František Zvardoň : l’Alsace telle que les Alsaciens ne la voient pas (I)

František Zvardoň est un photographe français d’origine tchèque. Dans cette rubrique et dans la deuxièmes partie qui sera diffusée dimanche, František Zvardoň reviendra sur son parcours, ses photographies et ses projets, qu’il réalise aussi bien en Alsace qu’en Afrique ou à l’autre bout du monde. Globe-trotter, il sillonne la planète, et sa région quand il n’est pas sur les routes, pour capter et rapporter des moments rares grâce à son appareil photo.

František Zvardoň, vous êtes photographe, vous vivez en Alsace depuis le milieu des années 1980. Mais vous êtes d’origine tchèque, morave plus précisément. J’aimerais savoir comment vous êtes arrivé en France, en Alsace. J’ai toujours tendance à dire que les pays tchèques et l’Alsace ont beaucoup de points communs. Est-ce pour cela que vous vous êtes retrouvé en Alsace ?

« J’ai vécu 35 ans en Moravie, où le paysage est valonné, avec des vignobles. Ca ressemble pas mal à l’Alsace. Mais il y a aussi la mentalité des gens : je retrouve des éléments de la vie qui se ressemblent. Pas tellement à Prague, mais en Moravie. Je suis arrivé en Alsace en 1985. J’ai trouvé cette terre absolument accueillante pour moi. Même si je travaille partout dans le monde, j’y reste et j’y resterai probablement toute ma vie. »

Vous parliez des paysages similaires de la Moravie et de l’Alsace. Vous avez énormément photographié les paysages d’Alsace. Ce sont de très beaux panoramas. Comment envisagez-vous la photographie de ces paysages-là en particulier ? Vous avez énormément voyagé dans le monde, photographié des paysages plus ‘exotiques’... Est-ce que vous regardez les paysages alsaciens avec le regard de quelqu’un qui vient de Moravie ?

 « Je pense que ça a été un avantage de venir d’ailleurs. Tout d’abord par l’école de photographie de Brno, j’avais une formation classique. Quand je suis arrivé en 1985, je travaillais avec des grands formats alors que les photographes à Strasbourg travaillaient tous en 24x36. Moi mon premier appareil était un Linhof grand format, très statique. Les photos étaient très précises. Du coup je me suis distingué au niveau technique et au niveau du regard sur le paysage. Ensuite, comme je n’avais jamais vu l’Alsace, j’ai trouvé des endroits différents ou des angles différents, je n’étais pas influencé par les images de l’Alsace qui existaient déjà. Au départ, certains Alsaciens étaient choqués. Un petit exemple : jamais un photographe n’avait présenté auparavant l’Alsace sous la neige. Ca ne se faisait pas... »

Pourquoi ?

« Je ne sais pas. On présentait toujours l’Alsace avec les géraniums en fleurs aux fenêtres. Moi j’ai commencé ces grands panoramas enneigés, avec des maisons dans le creux des vignobles. C’était différent. D’autant qu’avec la technique que j’utilisais, beaucoup d’éditeurs et de galeristes se sont étonnés de découvrir une photographie à l’ancienne, de très bonne qualité, très piquée, très détaillée. Je me suis tout de suite distingué. Ensuite, je suis fasciné par ce paysage d’une richesse absolue. On n’a pas de mer. Mais on a des montagnes de 1 400 m qui sont très sauvages. »

Finalement c’est comme la République tchèque, qui n’a pas la mer...

 « Exactement. Après les montagnes, on descend vers le vignoble, il y a des vallonnements où l’homme intervient. Donc ça change au cours de l’année. Puis on descend vers le Rhin, où on se retrouve dans les bras du fleuve, avec des marécages. Je le compare souvent au Congo à cause des arbres qui poussent et des animaux qui y vivent. On trouve cette richesse du paysage, mais aussi la lumière. L’Alsace est éclairée de différentes façons. La lumière tourne. Et avec les nuages accrochés aux montagnes, ça donne des atmosphères extraordinaires. C’est tellement varié que pour moi, quand je reviens de voyages en Amérique du Sud ou ailleurs, je retrouve toujours cette force, cet étonnement de la force de la lumière qui est assez rare. C’est un changement constant. On ne s’ennuie jamais dans ce paysage. »

On peut dire que d’une certaine façon, vous montrez l’Alsace aux Alsaciens tels qu’ils ne la voient pas ou parce qu’ils ne l’observent pas assez...

« C’est ce qu’on me dit souvent. On me dit : ‘je vais tous les jours au travail et je n’ai jamais vu des paysages comme ceux-là !’ Ça les touche beaucoup. Si les livres sont autant appréciés, c’est parce qu’ils découvrent quelque chose de déjà connu. Ça les fait vibrer. Quand vous regardez un paysage c’est comme un film. Mais moi je cherche un moment très précis. Dans la rapidité vous remarquez la lumière, le paysage, mais vous ne les mémorisez pas. Moi je cherche ce moment et je le mémorise. Les gens s’y retrouvent : ils se disent que c’est l’Alsace qu’ils connaissent, et qu’enfin ils la voient comme ils l’ont vue un jour en passant... »

Suite et fin de cette rencontre avec František Zvardoň, dans Culture sans frontières ce dimanche.