase de reconstruction achevée, de nombreux concerts, expositions et conférences ont déjà eu lieu dans l’ancien réservoir de gaz transformé en auditorium, tandis que les familles et les étudiants se pressent au Monde de la technique, un musée interactif installé dans l’ancien convertisseur d’énergie. En visite à Ostrava, Radio Prague s’est penché sur les tenants et aboutissants de ce chantier atypique.

Photo: Zdeňka KuchyňováPhoto: Zdeňka Kuchyňová D’interminables tubes d’acier zigzaguent à quinze mètres du sol entre les multiples usines et fours à coke qui forment l’ensemble industriel de Dolní Vítkovice. D’une superficie de 253 hectares, cet ancien site sidérurgique est unique en son genre. Lors du siècle dernier, il fut le plus grand centre d’exploitation d’acier en Silésie-Moravie. Techniquement parlant, il concentre en un seul endroit toutes les étapes de production, de l’extraction du charbon à la fabrication du coke et de la fonte. Jan Světlík, directeur de la société industrielle Vítkovice Machinery Group et propriétaire des lieux, assure :

« Par sa complexité, son étendue ainsi que par la concentration de ses activités, ce site est, je pense, réellement unique en Europe, et cela tant du point de vue de la qualité des installations que de leurs dimensions. »

Photo: Zdeňka KuchyňováPhoto: Zdeňka Kuchyňová Le fer a été produit à Dolní Vítkovice pendant cent soixante-deux ans sans interruption, ce qui représente environ 90 millions de tonnes de fonte et 42 millions tonnes de coke. L’installation de la première raffinerie remonte à 1824 et, au fil du temps, ce sont jusqu’à cinq hauts fourneaux qui y sont érigés. Peu à peu, le village de Vítkovice se transforme en véritable ville moderne, recensant plus de 27 000 habitants en 1921, et qui fut notamment réputée pour être à la pointe des équipements urbains. Pour la petite parenthèse, on dit que c’est à Vítkovice que fut créée la première école maternelle au monde. Dans les années 1990, de nouvelles politiques industrielles, plus soucieuses de l’environnement, entrainent la fermeture du site. Le 27 septembre 1998, le dernier taraudage est réalisé dans le fourneau principal. Petr Koudela, président de l’association Dolní Oblast Vítkovice, plus communément appelé DOV, raconte :

Photo: Agnès JoyautPhoto: Agnès Joyaut « Toutes les technologies présentes sur le site ont fonctionné jusqu’en 1998 et, à ce moment-là, on s’est demandé ce qu’on allait bien pouvoir en faire. Avec le temps, en 2002, Dolní Vítkovice a été déclaré monument national. Puis, avec l’arrivée du nouveau propriétaire, M. Světlík, en 2003, les choses sont allées plus vite. On a alors envisagé plusieurs idées, les projets ont connu pas mal de changements, jusqu’en 2007, lorsqu’a été créée l’association qui est maintenant responsable d’organiser la reconversion du site. Les plans définitifs du chantier ont été présentés en 2009 et, grâce aux fonds reçus de la Commission européenne, les travaux ont pu commencer. »

VP1, photo: Agnès JoyautVP1, photo: Agnès Joyaut Nové Vítkovice, c’est ainsi que l’on nomme le site dans ses nouvelles coutures. On désigne aussi par là l’ensemble du projet de reconversion, à long terme, de l’ancienne exploitation sidérurgique en un lieu d’enseignements et d’effervescence culturelle. Les trois bâtiments clef de Vítkovice sont déjà réhabilités. Le haut fourneau principal, appelé VP1 ou encore « Nejstarší dáma » (« la doyenne »), propose de suivre le parcours de transformation du charbon en coke, et de s’enfoncer notamment dans la « bouche » du four où la température montait au-delà de 1 500 °C. Le convertisseur d’énergie, renommé U6 ou « Monde de la technique », est un musée consacré aux sciences et à l’histoire industrielle de la région. Une partie du bâtiment fera prochainement office d’espace d’enseignements à l’usage des étudiants de l’Université technique d’Ostrava. Enfin, le réservoir de gaz, baptisé « Gong » suite à l’organisation d’un concours, est aujourd’hui un auditorium comptant 1 509 places assises très exactement. Depuis l’ouverture du site au public au printemps 2012, quelques centaines de milliers de personnes se sont déjà rendues sur les lieux. Petr Koudela :

