Découverte dans une maison de Dijon, une œuvre médiévale de Bohême vendue pour 5 millions d’euros

03-12-2019

Un tableau médiéval rarissime attribué au maître de Vyšší Brod a été vendu le 30 novembre dernier pour une somme de 5 millions d’euros. C’est le prestigieux Metropolitan Museum of Art qui en est désormais l’heureux propriétaire, damant le pion aux autres potentiels acheteurs dont la Galerie nationale de Prague. Daté aux alentours de 1350, ce petit tableau représentant une Vierge à l’enfant en trône est né dans le contexte très particulier du règne du roi de Bohême et futur empereur du Saint-Empire, Charles IV, connu pour son mécénat et pour avoir fait venir les plus grands artistes de l’époque en Bohême. Pour évoquer ce tableau, Radio Prague International a contacté Stéphane Pinta, du cabinet d’experts en art, Turquin, à Dijon.

Le tableau médiéval attribué au maître de Vyšší Brod représentant une Vierge à l’enfant en trône, photo: Galerie nationale de PragueLe tableau médiéval attribué au maître de Vyšší Brod représentant une Vierge à l’enfant en trône, photo: Galerie nationale de Prague

Stéphane Pinta, photo: ČTStéphane Pinta, photo: ČT « C’est un tableau peint sur un panneau de bois d’arbre fruitier, probablement un merisier. Il est recouvert sur chaque face d’une petite toile de lin très fine enduite. La toile du revers est peinte à l’imitation du marbre ou de la reliure, plutôt du marbre, je pense. D’une certaine façon, cela a contribué à protéger le tableau puisqu’il est formidablement plan, il n’a absolument pas bougé, il est dans un état de conservation absolument remarquable. La petite toile du dos montre qu’il y a eu de petits accidents, la matière s’y est un peu désolidarisée. Mais sur la face, le tableau est en très bon état. Il y a juste cette question qui a été en partie résolue : que recouvre ce grand repeint noir qui cerne le sujet de la Vierge à l’enfant ? La radio montre que le tableau n’a pas été repeint parce qu’il était abîmé ou usé, mais pour recentrer le sujet et pour faire oublier tout ce que l’on voit à la radio, qui va être découvert une fois le repeint retiré, c’est-à-dire une très belle architecture, avec des fenêtres grillagées, des colonnes, un fond probablement aussi raffiné que le tableau lui-même autant dans son coloris que dans son exécution. Une fois que ce tableau va retrouver son fond d’architecture, ce sera quelque chose d’extraordinaire. »

Dans quelles circonstances ce tableau s’est-il retrouvé dans une famille de Dijon ? On sait que la ville bourguignonne a des liens historiques avec les pays tchèques. Est-ce que cela a quelque chose à voir, ou pas du tout ?

 « On peut se le demander. Le problème, c’est que comme bien souvent pour des tableaux retrouvés ainsi en France, ils n’ont plus d’histoire. On a tout perdu de ce lien qui les liait à travers l’histoire. On ne sait pas qui a commandé ce tableau à l’origine, à qui il a appartenu. On ne sait pas non plus comment il s’est retrouvé dans cette famille qui, probablement, le détenait depuis la fin du XIXe siècle ou le début du XXe siècle. Peut-être même de façon plus ancienne. L’état du tableau nous dit par contre quelque chose de sa provenance : c’est un tableau qui a probablement été peu échangé, peu vendu, peu exposé et peu montré. Il a peu changé de mains. »

Comment arrive-t-on dans le cadre d’une expertise à déterminer l’origine, la « patte » du peintre ?

