Le Temps des ouvriers : le documentaire acclamé du natif de Prague Stan Neumann

01-05-2020

Programme spécial en ce 1er mai, jour de fête du travail : Radio Prague International vous propose un entretien avec le réalisateur Stan Neumann, arrivé en France dans les années 1960. Né à Prague, le célèbre documentariste est encensé cette semaine dans la presse hexagonale pour son film consacré à l’histoire du prolétariat. Chose rare, cette mini-série, intitulée Le temps des ouvriers et diffusée depuis mardi sur Arte, semble avoir mis tout le monde d’accord, des Echos à L’Humanité. Pour le quotidien Le Monde, « tant qu’une chaîne diffusera un programme aussi ambitieux et réussi sur le fond comme sur la forme que ce documentaire de près de quatre heures (…), la télévision méritera encore d’être regardée ! ».

Stan Neumann, photo: Pascal Ferro, CC BY-SA 3.0Stan Neumann, photo: Pascal Ferro, CC BY-SA 3.0

'Le temps des ouvriers''Le temps des ouvriers' Ce film est en fait un documentaire divisé en quatre épisodes pour une saga monumentale. Dans une ancienne interview pour Radio Prague Int., vous aviez confié être « très lent ». Est-ce que cela vous a pris beaucoup de temps de constituer cette saga ?

« Cela m’a pris moins de temps que je l’aurais cru en fait. Deux ans et demi, trois ans. Les projets ont tendance à se chevaucher. J’ai commencé à travailler sur le film alors que j’étais en train de terminer un film sur la révolution russe. Donc trois ans mais ce n’est pas énorme, probablement aussi parce que ce sont quatre épisodes mais qui sont très cohérents les uns par rapport aux autres. Ce n’est pas comme si je tournais quatre films différents en fait. »

Diviser cela en plusieurs épisodes était votre idée de départ ?

« C’était une idée initiale oui. Cela faisait partie des postulats du projet, à cause de l’immensité de l’histoire et puis aussi, peut-être, pour des raisons aujourd’hui de stratégie de programmation. La télévision a tendance à privilégier les séries ou les mini-séries. »

R.U.R, robot et prolétariat

Dans Les Temps Modernes de Charlie Chaplin, il y a ce plan de départ avec un troupeau de moutons se fondant dans l’arrivée des ouvriers à l’usine. Vous avez choisi de ne pas utiliser d’extraits des Temps Modernes, à dessein. Que pensez-vous de ce film, aujourd’hui, après avoir réalisé cette série ?

'Les Temps Modernes', photo: United Artists'Les Temps Modernes', photo: United Artists « C’est un film qui est absolument magnifique. C’est un très grand film qui doit faire partie de ma dizaine de films préférés. Je ne l’ai pas utilisé pour deux raisons. Il y en une qui est un peu pragmatique, c’est que malheureusement même quand on fait des documentaires, si on utilise ce type de films cela coûte extrêmement cher en droits donc j’ai décidé que cela ne valait pas le coup surtout par rapport à un film que beaucoup de gens connaissent. Deuxièmement, justement parce que les gens connaissent déjà ce film-là, j’ai toujours envie plutôt d’explorer des dimensions que les gens ne connaissent pas. J’ai trouvé un film russe des années 1930 qui est en fait une adaptation de R. U. R. de Karel Čapek (pièce de théâtre de science-fiction écrite en 1920, ndlr) où il y a une petite séquence à la Temps Modernes stakhanoviste, mais en cauchemar. J’ai trouvé que c’était plus intéressant d’utiliser ce matériau-là, russo-tchèque ».

Karel Čapek justement, avec son frère Josef, inventeur du mot « robot » qui est le dérivé d’un mot slave signifiant travail. C’est quelque chose qui est crucial dans l’histoire ouvrière mondiale.

R.U.R, photo: Tobias Higbie, Flickr, CC BY-NC-SA 2.0R.U.R, photo: Tobias Higbie, Flickr, CC BY-NC-SA 2.0 « Absolument, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire le travail comme peine, le travail comme corvée - ce 'robota'. C’est une dimension dont on parle peu au fond dans l’histoire ouvrière qu’on a tendance toujours à concentrer sur les luttes. Mais dans l’histoire ouvrière, il y a tout un processus - qui a commencé dès le XVIIIe siècle - de déqualification du travail, c’est-à-dire d’enlever au travail ouvrier ce qu’il pouvait avoir de 'noble', de satisfaisant, pour le rendre de plus en plus mécanique, fragmenté, déresponsabilisé et donc le rendre de plus en plus pénible. C’est quelque chose qui m’a beaucoup intéressé dans les films, cette espèce de destruction de la valeur travail en fait. »

"Le temps des ouvriers, un temps marchandise "

Le Temps des ouvriers, c’est aussi le temps qu’on leur vole, ce qui est mis en lumière dès les premières minutes de votre documentaire.