« Notre objectif, ou si je puis dire notre philosophie, est désormais de reconstruire Vítkovice, de rendre le site sûr, et d’y organiser des événements. »

Photo: Agnès JoyautPhoto: Agnès Joyaut L’objectif de Jan Světlík, en association avec le DOV, est d’attirer et de réunir en un même lieu l’éducation, la recherche scientifique et les loisirs. Jusqu’à présent, aucun espace dédié à la fois aux sciences et aux divertissements n’existait à Ostrava. Conscient de cette lacune, Jan Světlík voit dans Nové Vítkovice l’avenir de toute une région. À l’heure d’une mutation rapide des métiers, où les ouvriers font notamment place aux ingénieurs, l’aménagement du site doit se faire, selon lui, à l’image des réalités professionnelles et de l’ingénierie future. D’un lieu autrefois consacré à l’industrie lourde, Dolní Vítkovice devient un lieu voué aux technologies de demain. D’un lieu de travail, Nové Vítkovice devient un lieu d’études et de culture. Marta Pilařová, journaliste et membre du DOV, donne son point de vue :

Photo: Agnès JoyautPhoto: Agnès Joyaut « L’idée est de transformer des bâtiments faits pour des machines en bâtiments faits pour les hommes, ce qui signifie en faire quelque chose de confortable, de vivant. Nous réfléchissons à la manière de réduire les échelles, de créer des espaces à taille humaine. Ce site est monumental, gigantesque, près du centre, tout le monde connaît l’endroit, tout le monde en est fasciné, mais jusqu’à maintenant, seuls les ouvriers pouvaient y entrer. Durant des décennies, personne d’autre ne pouvait y accéder. Notre but n’est pas seulement de faire venir les gens pour qu’ils visitent les lieux, qu’ils prennent quelques photos et basta. Notre but est de faire de cet endroit un lieu de vie, où les gens viennent écouter de la musique, se former, faire un pique-nique, voir une exposition d’arts, boire une limonade et plein d’autres choses encore. »

Photo: Zdeňka KuchyňováPhoto: Zdeňka Kuchyňová Afin d’aménager un espace viable et accessible au public, il a fallu dans un premier temps répertorier un à un tous les bâtiments présents sur le site, de quelque taille qu’ils soient. En effet, un certain nombre d’annexes avaient été installées plus ou moins arbitrairement au cours des décennies, comme des tours de refroidissements ou des cantines. Saturés d’amiante pour la plupart, la reconversion de Dolní Vítkovice a impliqué la destruction d’une grande partie de ces locaux. En revanche, une précaution toute particulière a été prise pour conserver et mettre en valeur le design Art nouveau de certaines machines exposées aujourd’hui au « Monde de la technique ». Engins à quatre-temps, convertisseurs à piston, arbre à cames… sont autant de dénominations hermétiques que de trésors conservés avec soin, pour beaucoup portant la marque du constructivisme russe.

Gong, photo: Zdeňka KuchyňováGong, photo: Zdeňka Kuchyňová Dans quelle mesure la reconversion de Dolní Vítkovice doit respecter les installations industrielles d’origine ? Voilà une question que l’expérience et le point de vue de Josef Pleskot, architecte de renom dont on doit la reconstruction du Gong, vont pouvoir éclairer :

« Je pense que l’architecture doit vraiment émerger de l’environnement où elle prend place, qu’elle doit s’en imprégner. Comprendre le principe du lieu est un élément clef pour moi. Même si un architecte construit un bâtiment magnifique, ce bâtiment ne pourra jamais complètement changer l’endroit où il est construit, seulement par son esthétique. Il ne pourra qu’ajouter quelque chose de plus à cet endroit. »

