Daniel Křetínský, entre gros intérêts économiques et discours pro-presse (II)

13-03-2020

Deuxième partie de notre entretien avec Jérôme Lefilliâtre, journaliste à Libération, et auteur d'un ouvrage consacré au milliardaire tchèque Daniel Křetinský, paru au éditions du Seuil jeudi. Dans Mister K, Petites et grandes affaires, Jérôme Lefilliâtre s'est intéressé au parcours de l'homme d'affaires, à la façon dont il a constitué sa fortune de manière fulgurante depuis le début des années 2000. Une fortune construite sur des investissements dans l'énergie, et notamment les énergies fossiles comme le charbon ou le gaz. Son entrée surprise au capital du groupe Le Monde en 2018 a fait l'effet d'un coup de tonnerre, le quotidien du soir étant considéré comme un fleuron de la presse française. Depuis, pour faire taire les critiques et les interrogations, Daniel Křetinský a multiplié les plaidoyers en faveur d'une presse de qualité, prônant le besoin de défendre une certaine forme de journalisme pour lutter contre les populismes et la désinformation. Peut-on croire à la sincérité du milliardaire tchèque ? Tentative de réponse avec Jérôme Lefilliâtre :

Daniel Křetínský, photo: Filip Jandourek, ČRoDaniel Křetínský, photo: Filip Jandourek, ČRo « Je crois que c'est un homme d'affaires, d'abord et avant tout. Et les hommes d'affaires, les milliardaires de son genre, réfléchissent d'abord en fonction de leur intérêt économique. Ceci dit ça n'exclut pas qu'il y ait une part de sincérité dans son discours pro-démocratie, pro-journalisme, pro-presse, anti-populiste. Les gens sont complexes et Daniel Křetinský est un être complexe. Il y a des intérêts financiers évidents : c'est un homme d'affaires qui veut construire un groupe gigantesque, il le dit, il l'assume. »

 « D'un autre côté, et c'est assez frappant quand on passe un peu de temps à discuter avec lui, c'est un intellectuel d'une certaine façon, qui a une vision périphérique du monde : il s'intéresse à la politique, à la culture, à l'art, à la philosophie, à la littérature. Il voit très bien ce qui se passe autour de lui, notamment en Europe de l'Est et centrale, où la tentation populiste est forte comme en Slovaquie, en République tchèque aussi, en Pologne et en Hongrie. Il a construit un discours qui me semble assez sincère, vu son histoire, vu ses origines familiales, vu qu'il était adolescent au moment de la révolution de Velours. »

 « Mais ce discours, aussi sincère soit-il, entre parfois en contradiction avec les faits : ses ambitions économiques d'une part, et puis certaines pratiques qu'il a dans la presse. Il y a eu récemment un scandale, très suivi à Prague, autour de son site info.cz, lié à une campagne d'influence pro-chinoise, à travers ce site notamment qui a été financé par Petr Kellner, son associé en affaires, son rival, son ami, et le père de sa compagne. Il y a donc une part de sincérité dans ses propos, mais il faut la relativiser car il reste un homme d'affaires redoutable, intraitable et ambitieux. »

Daniel Křetinský a aussi des liens avec certains milieux politiques. Il a notamment financé une partie de la campagne présidentielle de l'ancien Premier ministre de la droite conservatrice (ODS), Mirek Topolánek. Est-ce révélateur de ses convictions politiques ?

 « Oui, c'est révélateur de ses convictions politiques. Quand on finance un candidat à la présidentielle ce n'est pas neutre. Il dit beaucoup de bien sur Mirek Topolánek même s'il a quelques réserves sur son style un peu particulier. J'ai d'ailleurs aussi découvert ce personnage à l'occasion de ce travail. Un personnage très haut en couleurs, c'est le moins que l'on puisse dire ! »

Et qui s'est fait une carrière post-politique dans le groupe de Daniel Křetinský...