L’usine Krupp, photo: Bain News Service/Library of Congress, public domainL’usine Krupp, photo: Bain News Service/Library of Congress, public domain « Curieusement, c’était l’un des tout premiers enjeux. Quand je fais un film comme cela, il y a plein de choses que je découvre, que je ne connaissais pas. J’ai eu cette espèce de surprise de découvrir le plus ancien règlement d’usine connu datant de 1690 en Angleterre et où la question du temps occupe une place centrale. Cela veut dire que l’on remplace un temps auquel les gens étaient habitués qui était un temps mesuré par les saisons, par le lever et le coucher du soleil. On le remplace par un temps mécanique qui devient un temps marchandise, vendre et acheter, et que l’on contrôle de la façon la plus brutale. C'est une constante, du début du XVIIIe à aujourd’hui. Dans un des films, un historien raconte comment Krupp, le sidérurgiste allemand, invente un poste en 1850 pour contrôler le temps que les ouvriers passent aux toilettes et j’ai un entretien avec une ouvrière de l’automobile française d’aujourd’hui qui me raconte exactement la même chose sauf que dans son usine cela vient d’être instauré, c’est quelque chose de nouveau. »

Les deux minutes pour aller faire pipi, une seule fois…

« Voilà. C’est le genre de choc entre l’histoire passée et la réalité contemporaine qui pour moi est quelque chose d’essentiel dans le film, de montrer que l’histoire n’est pas quelque chose de mort, quelque chose d’enfermé dans le passé mais que cela a un sens complètement d’aujourd’hui. C’est à la fois du plaisir et de la surprise, de découvrir quand vous avez la revendication des ouvriers français du droit à la parole en 1830 et que vous transposez cela avec les ouvriers tchèques de ČKD en 1989 qui s’insurgent lorsqu’un responsable du Parti leur dit que dans aucun régime les enfants ne dictent leur volonté aux adultes et qu’ils se mettent à hurler, à 3000, 'Nous ne sommes pas des enfants', c’est la continuité entre 1830 à Paris et 1989 à Prague. Je trouve cela vraiment très intéressant. »

Vous disiez avoir beaucoup appris en réalisant ce documentaire, vous avez - en tant que petit garçon - connu la Prague des années 1950. Qu’aviez-vous comme « bagage » qu’un réalisateur d’Europe de l’Ouest n’aurait pas eu pour réaliser ce documentaire ?

« C’est un peu paradoxal, à la fois une vraie vision dure des falsifications du prétendu socialisme. On grandit avec quand on grandit dans cette époque-là. Et en même temps, plus tard, quand j’étais en France et qu’il y avait 1968 par exemple, je voyais mes camarades maoïstes, et j’étais épouvanté… »

Parce que vous saviez ce qui se passait à Prague à ce moment-là…

« Oui. Pour nous il était évident que c’étaient des régimes non seulement totalitaires et répressifs mais aussi violemment anti-ouvriers. Bien qu’offrant aux ouvriers des choses que l’Occident capitaliste ne leur avait jamais offert par exemple en matière d’éducation. L’autre chose que j’ai gardée de cette enfance-là, en plus de ma tradition familiale avec toutes ces histoires de l’anarchisme et du communisme tchécoslovaque, c’est malgré tout un attachement à certaines valeurs. Des valeurs d’égalité, une espèce de mépris peut-être pour les valeurs du monde capitaliste. On doit retrouver la trace de cela dans les films. L’idée que l’argent ne doit pas être un critère de distinction sociale. »

'Le temps des ouvriers', photo: Arte'Le temps des ouvriers', photo: Arte

Livre de cuisine pour ouvriers tchécoslovaques

Est-ce que vous avez eu envie de parler davantage de la riche histoire ouvrière de Tchécoslovaquie, avec des profils qui sont connus aujourd'hui dans le monde entier comme Tomáš Baťa ?

L’usine Baťa, photo: ČTL’usine Baťa, photo: ČT « C'est une particularité de ce travail, je ne voulais absolument pas refaire une histoire des industries. Je voulais rester uniquement du côté ouvrier. Baťa par exemple, c'est quelque chose que je me suis interdit. Je n'ai pas de patron dans le film. Mais c'est un choix délibéré. Le problème avec ce type de films, c'est qu'on est à l'intersection de la sociologie, de l'économie, de la politique, de la culture, et qu'il ne faut pas basculer trop fort dans un de ces univers. J'avais plutôt envie d'explorer l'histoire ouvrière tchèque à la fin du XIXe, début du XXe, mais avec le gabarit des films, je n'avais pas la possibilité d'aller aussi loin. Mais j'ai quand même réussi à glisser la ‘Dělnická kuchařka’ de 1913, qui est un livre de diététique écrit spécialement pour les ménages ouvriers. »

Les recettes pour ouvriers..

