Michaela Pixová : « Les sous-cultures en République tchèques sont plus apolitiques qu'à l'étranger »

17-09-2013

La révolte par le style, c'est le nom d'une étude menée par un collectif de jeunes chercheurs qui se sont intéressés aux sous-cultures musicales de la jeunesse en République tchèque. Le livre est dirigé par Marta Kolářová, sociologue à l'Académie des sciences de République tchèque mais c'est Michaela Pixová, auteure de la partie consacrée à la culture punk, qui répond aux questions de Radio Prague.

Photo: SlonPhoto: Slon Les études sur les différentes sous-cultures ont fait beaucoup d'émules depuis les premières recherches menées notamment par l'école de sociologie de Chicago, au début du XXe siècle. Depuis, elles se sont multipliées à l'ouest, mais, nous explique Michaela Pixová, tous les travaux menés en République tchèque sont basés sur des théories développées dans un contexte totalement différent de celui de la Tchéquie. L'objectif de cette recherche, ajoute-t-elle, est de comprendre les valeurs singulières qui existent à l'intérieur des sous-culture tchèques et d'évaluer leur degré de politisation. Sociologues, politologues et même géographes se sont donc attelés à cette tâche pour la publication de cet ouvrage. On écoute Michaela Pixová :

Michaela Pixová, photo: Martin Melichar, Archives de ČRoMichaela Pixová, photo: Martin Melichar, Archives de ČRo « Nous sommes tous liés en quelques sorte avec ces sous-cultures. Par exemple, je suis née dans la famille de l'un des premiers punk tchèques. Petra est une skin-head antiraciste et Anna fait beaucoup de choses dans la sous-culture du hip-hop. Et Ondřej organise des fêtes techno. On a tous fait beaucoup d'observations sur le terrain et notre approche diffère d'études qui ont été faites dans les bureaux. Je pense que la plupart des recherches qui ont été faites l'ont été par des gens qui ont peu en commun avec ces sous-cultures. Nous étions vraiment des « insiders ». En plus, chacun de nous a fait douze interviews puis nous avons fait notre analyse des entretiens. Enfin Marta Kolářová a fait toute l'analyse des interviews pour faire des conclusions générales. »

Vous dites que vous êtes tous liés avec les sous-cultures que vous avez choisies de présenter dans cet ouvrage. Cela ne pose-t-il pas un problème de distanciation par rapport au sujet que vous avez choisi ?

 « Cela peut poser certainement un problème mais nous avons tous fait une réflexion sur notre position. On a écrit ce qu'on appelle un « memory work ». Chacun de nous a décrit très en détails de quelle façon on était lié avec notre sous-culture. »

Il y a dans cette recherche la question de la politisation de ces sous-cultures qui est une des questions principales. Comment avez-vous procédé pour aborder cette question très large de la politique dans ces sous-cultures, et qu'en est-il ressorti ?

Photo: Tomáš Adamec, Archives de ČRoPhoto: Tomáš Adamec, Archives de ČRo « Pour nous, c'était une question très importante parce qu'on est quand même dans un pays post-socialiste. Toutes les sous-cultures, ou la plupart d'entre elles, sont nées dans d'autres pays, pas ici. Elles ont toutes été importées en République tchèque et ici on peut voir que les gens adaptent ces sous-cultures à leur façon, une façon qui leur est propre, spécifique. Donc les sous-cultures s'inspirent d'influences globales mais elles s'inspirent aussi de la culture consumériste qui s'est beaucoup développée à cause du socialisme ou du post-socialisme. Ici, on peut vraiment utiliser le concept de Polhemus qui s'appelle le « supermarché du style ». Maintenant, les gens considèrent les différents styles comme quelque chose qu'ils peuvent choisir comme dans un magasin et ils peuvent consommer ce style. De manière générale, je crois que les sous-cultures en République tchèque sont plus apolitiques qu'à l'étranger et très souvent, les membres des sous-cultures se distancent de la participation active dans la société civile ou dans la politique. C'est vraiment une relation spécifique tchèque au capitalisme et à la gauche. Je pense qu'ici, on n'a pas encore vraiment une génération de gens qui sont suffisamment insatisfaits par l'ordre social qui existe maintenant. Donc on peut voir par exemple un punk qui a un bon emploi, qui gagne beaucoup d'argent en travaillant pour une grande entreprise. Ici, c'est normal. Je ne suis pas sure que l'on puisse voir ce genre de choses dans d'autres pays. »