Mirek Topolánek, photo: ČRoMirek Topolánek, photo: ČRo « Qui travaille pour Daniel Křetinský effectivement. Il a une position importante dans l'empire de Křetinský puisqu'il est au conseil d'administration d'Eustream, le gazoduc qui passe en Slovaquie. Il a aussi une émission sur le site info.cz, le Topol Show. Cela va au-delà de l'amitié ou de la complicité intellectuelle. Daniel Křetinský a donné à Mirek Topolánek des moyens d'exister, médiatiques, politiques, puisqu'il a financé sa campagne lors de la dernière élection présidentielle ce qui n'est pas neutre. Et puis, il lui donne des moyens financiers en l'employant. Donc il y a une vraie complicité, c'est l'homme politique dont Křetinský est le plus proche, et même s'il est peut-être moins conservateur sur certaines questions (et encore, ça demanderait à être prouvé), je pense qu'il y a quelque chose qui se joue ici. »

 « Křetinský est plutôt lié à la droite conservatrice, depuis sa jeunesse. A l'âge de 20 ans il fréquentait plutôt ces cercles-là. Lui-même dit qu'il se sent un peu plus à droite qu'Emmanuel Macron. Plus à droite que Macron, cela veut dire que vous êtes libéral économiquement mais plus conservateur qu'Emmanuel Macron sur la question des mœurs. Pour moi, à cet égard, il n'y a pas de doute sur le positionnement politique de Daniel Křetinský. »

Puisque l'on évoque son entourage, comment a-t-il choisi ses collaborateurs den France ?

 « Il y a deux principaux collaborateurs français, deux conseillers. Il y a d'abord Étienne Bertier, l'homme de l'ombre, une figure des affaires françaises, mais discrète. Il est là depuis une trentaine d'années dans le paysage, plus ou moins visible parce qu'il a eu quelques traversées du désert. Bertier est une sorte de mini banquier d'affaires, un conseiller à tout faire, qui connaît Křetinský depuis dix ans, qui est allé le démarcher pour lui proposer ses conseils. Il s'est passé quelque chose entre les deux hommes qui se sont entendus, reconnus dans leurs connaissances du marché de l'énergie et qui sont assez complémentaires. Bertier sait distribuer la parole de façon plus ou moins officieuse. C'est un homme de réseau qui parle aux journalistes, à l'administration publique, au personnel des grandes entreprises en France, qui avait un réseau qui faisait défaut à Křetinský dans l'Hexagone. Ils se sont reconnus là-dessus. »

 « L'autre conseiller français est Denis Olivennes. Lui, par contre, c'est la lumière, il est très connu car il est dans le paysage économique français depuis une trentaine d'années, très glamour puisqu'il est en couple avec Inès de la Fressange. Il a collectionné les postes dans de grandes entreprises privées françaises, comme La Fnac ou Lagardère. Il a été au départ un haut fonctionnaire qui a travaillé dans les cabinets ministériels. Un mélange entre le privé et le public très classique en France. Daniel Křetinský l'a recruté parce qu'il connaît bien le monde des médias, il vient de la partie médias du groupe Lagardère qu'a rachetée Křetinský. C'est un homme de réseau proche de tous les pouvoirs. Bertier et Olivennes sont deux hommes très complémentaires qui permettent d'accéder à tout ce qui compte en France. »

Daniel Křetinský représente la deuxième génération des milliardaires en République tchèque post-1989. En quoi diffère-t-il de la première génération ? Vous l'avez un peu esquissé mais comment précisément distinguer ces deux générations d'oligarques en République tchèque ?

