Viktor Fainberg ou le courage des dissidents russes

Le 25 août, 40 ans se sont écoulés depuis le jour où huit personnes ont manifesté sur la Place rouge à Moscou contre l’occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques. Parmi eux, Viktor Fainberg qui vit depuis une trentaine d’années en France. Anne-Claire Veluire l’a rencontré récemment à Prague, lorsqu’il s’est vu décerner, avec huit autres dissidents de plusieurs pays de l’ancien bloc soviétique, une médaille par le Premier ministre tchèque, Mirek Topolánek, en signe de remerciement pour son acte courageux qu’il a payé très cher. Nous vous proposons d’écouter son témoignage.

« Le 21 août 1968, j’ai reçu l’information sur l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie. J’ai été très choqué, parce que après les négociations à Cerna nad Tisou, entre le gouvernement de Breznev et le gouvernement tchèque, nous qui avons participé au très faible et modeste mouvement pour les droits de l’homme, nous pensions que maintenant il y aurait une petite période de calme. Nous étions tous surpris et nous nous disions que c’était très dangereux aussi pour le destin de notre pays ; le Printemps de Prague c’était non seulement une histoire d’amour entre notre mouvement et la République tchèque, mais c’était aussi un temps d’espoir de notre mouvement en faveur des droits de l’homme. Pour nous, l’action du peuple tchèque pour la démocratisation et la libéralisation politique et spirituelle du pays était très audacieuse… J’ai pensé que la seule réaction possible à cet acte barbare serait une démonstration, une manifestation à Moscou. J’étais absolument sûr que les dissidents moscovites avaient la même opinion et les mêmes sentiments que moi. J’habitais la ville de Pavlovsk et je suis allé à Moscou où j’ai rencontré mes amis et participé à cette manifestation à la place Rouge, devant la cathédrale Saint-Basile. Ce jour-là, il faisait très très chaud, 38 degrés. La place Rouge était pleine de touristes. Nous avons lancé des slogans – Dehors de Tchécoslovaquie ou Pour votre et notre liberté… La huitième participante, c’était une très jeune fille, Tatiana Baseva, mais mes amis l’ont persuadée de dire qu’elle était par hasard là-bas et ainsi, elle a pu être libérée. Une minute ou deux après, j’ai reçu des coups et ma chemise a été pleine de sang. Les hommes du KGB étaient très en colère et avaient en même temps très peur, car ils étaient responsables de la manif… »

« Mes camarades ont été jugés et condamnés à des camps de travail, tous sauf Natalia Gorbanievskaïa, parce qu’elle avait deux petits enfants. Mais elle a tout de même était emprisonnée un an plus tard quand elle a écrit et tapé un livre sur la manifestation et sur ses conséquences… Moi, j’ai été envoyé de la prison de KGB dans un établissement psychiatrique où il y avait un département spécial pour les gens qui ont été arrêtés par le KGB. Après un mois d’observations, une commission étroitement liée à le KGB a donné un diagnostic. C’était presque toujours le même diagnostic : schizophrénie, syndrome paranoïaque. Puis, je suis allé dans un établissement psychiatrique spécial à Leningrad qui était destiné à des gens souffrant de maladies mentales graves et dangereuses. Sous Breznev et même bien longtemps avant, il était utilisé pour les dissidents. C’était le bâtiment d’une vieille prison avec un personnel de prison – officiers et soldats du ministère de l’Intérieur – 750 malades sur douze personnes qui étaient jetées là-bas pour des raisons politiques et qui étaient absolument sains, bien sûr. Et elles étaient traitées de la même manière que les gens malades – injections, médicaments etc. Les gens qui étaient là-bas n’avaient aucun droit. Ils étaient considérés comme des gens mentalement malades, donc point responsables. »

Viktor Fainberg a passé en prison psychiatrique cinq ans et demie. Une fois libéré, le régime a bien voulu se débarrasser de lui et l’a autorisé à partir pour Israël. Il s’est rendu ensuite en Angleterre et s’est installé en France.