« Queer Prague » : l’histoire de la communauté gay du XIVe au XXe siècle

19-08-2014

Un nouveau guide touristique de Prague a été publié à l’occasion de la tenue, la semaine dernière, de la quatrième édition de la Prague Pride. L’ouvrage retrace l’histoire de la communauté LGBT (lesbienne, gaye, bisexuelle et transsexuelle) dans la capitale tchèque du XIVe au XXe siècle. Intitulé « Queer Prague » en anglais (« Teplá Praha » en tchèque), ce guide est basé sur une recherche menée pendant plusieurs années par un groupe de quatre auteurs, Ladislav Zikmund-Lender, Ruth Jochanan Weiniger, Lukáš Nozer et Jan Seidl. C’est avec ce dernier que Radio Prague a évoqué le contenu de cette publication.

Photo: Černé polePhoto: Černé pole « C’est un guide touristique qui montre à ses lecteurs et lectrices une centaine d’endroits à Prague liés d’une façon ou d’une autre à l’histoire de la vie de la communauté gaye et lesbienne de Prague et portant sur un espace chronologique assez vaste. La mention la plus ancienne faisant état de l’événement (cf. question suivante) remonte à 1380. D’un autre côté, nous avons décidé de limiter cet intervalle chronologique à l’an 2000. »

Pourquoi ces deux dates, 1380 et 2000 ?

 « 1380 parce que c’est à cette année que remonte la première source écrite dont nous disposons aujourd’hui relatant des rumeurs à Prague selon lesquelles un homme aurait entretenu des relations charnelles avec un autre homme, le pêché de Sodome, selon la terminologie de l’époque. Cette source est le compte-rendu d’une visite d’un prêtre de l’archevêché de Prague dans toutes les paroisses où il s’intéressait à l’état des mœurs des paroissiens de Prague. Dans la paroisse de Saint-Léonard dans la Vieille Ville, il a constaté qu’il y avait apparemment un sodomite. C’est donc pour cette raison que le guide commence en 1380. »

 « Pour ce qui est de l’an 2000, nous avons choisi cette date de manière assez arbitraire. Après 1989, les endroits où les gays et les lesbiennes ont pu se rencontrer se sont multipliés très vite. Ainsi, pour garder une certaine représentativité des choix de cette époque après la révolution, nous avons décidé de finir en 2000. »

Jan Seidl, photo: Kristýna MakováJan Seidl, photo: Kristýna Maková C’est un guide pour les touristes. Observez-vous, personnellement, une tendance à la popularisation du tourisme homosexuel ?

 « Je pense que notre publication s’inscrit dans cette logique. Il y a beaucoup de touristes gays et lesbiens qui viennent de l’étranger pour visiter Prague. On peut les rencontrer, très nombreux, dans les boîtes de nuit gayes. Sur les réseaux sociaux aussi, on en rencontre beaucoup qui se trouvent à Prague. Je pense que les touristes gays et lesbiens vont constituer une grande partie de notre lectorat, mais, bien sûr, chacun peut y trouver de l’intérêt. »

Parlons plus en détail du contenu du livre. Pourriez-vous expliquer comment celui-ci est organisé ? Quelle a été votre démarche ?

 « Le livre est organisé selon les quartiers. Chaque quartier dispose d’un chapitre particulier, précédé par une carte d’orientation où figurent tous les points. Ils forment un circuit du quartier. Chaque point renvoie à une entrée qui relate d’un endroit et d’un personnage ou d’une histoire. Pour ce qui est de notre procédé, il faut dire que, dans les dernières années, trois publications académiques concernant l’histoire de l’homosexualité auxquelles mes collègues et moi avons participé ont été publiées. Ces publications puisent bien sûr des sources d’archives, des sources issues de l’histoire orale. Ce guide touristique est une version de vulgarisation de ce savoir que nous avons accumulé pendant plus de dix ans. Donc, il y a aussi des informations puisées dans les archives, des vieux journaux, des souvenirs des personnes âgées, des gays et lesbiennes, qui ont vécu la vie de cette communauté à Prague dans les décennies passées. »

Prague, photo: Kristýna MakováPrague, photo: Kristýna Maková Si l’on s’en tient à votre livre, l’histoire de la communauté homosexuelle à Prague est plutôt grave, triste. Y a-t-il cependant aussi des passages qui le sont moins, voire peut-être même des histoires drôles ?

 « Oui, en fait, pris dans son ensemble, je pense que ce livre donne une image assez variée de cette histoire queer de Prague. C’est un mélange de tragique, de comique, de banal et même d’héroïsme pour plusieurs personnalités. »

 « Si je devais choisir des lieux en particulier, je mentionnerais le restaurant Batex qui se situait rue Revoluční pendant l’entre-deux-guerres. C’était un espace souterrain assez grand dans lequel se déroulaient des bals homosexuels qui étaient parfois même accompagnés d’un concours du plus beau masque – on a quelques photos des vainqueurs de l’époque. Cet espace était également visité par des étrangers. C’était un vrai endroit de gaîté, pas lié à des persécutions policières ou à d’autres arrestations. »

Qu’a signifié la révolution de Velours pour la vie de la communauté gaye à Prague ?

 « Beaucoup, comme pour toute la société. D’abord, il y a eu un vrai mouvement émancipateur. Juste après 1989, ce mouvement a été largement inspiré par le front homosexuel d’action révolutionnaire – le mouvement français animé par Guy Hocquenghem et ses collègues au début des années 1970. Après, cette inspiration française a été un peu moindre. »

Photo: Kristýna MakováPhoto: Kristýna Maková « En tout cas, la révolution de Velours a rendu possible l’ouverture de beaucoup de cafés, bars, boîtes de nuit qui accueillaient des gays et lesbiennes. Il faut dire qu’il en existait quelques-uns avant la révolution, en tout cas deux ou trois à Prague, qui fonctionnaient sous la surveillance de la police. Il n’était pas facile d’y être admis, parce que l’entrée était filtrée. Après, il y a eu une démocratisation des infrastructures de la vie quotidienne de cette communauté. »

 « Ce qui est important aussi, c’est le changement de l’approche médiatique de l’homosexualité. A peu près deux ans avant la révolution, des journaux ont commencé à publier des articles mentionnant des homosexuels dans des contextes un peu plus positifs ; mais ce n’est bien sûr qu’après la révolution que le changement dans les médias a pu s’effectuer de manière importante. »

Depuis quand le sujet n’est-il plus tabou ?

 « Je pense que le sujet a cessé d’être tabou en Tchécoslovaquie au moment de la révolution de Velours. Mais il faut aussi voir que le changement dans les médias a été plus rapide que le changement des mentalités dans la société, qui est plus lent. »

19-08-2014