Photo: Zdeňka KuchyňováPhoto: Zdeňka Kuchyňová Selon l’architecte, la méthode adoptée n’est pas tant de conserver les lieux comme ils étaient lors des derniers jours d’exploitation, que de préserver la matérialité du site, d’en conserver son essence, et de déplacer son génie d’autrefois dans le temps, dans un environnement du futur. Par exemple, la cloche couvrant le Gong est d’origine. À l’époque, elle était mobile et se déplaçait verticalement, à une vitesse de 6 cm/h, en fonction de la teneur en gaz dans le réservoir et des pressions exercées. Josef Pleskot a voulu conserver ce principe, et la cloche a été ajoutée à la structure cylindrique comme « un vieux pneu crevé », pour reprendre ses mots. Il était primordial pour lui de préserver l’intelligence du système d’élévation, sans quoi le Gong aurait perdu toute son essence, et sans quoi il aurait refusé de se lancer dans l’aventure de sa réhabilitation :

« Le plus important pour moi a été de réaliser que l’ensemble du bâtiment avait son sens propre. Quand j’ai compris que j’allais signer un contrat qui avait du sens, un contrat qui allait apporter quelque chose de grand aux gens, qui allait leur ouvrir un espace protégé, qui allait ajouter de la valeur à quelque chose qui a déjà de la valeur en soi, un contrat qui allait donner à des bâtiments industriels une vocation culturelle – pas seulement en termes de divertissement mais d’abord en termes d’éducation –… quand j’ai compris tout cela, tout ce que ça englobait, alors j’ai donné tout ce que j’ai pu dans ce projet. »

Photo: Agnès JoyautPhoto: Agnès Joyaut Composer l’avenir avec le passé, exploiter le potentiel des installations existantes pour créer les pôles d’intelligence de demain, c’est également la philosophie avec laquelle la Commission européenne a mis en place un système d’aides aux initiatives régionales, dont a profité la reconversion de Dolní Vítkovice. Inscrit en 2008 sur la liste du patrimoine culturel européen, avec l’honneur d’être le deuxième objet de patrimoine tchèque à y figurer, le site industriel de Vítkovice est le fruit d’un partenariat aux multiples ramifications. Entreprises privées, institutions publiques et centres universitaires ont rassemblé leurs efforts pour financer un chantier estimé dans son entier à soixante milliards de couronnes, soit 2,3 milliards d'euros, dont un milliard et demi versé par l’Union européenne.

Photo: Agnès JoyautPhoto: Agnès Joyaut Le programme est éclectique, tout comme l’ensemble des activités qui, au terme de sa reconversion, seront accessibles à Nový Vítkovice. Car les projets sont divers et variés. Les plans futurs prévoient l’aménagement de terrains de sport, d’une bibliothèque, d’un centre de danse, de salles de cinéma, de studios d’enregistrement, d’une résidence d’artistes, d’un marché aux puces, d’un sauna, d’un club, de cafés et de restaurants ; mais également – et c’est là que l’on prend la mesure des investissements – l’aménagement de bureaux, de magasins, d’un hôtel et d’appartements. La politique de reconversion de Dolní Vítkovice se retrouve en effet devant une réalité à prendre en compte : ce ne sont pas les retombées financières de la culture qui absorberont le coût total des travaux. D’autres reconversions de sites industriels pourraient influencer alors les décideurs du chantier. En Allemagne par exemple, l’ensemble sidérurgique de Duisbourg, entièrement reconverti à des fins culturelles, coûtent chaque année trois millions d’euros de maintenance.

Photo: Agnès JoyautPhoto: Agnès Joyaut Avec la création prochaine d’un centre d’enseignements scientifiques et de laboratoires techniques, la première vocation de Nové Vítkovice demeure bien l’éducation, la recherche et l’avènement des sciences de demain. Une vocation finalement en phase avec l’environnement original du site. Il ne restera à Vítkovice que l’honneur d’être classé, à l’exemple de Völkingen, un autre site industriel allemand, au patrimoine mondial de l’Unesco.

 

Rediffusion du 27/08/2013

21-10-2014