Pourtant, le punk était une sous-culture qui existait déjà sous le communisme et qui était porteuse d'une forme d'opposition politique contre le régime dans les années 1980. Ne retrouve-t-on pas cette filiation ? Est-ce devenu complètement dépolitisé alors que cela pouvait être politique, malgré soi en tout cas ?

Visací zámek, photo: ČT, BigbítVisací zámek, photo: ČT, Bigbít « Je pense que même le punk des années 1980 était très spécifique parce qu'à cette époque le communisme a surtout fonctionné comme un élément qui a unifié la sous-culture. Les membres de cette sous-culture sont restés ensemble contre cet ennemi mais je pense que l'activité politique n'était pas la chose principale pour les punks sous le communisme. Ils voulaient seulement écouter la musique qu'ils aimaient, porter des vêtements différents, mais ils ne voulaient pas vraiment se rebeller contre le régime. Mais comme le régime ne voulait pas les tolérer, ils ont été obligés de se politiser. Il est particulièrement intéressant de constater que le régime ne savait pas que le punk était un phénomène de gauche. Il pensait au début que c'était une méthode utilisée par les pays de l'ouest contre le régime communiste. Les punks ont beaucoup chanté « no future » – pas d'avenir – et les communistes pensaient qu'ils voulaient démoraliser la jeunesse socialiste. C'est pour cela qu'ils avaient peur du phénomène. Ensuite, quand ils ont attaqués les punks, ces derniers ont répondu qu'il s'agissait d'une musique « de gauche ».

Les punks tchécoslovaques avaient-ils conscience que c'était un mouvement de gauche ?

Photo: Jan Rosenauer, Archives de ČRoPhoto: Jan Rosenauer, Archives de ČRo « Pas tous, mais ceux qui se battaient avec les journalistes et l'intelligentsia oui. Mais je pense qu'il y avait beaucoup de punks qui ne savaient rien du tout. Ils étaient seulement des membres passifs qui voulaient s'habiller ou écouter la musique à leur façon. »

Il existe beaucoup aujourd'hui de sous-cultures. Vous avez pris des exemples finalement assez classiques – punk, hip-hop, techno etc. Comment se fait la différenciation entre ce qui est « mainstream » et ce qui ressort de la sous-culture ? Où se trouvent les limites ?

Photo: Luz Alvarez, stock.xchngPhoto: Luz Alvarez, stock.xchng « C'est quelque chose de subjectif. Normalement, on dit que les sous-cultures sont différentes du reste de la société parce qu'elles aiment bien un autre style, elles ont des valeurs différentes et souvent leur regard sur le monde est complètement différent. Mais ces dernières années, c'est très difficile de faire la distinction car il est encore plus fréquent que les membres des sous-cultures se comportent comme tout le monde et simplement s'habillent différemment. Certains même se consacrent à la vie sous-culturelle seulement pendant le week-end, c'est seulement un plaisir. Mais le lundi ils vont au travail et s'habillent normalement. Aussi aujourd'hui c'est très facile d'acheter les vêtements de différents styles dans un magasin. Il y a vraiment des gens qui ont des valeurs différentes et se comportent différemment dans leur vie quotidienne, en accord avec leur sous-culture. Mais ensuite il y a les autres qui utilisent seulement le style. Et c'est pour cela que le livre s'appelle la révolte par le style parce que maintenant c'est beaucoup plus le style qui ressort plutôt que la sous-culture. »

 

Rediffusion du 23/10/2012

17-09-2013