Katrine Camilleri : « A Malte, la détention a contribué à criminaliser les immigrés aux yeux de la population locale »

04-11-2014

En septembre dernier, le Prix Václav Havel, décerné par le Conseil de l’Europe pour la deuxième année consécutive, a mis à l’honneur le militant azerbaïdjanais des droits de l’homme, Anar Mammadli. Incarcéré dans son pays, il était représenté par son père et un proche collaborateur à la conférence organisée en aval de la remise du prix par la Bibliothèque Václav Havel. En revanche, les deux autres finalistes, l’ONG israélo-palestinienne B’Tselem, qui recense les violations des droits de l’homme dans les territoires occupés, et le Service jésuite aux réfugiés de Malte, étaient bien présents à la conférence intitulée « Les droits de l’homme : 25 ans plus tard ». Cette conférence s’est tenue en présence également du premier lauréat du prix, le dissident biélorusse Ales Bialiatski. Dans cette première partie, Radio Prague vous propose l’interview avec Katrine Camilleri, directrice-adjointe au Service jésuite aux réfugiés de Malte.

Katrine Camilleri, photo: YouTubeKatrine Camilleri, photo: YouTube Bien que l’Union européenne ait mis en place un système qui permet à ses citoyens, du moins à ceux qui peuvent se le permettre, de circuler librement en son sein, cette tendance à la suppression des frontières intérieures s’est accompagnée d’un renforcement de la protection des frontières extérieures. Malgré certains programmes communs, comme le règlement Dublin II qui définit les responsabilités dans l’examen des demandes d’asile, la politique d’immigration reste un domaine d’action dans lequel les Etats sont souverains. Pour des raisons géographiques, certains d’entre eux, comme l’Italie, la Grèce ou Malte, sont les premières destinations d’un grand nombre d’immigrés, tandis que pour d’autres, comme par exemple la République tchèque ou les autres Etats d’Europe centrale, l’accueil de ressortissants de pays tiers reste plutôt une exception. Le discours politique et médiatique, qui parle souvent d’une « affluence des immigrés », forge une image négative qui déforme la réalité du terrain, une réalité dans laquelle la majorité des étrangers sont en fait des demandeurs d’asile. En ce sens, le témoignage de Katrine Camilleri, du Service jésuite aux réfugiés de Malte, est précieux.

Le Service jésuite aux réfugiés de Malte a obtenu, en 2007, la Médaille Nansen, attribuée par les Nations Unies afin de récompenser les individus ou associations œuvrant en faveur des populations déplacées. Invitée à la conférence sur les droits de l’homme, Katrine Camilleri est engagée dans les activités du Service jésuite aux réfugiés de Malte depuis les années 1990, d’abord comme bénévole, puis aujourd’hui comme directrice-adjointe. Katrine Camilleri explique que la nature de son travail a considérablement évolué depuis qu’elle a intégré l’organisation :

Photo: Bibliothèque Václav HavelPhoto: Bibliothèque Václav Havel « Lorsque j’ai commencé à travailler dans le Service, la plupart des réfugiés vivaient en communautés. C’étaient des réfugiés de l’ancienne Yougoslavie ou de la guerre en Irak. Notre travail était axé sur l’accompagnement de ces communautés, même si à l’époque j’avais déjà des cas de personnes en détention. Par exemple, mon premier client a été une personne qui avait passé six ans en détention. Ils ne pouvaient pas le déporter et donc il était coincé. Néanmoins, en règle générale, dans les années 1990, relativement peu de personnes étaient en détention, et si elles l’étaient, alors seulement pour une courte durée. Depuis 2002, quand les habitants de l’Afrique subsaharienne ont commencé à arriver par bateaux à Malte, ils sont nombreux à demander l’asile. Et comme il s’agit d’une population très diverse, les hommes, les femmes et les enfants étaient dirigés vers les centres de détention. »

Nombre de ces « clients » ont souffert d’expériences traumatisantes lors de leur périple par la terre et par la mer pour arriver jusqu’à Malte. Pour répondre à leurs besoins, le Service jésuite aux réfugiés a dû élargir ses services, d’un conseil légal à un travail social en passant par un soutien psychologique.

