« Je comprends les craintes françaises, mais Daniel Křetínský n’est pas un oligarque russe »

Après le rachat de Marianne et de plusieurs titres et radios appartenant au groupe Lagardère en France, le milliardaire tchèque, Daniel Křetínský s’attaque à un des fleurons de la presse française, Le Monde : cinquième fortune de République tchèque et à la tête d’un important groupe énergétique et médiatique, celui qui est également copropriétaire du club du Sparta Prague est actuellement en négociations avec Mathieu Pigasse, l'un des actionnaires majoritaires du journal Le Monde, pour acheter des parts du quotidien du soir. Quelle est la stratégie de Daniel Křetínský ? Alors qu’en République tchèque, le Premier ministre Andrej Babiš est fréquemment accusé d’ingérence dans le contenu des deux grands quotidiens nationaux dont son groupe est propriétaire, faut-il craindre la même chose de la part de Daniel Křetínský ? Autant de questions que Radio Prague a posées à Robert Brešťan, rédacteur en chef de HlídacíPes.org. Ce site, dont le titre peut être traduit comme « Chien de garde », est un média d’investigation qui s’intéresse entre autres à la mainmise de la presse tchèque par des hommes d’affaires et politiques, notamment Andrej Babiš. Radio Prague lui a demandé comment il s’expliquait cet intérêt soudain de Daniel Křetínský pour la presse française.

Daniel Křetínský, photo: Filip Jandourek, ČRoDaniel Křetínský, photo: Filip Jandourek, ČRo « Daniel Křetínský est francophile, il aime bien la France. Néanmoins cet intérêt pour les médias français ne découle pas uniquement de cette appétence personnelle. Křetínský est un homme d’affaires aguerri et il ne fait sûrement pas les choses sans raison. Il a d’importants intérêts commerciaux en dehors de la République tchèque, comme en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Il a besoin de suivre les réglementations de la Commission européenne et ce qui se passe au Parlement européen. Je pense que posséder de grands médias français influents peut l’y aider. C’est donc un choix tout à fait rationnel de son côté et la suite logique des acquisitions de médias faites en République tchèque. »

Ce sont en effet des titres influents, notamment dans le cas du Monde. Mais on sait aussi que la presse occidentale n’est pas au mieux de sa forme. Pourquoi donc racheter ou s’intéresser à des titres traditionnels de la presse « ancienne » ? N’est-ce pas courir le risque de faire des acquisitions peu rentables ?

 « C’est vrai que c’est une tendance mondiale, et la France n’est pas épargnée : la presse classique, papier, voit ses ventes continuellement baisser et lutte pour sa survie financière. D’un autre côté, quand on regarde la République tchèque, on voit que de riches businessmen, que ce soit Andrej Babiš, le groupe Penta ou justement Daniel Křetínský, achètent des médias pas tant pour faire du chiffre, que pour leur pouvoir d’influence. Les gens du groupe Penta l’ont très bien exprimé : ils s’achètent une ‘mallette nucléaire’ pour bénéficier d’une sorte de force de dissuasion mutuelle. Je pense donc que cette acquisition en France est en partie motivée par cela. Après, je ne pense pas que Daniel Křetínský veuille influencer directement les médias qu’il achète. Il ne se le permettrait pas, et surtout, les médias eux-mêmes n’accepteraient jamais une quelconque ingérence. Néanmoins, le fait qu’il soit déjà propriétaire d’autres médias peut être très utile pour lui en termes de négociations d’affaires ou de lobbying au niveau européen. »

Dès l’annonce mercredi soir des négociations de Daniel Křetínský avec l’actionnaire principal du Monde, Mathieu Pigasse, pour lui racheter des parts, le Pôle d’indépendance du quotidien a publié un communiqué demandant à Daniel Křetínský d’« éclaircir ses intentions » et de fournir « les garanties indispensables du respect des valeurs et règles d’indépendance qui régissent l’ensemble des titres du groupe Le Monde ». Déjà en mars dernier, le rachat de titres du groupe Lagardère, dont Marianne, avait suscité l’inquiétude des syndicats. Comprenez-vous ces inquiétudes, sont-elles justifiées et, à votre connaissance, y a-t-il eu par le passé des tentatives d’influencer le contenu des titres qu’il possède en République tchèque ?