 « Ce que j'appelle 'oligarque de première génération', reprenant par là une chose courante en République tchèque, notamment dans la presse, ce sont des personnes comme Petr Kellner (première fortune du pays, ndlr) et Andrej Babiš (qui a fait fortune dans l'agro-alimentaire, et est actuellement Premier ministre, ndlr) qui ont fait fortune dans les années 1990 lors de la vague de dénationalisation consécutive à la chute du régime communiste. Ce sont des gens qui ont mis la main sur des entreprises qui avaient été des monopoles d'Etat, des entreprises potentiellement très rentables. Dans le nouveau capitalisme des années 1990, il était possible de faire fortune rapidement en mettant la main sur ces sociétés.' »

 « Daniel Křetinský est pour moi un oligarque de la seconde génération parce qu'il n'a pas fait fortune lors de ces années qu'on dit souvent sauvages. Il prend son essor autour de 2003-2004 à un moment où l'économie tchèque, slovaque aussi, a été un peu rationalisée. Le droit et la justice ont remis un peu d'ordre. Lui arrive à un moment où il faut faire preuve de qualités d'homme d'affaires pour pouvoir faire fortune. Ce qui est est le cas d'ailleurs : tout le monde dit que c'est quelqu'un de très intelligent, brillant, qui sent bien les investissements à faire, qui a une grande intelligence sociale, qui sait mettre les gens d'accord autour d'une table, qui a un art de la négociation qui est déterminant dans sa façon de faire. »

 « Mais en revanche, cela ne veut pas dire que Daniel Křetinský n'a rien retenu des aînés. Il est associé en affaires avec deux hommes importants : Petr Kellner et Patrik Tkáč, qui ont fait fortune dans les années de privatisation sauvage des années 1990. On voit qu'il a gardé ces deux hommes dans son entourage et qu'il a retenu la leçon de leur parcours : on ne fait pas fortune en Europe centrale sans l'appui d'alliés puissants. »

Donc d'hommes politiques...

Martin Roman, photo: ČRoMartin Roman, photo: ČRo « D'hommes politiques, d'hommes d'affaires... On le voit chez Daniel Křetinský : il y a deux hommes essentiels dans sa montée en puissance et dans la façon dont il a fait fortune. Il y a Mirek Topolánek qui le suit depuis quelques années et d'un autre côté, il y a aussi Martin Roman, l'ancien président de ČEZ qui a été déterminant dans l'éclosion de Daniel Křetinský. C'est grâce à des affaires spectaculaires en collaboration avec ČEZ que la société EPH et Křetinský sont devenus aussi puissants. Je pense au rachat des mines allemandes de Mibrag et d'autres choses : sans l'appui et l'aide de Martin Roman, jamais Daniel Křetinský ne serait devenu aussi riche, un tel multimilliardaire à l'âge de seulement 40 ans. »

Avec ce livre d'enquête fouillé, pensez-vous avoir répondu aux inquiétudes des journalistes français qui s'interrogent sur de potentielles ingérences de Daniel Křetinský dans le contenu de leurs médias ?

 « J'espère que le livre apporte des éléments qui permettront à chaque lecteur, qu'il soit journaliste ou pas de se poser la question : est-ce que Daniel Křetinský est un bon actionnaire pour un journal comme Le Monde, Marianne, Elle ou autres ? Est-ce que quelqu'un qui est ouvertement climatosceptique est aujourd'hui un bon actionnaire pour un journal comme Le Monde ? Est-ce que quelqu'un qui a fait fortune à l'ombre de puissants alliés politiques et économiques est un bon actionnaire pour un journal comme Marianne ? Est-ce que quelqu'un qui a fait preuve de légèreté dans sa gestion d'un site comme info.cz et sa lente dérive vers une ligne éditoriale tapageuse, droitière et remplie de fausses informations, est un bon actionnaire pour un journal comme Elle ou d'autres ? Je laisse vraiment le soin à chaque lecteur de se faire une opinion là-dessus sur la base des éléments que j'apporte. »

 « Au-delà du cas personnel de Křetinský, je me demande de toute façon si le fait pour un média d'information d'avoir un milliardaire ayant des intérêts industriels très forts dans un pays ou dans toute l'Europe, est une bonne chose. Je pense qu'il faut dépasser le simple cas de Daniel Křetinský : il faut se poser la question plus généralement car des milliardaires qui rachètent des médias, il y en a partout dans le monde, pas seulement en France. Ça dépasse vraiment son simple cas. »

13-03-2020