'Dělnická kuchařka''Dělnická kuchařka' « Les recettes pour ouvriers, pour essayer de trouver le meilleur régime en termes de calories pour que la machine productive tourne à fond avec un minimum de dépenses. Et donc il y avait cette Dělnická kuchařka. Il y avait aussi l'équivalent en Amérique, en Angleterre et en France. J'étais très content de pouvoir mettre la couverture du livre de cuisine tchèque ! »

La version française est lue par Bernard Lavilliers. Est-ce que cette idée est venue tôt dans le projet ?

« C'est venu en cours de montage. Dans un premier temps, le travail, c'est de rassembler des historiens, comprendre comment cela va se structurer, tourner etc. Après, au moment du montage, apparaît assez rapidement la question de quel type de voix pour raconter. Donc c'est venu du désir de ne pas avoir une voix trop pédante, et de ne pas avoir non plus une voix trop caricaturale, style prolo joué par Coluche. Lavilliers est devenu assez vite une évidence. »

Vous faites référence à l'actualité de la classe ouvrière, à ce qu'est la classe ouvrière aujourd'hui, et vous parlez notamment de ces sites industriels qui sont devenus des sites touristiques. C'est le cas également ici en République Tchèque. Je pense à Ostrava et aux anciens sites qui sont devenus des destinations assez prisées par les touristes en temps normal. Est-ce qu’il y a quand même une différence ici dans la région d'Europe centrale, avec le fait que la Tchéquie et la Slovaquie soient quand même encore aujourd'hui des foyers importants d’usines pour les constructeurs automobiles notamment ? Il reste beaucoup d'ouvriers ici, même si une partie de l'industrie est morte comme à l'ouest. Il y a quand même un mélange qui subsiste ici en République tchèque…

« Certainement. C'est vrai que je n’ai pas les situations particulières, je ne les ai pas toutes explorées. Je m'étais fixé assez rapidement comme limite de m'intéresser à des régions précises, où j'avais des historiens qui m'intéressaient, d'où le choix de Glasgow, de Portelli en Italie, etc. J'ai buté sur un autre problème. Même là où la classe ouvrière continue d’exister, il y a de moins en moins d'historiens qui travaillent sur ces thématiques-là, surtout dans les anciens pays de l'est. J'ai rencontré une historienne hongroise qui m'a dit que ce qu’elle fait, travailler sur la problématique ouvrière dans la Hongrie d'Orbán, c'était un suicide académique. Je pense qu'en Tchéquie, c'est probablement un peu la même chose. Quand j'ai discuté avec des historiens et des sociologues tchèques, ils n'avaient pas énormément de pistes d'historiens tchèques contemporains travaillant sur ces problématiques-là, qui sont mal aimées. »

L’ancien site industriel d’Ostrava - Vítkovice, photo: Libor KukalL’ancien site industriel d’Ostrava - Vítkovice, photo: Libor Kukal

Et qui ne sont surtout pas mises en avant par les nouveaux régimes, c'est peut-être cela que l'historienne hongroise voulait faire comprendre ?

« Oui, absolument, et qui portent ce stigmate de l'histoire, du 'socialisme'. C'est très dommage. Même en Occident, peut-être que cela va changer maintenant, mais depuis une quinzaine d'années, le travail historiographique sur le monde ouvrier est en recul, c'est évident. »

Est-ce que vous avez des informations sur la potentielle diffusion en République tchèque ? Arte a des accords avec la télévision publique, est-ce que c'est en bonne voie ?

Stan Neumann, photo: Ian WilloughbyStan Neumann, photo: Ian Willoughby « Je n'en ai absolument aucune idée. J'espère, mais je n'en ai aucune idée parce qu'ils ne nous disent pas tout. »

Vous auriez une idée de qui devrait faire la voix off en tchèque ?

« Non. Je vais à Prague pratiquement une fois par an pour intervenir dans le forum documentariste IDF, mais je suis quand même assez coupé des réalités du milieu culturel tchèque d'aujourd'hui. J'aimerais beaucoup, mais je ne le connais pas. Mon demi-frère, qui était acteur, est décédé l'année dernière. Par lui, j'aurais sans doute pu trouver quelqu'un. Par contre, je serai en mesure avec le peu de tchèque qu'il me reste, d'entendre si c'est bien ou pas. »

Vous pratiquez encore le tchèque ?

« Je parle surtout quand je viens à Prague, assez bien, je fais quelques fautes. Je suis assez bon sur les déclinaisons mais je manque de vocabulaire. Je le lis un peu. Là par exemple je suis en train de relire Les Noces dans la Maison de Hrabal, mais je le lis en traduction française parce qu'en tchèque, je pense que devrais m'arrêter tous les trois mots… »

https://www.arte.tv/fr/videos/RC-019317/le-temps-des-ouvriers/

01-05-2020