 « Je comprends les inquiétudes de mes collègues français, ne serait-ce que parce que cela est perçu comme l’arrivée de quelqu’un ‘venant de l’Est’, et c’est une référence assez péjorative et suspecte. C’est comme si un oligarque russe venait acheter un grand journal tchèque. Je pense que Daniel Křetínský n’est pas un oligarque russe, c’est une personne cultivée qui a fait fortune de manière relativement transparente. Ensuite, dans quelle mesure doit-on craindre une intervention dans le contenu, c’est difficile à dire. Je n’ai pas observé de pressions dans les maisons d’édition qu’il possède en République tchèque, et je n’ai pas eu d’échos de ce genre de la part de mes collègues travaillant pour lui. Personne ne s’est plaint d’interventions du type de celles que peut faire Andrej Babiš par exemple. Après, il est possible que cela se fasse par d’autres biais. Ce qui est important, ce n’est pas uniquement ce qui s’écrit, mais aussi ce qui ne s’écrit pas. Mais ça, c’est beaucoup plus difficile à décrypter. »

Vous sous-entendez des problèmes d’autocensure ?

 « C’est aussi possible en effet, mais cette théorie de la ‘mallette nucléaire’, de la dissuasion mutuelle, signifie aussi que les différents médias ne critiquent pas forcément les propriétaires des médias concurrents. Il faudrait faire une analyse de fond dans ce sens, mais je pense qu’on découvrirait par exemple que le nombre de voix critiques vis-à-vis du groupe énergétique EPH (propriété de Daniel Křetínský, ndlr) dans les médias détenus par Andrej Babiš et inversement les voix critiques dans les titres de Daniel Křetínský vis-à-vis d’Andrej Babiš, n’est pas très élevé. On pourrait dire la même chose à propos du groupe Penta et de ses quotidiens. La ‘mallette atomique’, issue de la Guerre froide, est une métaphore tout-à-fait pertinente : ces hommes d’affaires se bloquent mutuellement, comme aux échecs, et en même temps, ils ne se nuisent pas les uns les autres au travers de leurs titres. »

Récemment, Daniel Křetínský a exprimé sa vision de la presse et des médias lors d’une conférence en Slovaquie (Globsec Tatra Summit), ce qui lui a d’ailleurs valu un tweet de compliment de la part de la commissaire européenne à la concurrence. Il a critiqué les géants numériques comme Google ou Facebook, et estimé qu’en laissant Internet fournir l’essentiel des informations, nous étions en train d’éduquer une génération d’ignares en matière de politique. Il s’est également dit partisan des médias traditionnels, « piliers de la démocratie en Europe ». C’est une profession de foi intéressante au regard des négociations actuelles. Est-ce sincère selon vous ?

Photo: Site officiel de Globsec Tatra SummitPhoto: Site officiel de Globsec Tatra Summit « Je pense que c’est sincère. Au vu de son expansion actuelle en France, on peut rétrospectivement interpréter cela comme un message adressé aux Français également. Voilà une première théorie. La seconde, c’est que Daniel Křetínský et son entourage ont effectivement et activement fait du lobbying au Parlement européen contre Google, contre Facebook, contre la fameuse directive (sur le copyright, ndlr) qui y était débattue. Daniel Křetínský a beaucoup fait pression pour que Google et Facebook commencent à payer le contenu qu’ils utilisent et dont ils ne sont pas les auteurs. De son point de vue, c’est clairement une démarche pertinente en termes de business : en tant que propriétaire de maisons d’édition, il perd sans aucun doute beaucoup d’argent. Donc ses efforts pour soutenir des médias traditionnels contre des géants technologiques comme Google et Facebook ne sont pas, selon moi, le résultat d’un calcul. C’est plutôt une démarche pertinente en termes de business et de société. »