« Cela arrive de deux façons. Soit de façon intuitive et immédiatement puisqu’on a quelques milliers d’artistes dans notre tête qu’on arrive à identifier rapidement. Ou alors, comme c’était le cas ici, qu’on n’identifie pas immédiatement puisque ce n’est pas compliqué de comprendre que ce sont des artistes tellement rares, qu’on n’en a jamais eu entre les mains. Quand l’œuvre de cet artiste est arrivée au bureau, on a compris que c’était quelque chose de très important, d’extrêmement raffiné et merveilleux mais il nous a fallu quelques jours, puis quelques semaines pour sécuriser cette attribution. »

Puisque vous évoquez le raffinement de ce tableau, quelles sont les caractéristiques de la peinture du maître de Vyšší Brod ? On remarque justement une très grande finesse dans le traitement des personnages que sont la Vierge et l’enfant, une vraie grâce des gestes de la Vierge notamment, qu’on ne retrouve pas forcément dans tous les tableaux de cette époque-là…

 « Exactement. L’artiste lui-même a un sentiment religieux très important. Ce qu’on ressent, c’est que c’est probablement un des tableaux les plus importants que l’artiste ait réalisé. C’est probablement une commande très importante. Quand vous regardez la façon dont l’or est travaillé, dont l’enduit qui va recevoir l’or est travaillé, il y a une volonté d’utiliser toutes les techniques les plus raffinées de l’époque. Dans ce tableau-là, le maître de Vyšší Brod est probablement reconnaissable pour cette technique extraordinaire mais aussi pour ce sentiment religieux. Oui, il y a une grâce extraordinaire dans ce tableau : la façon dont la Vierge regarde l’enfant, la façon dont l’enfant, avec sa candeur, s’accroche au pouce de sa mère et attrape son pied, comme tous les bébés, c’est à la fois merveilleux et touchant. »

Ce tableau a été estimé entre 400 000 et 600 000 euros et a été finalement vendu pour 5 millions d’euros. Avez-vous été surpris du résultat de la vente ?

« Surpris non, car pour tous ces tableaux-là, comme on en a jamais c’est très difficile de donner un prix. Il se trouve qu’on a donné ce prix-là en sachant qu’il serait pulvérisé. Mais je pense que le tableau a été vendu à son prix. »

Le tableau a été acquis par le Metropolitan Museum of Art de New York. Trouvez-vous dommage, d’une part qu’il quitte le territoire français, ou même qu’une institution comme la Galerie nationale de Prague n’ait pas pu en faire l’acquisition ? Une porte-parole du ministère de la Culture tchèque disait que le tableau avait été vendu bien au-delà de sa valeur. Le tableau devrait-il rester là où il a été découvert ou revenir de là dont il était originaire ?

Metropolitan Museum of Art de New York, photo: Štěpánka BudkováMetropolitan Museum of Art de New York, photo: Štěpánka Budková « Quand on découvre un tableau comme cela, dans une région française, il est assez rare que le musée local, même si Dijon a été une ville importante pour l’histoire de l’art, puisse retenir un tel chef d’œuvre. Souvent ce sont les grands musées qui rivalisent entre eux avec les collectionneurs au milieu. C’est le plus fort qui l’emporte. Ce qui m’a un peu attristé en effet, car nous avions été en contact, c’est que les gens de la Galerie nationale de Prague ont adoré ce tableau et en ont vraiment fait un combat. Je pense qu’ils ont tout fait pour que ce tableau revienne. Malheureusement pour eux le Met a été le plus fort. Nous avions dit à la Galerie nationale de Prague : si vous voulez ce tableau, il faut vous battre jusqu’au bout, donnez-vous un crédit illimité. Bien sûr, ce n’est pas forcément faisable, mais on leur avait dit que ce tableau serait vendu au moins à trois ou quatre millions. »

J’imagine que dans le métier d’expert en art, il y a des moments importants. Est-ce que c’est le cas pour ce tableau ?

« C’est non seulement un grand moment mais c’est probablement la plus grande année que nous ayons faite en trente ans. Cette année nous avons vendu un tableau de Caravage, un tableau de Cimabue, une chose introuvable, et ce tableau du maître de Vyšší Brod qui est un OVNI qui nous est tombé dans les mains. Donc c’est un rêve, on a eu une année absolument extraordinaire. »

03-12-2019