« Il est crucial pour nous d’être présents dans les centres de détention. Parfois, ces gens n’ont pas besoin d’un conseiller ou d’un psychologue, mais simplement d’une présence humaine pour savoir qu’ils n’ont pas été oubliés ou totalement abandonnés, car la détention est très isolante. Après les premiers sentiments de méfiance, ils comprennent notre rôle et l’apprécient car c’est important pour eux. »

Katrine Camilleri critique le fait que beaucoup d’immigrés se retrouvent dans des centres de détention alors que d’autres solutions existent :

 « Outre les centres de détention, nous avons aussi d’autres types d’établissements d’accueil collectif. On les appelle les centres ouverts. Ils ne sont pas idéaux dans le sens qu’ils ont une très grande capacité d’accueil, entre 400 et 500 personnes, et ne fournissent que des services de base. Par exemple, un de ces centres se situe dans une ancienne école. Seules huit membres du personnel s’occupent de ces 500 personnes. Ce n’est pas parfait, mais les gens peuvent sortir et entrer librement. Aujourd’hui, la tendance est quand même de placer le plus de personnes possible dans ces centres. »

Forte de son expérience longue de près de vingt ans dans le travail au quotidien avec les réfugiés, Katrine Camilleri n’hésite pas à parler de ses visions pour l’avenir qui se rapportent à la réforme du système actuellement en place :

« Il faut que nous fassions en sorte à ce que la détention ne constitue pas la seule et première option. Je pense que le recours à la détention massive a été contreproductif pour Malte. C’est un système cher à maintenir. Il a été mis en place avec l’idée que la plupart des gens seraient renvoyés dans leurs pays d’origine, mais ce n’est pas le cas. En plus, la détention a contribué à criminaliser les immigrés aux yeux de la population locale, car les gens en prison sont des mauvaises personnes. Je pense que nous avons besoin d’un système dans lequel les gens seraient supportés mais pas détenus. Il faut aussi aller au-delà, à savoir donner aux gens les outils d’autonomisation à Malte, leur enseigner la langue, les envoyer à l’école ou en formation pour qu’ils puissent s’intégrer dans la communauté. »

Photo: Facebook Service jésuite aux réfugiés de MaltePhoto: Facebook Service jésuite aux réfugiés de Malte Si Malte se trouve confrontée à un flux migratoire vers l’Europe, c’est en raison de sa position géographique. Un mécanisme de gestion commune et solidaire de la part des Etats membres de l’UE manque et sa mise en place n’est pas à l’ordre du jour. Le système de Dublin II va même dans le sens opposé, car il implique que l’Etat responsable de la gestion d’une demande d’asile soit celui dans lequel le demandeur a pénétré en premier sur le territoire de l’UE.

« Le système Dublin ne fonctionne pas. Il n’a nullement amélioré les droits ou la protection des demandeurs d’asile. En pratique, il sépare souvent les familles et aggrave leur situation. Il faut que les pays européens reconnaissent qu’il ne s’agit pas seulement d’un défi pour Malte ou l’Italie. Néanmoins, la question n’est pas uniquement d’accepter ces gens sur son sol. Il faut aussi soutenir les Etats à la frontière car, qu’on le veuille ou non, leur position est une donnée géographique. Donc, oui, il faut de la solidarité, mais il faut aussi remplir nos propres responsabilités. »

Katrine Camilleri a déjà expliqué que la détention des immigrés contribue à leur criminalisation aux yeux des Maltais. Néanmoins, elle ne souscrit pas à une critique en bloc du traitement médiatique. Elle souligne qu’il existe aussi des travaux de qualité réalisés par des journalistes d’investigation, et ce même s’il reste encore beaucoup à faire :

« En général, les faits sont présentés, mais il y a toujours un déficit de compréhension au sein de la population pour les raisons qui poussent les gens à quitter leur pays. Il arrive régulièrement qu’un Maltais amène un réfugié dans notre bureau en cherchant à l’aider. Il devient son ami, il est capable de le comprendre. Nous avons besoin de plus de cela pour que les gens sur notre île ne vivent pas séparément. Ils doivent avoir des espaces de rencontres afin de se débarrasser de la méfiance et de la peur. »

La défense des droits de l’homme, récompensée par le Prix Václav Havel, peut revêtir différentes formes. Ce qui relie les finalistes du prix, c’est leur engagement systématique et sur le long terme dans leur champ d’action. Après avoir présenté Anar Mammadli et le Service jésuite aux réfugiés de Malte, la place sera laissée prochainement à l’association israélo-palestinienne B’Tselem qui recense les abus des droits de l’homme dans les territoires occupés.

04-11-2014