Les auteurs de la « lettre à Obama » accusés de provincialisme politique

Dans la presse de ces derniers jours, nous avons retenu quelques-unes des nombreuses réactions à la lettre qui avait été récemment rédigée par plusieurs anciens hauts représentants, présidents ou premiers ministres, des pays de l’Europe centrale et qui a été adressée au président américain Barack Obama. On peut dire qu’elle a provoqué une des rares polémiques dans la presse tchèque au sujet de la politique étrangère.

Barack ObamaBarack Obama La lettre ouverte a été écrite il y a une quinzaine de jours, peu après la première visite effectuée par le président américain Barack Obama à Moscou. « Les Américains sont appelés à assurer aux Européens qu’ils continueront à tourner leur intérêt vers leur continent », peut-on lire dans le texte de cinq p« Le président Obama cherche à améliorer les relations avec la Russie. Nous estimons que ces efforts profiteront aussi à l’Europe centrale et de l’Est. Ces activités ne vont absolument pas à l’encontre des intérêts de nos partenaires européens « ages dans lequel ses signataires expriment leur crainte de voir s’accroître l’influence de la Russie et de voir leur région négligée par Washington. Plus loin, ils affirment : « Vingt ans se sont écoulés depuis la fin de la Guerre froide et nous devons constater que les pays d’Europe centrale et de l’Est ne sont plus au cœur de la politique étrangère américaine et que notre région ne figure pas parmi les priorités de l’administration Obama. »

Alexander Vondra, ex-ministre en charge des Affaires européennes et ancien ambassadeur tchèque à Wasghington, qui est l’un des auteurs de la lettre, a tenu à souligner que celle-ci ne se voulait pas critique, mais qu’elle avait pour objet de rappeler, ni plus ni moins, que l’Europe existe.

Barack Obama et Vladimir Poutine, photo: CTKBarack Obama et Vladimir Poutine, photo: CTK « L’intention est bonne, mais les auteurs de la lettre aident Poutine ». Voilà le titre d’un article paru dans une récente édition du quotidien Mlada fronta Dnes dans lequel le politologue Jan Jireš cherche à expliquer pourquoi le texte de la lettre qui plaide en faveur du renforcement de l’engagement américain en Europe centrale et mettant en garde devant l’influence russe dans la région, risque d’avoir un effet contreproductif par rapport à son ambition première.

Il estime qu’après l’échec de la politique étrangère néo-conservatrice, les Américains soutiennent une politique étrangère et moins coûteuse, une politique plus réaliste… Et c’est ce côté réaliste que la lettre dénonce. Il écrit :

« Il est étrange d’écrire une lettre sentimentale, évoquant les dégâts essuyés lors de l’invasion irakienne, à un président américain qui a été élu entre autres grâce à son opposition à la guerre en Irak. Dans une certaine mesure, Washington peut considérer les pays d’Europe centrale comme des complices des néo-conservateurs discrédités. Ce n’est pas tout à fait juste, mais cette lettre ne peut que raffermir cette optique ».

Selon l’auteur de l’article, la lettre en question reproduit l’image stéréotypée de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est en tant que région politiquement et économiquement instable, donnant lieu à la résurrection des anciens démons de l’extrémisme et de l’antisémitisme. Une image en fin de compte nostalgique.

« Prétendre que le pouvoir russe dans la région de l’Europe centrale a tendance à monter de façon dramatique est exagéré. Insinuer en même temps que ses habitants font peu de confiance aux garanties de l’Alliance nord-atlantique joue la carte de la Russie et de la diplomatie du Kremlin », écrit le journal Lidové noviny. En mettant en garde devant « la menace russe », on reconnaît en fait que la Russie représente de nouveau une puissance globale que l’Europe appréhende. Et c’est ce qui est en fin de compte l’objectif recherché par la politique russe, » écrit le politologue Jan Jireš.

Jiří Pehe, politologue et journaliste, a réfléchi à son tour à la lettre adressée à Barack Obama par un groupe d’anciens politiciens et intellectuels d’Europe centrale, parmi lesquels on trouve l’ex-président tchèque Václav Havel. Le problème pour lui, c’est que celle-ci fait implicitement savoir aux membres de l’administration Obama qu’ils sont trop naïfs pour réaliser le danger russe et que, de surcroît, ils négligent la région de l’Europe centrale. Et de rappeler dans ce contexte qu’une partie des médias tchèques ont tendance à prétendre qu’Obama ne s’intéresse pas assez à l’Europe:

« Les auteurs de la lettre considèrent que les Etats-Unis devraient prêter à notre région le même intérêt que dans le passé. Pourtant, on peut penser qu’au bout de vingt années d’édification de la démocratie, dix ans après notre adhésion à l’OTAN et cinq ans après notre entrée dans l’Union européenne, les Etats-Unis peuvent à juste titre supposer qu’on soit du moins en partie capable de gérer nous-mêmes nos affaires ».

Selon le politologue, « le fait que les Etats-Unis cherchent à mener un dialogue avec la Russie ne veut pas dire qu’ils veulent sacrifier notre région ». Il conclut :

« La lettre adressée à Obama, en dépit de tout mon respect pour ses signataires, ne reflète pas vraiment le problème existant, illustrant plutôt le provincialisme politique des pays de notre région qui, vingt ans après la chute du régime communiste semblent ne pas savoir assumer le fait qu’ils ne sont plus sous les projecteurs du monde et que les Etats-Unis n’ont plus la volonté de les tenir par la main ».

Jiří SobotaJiří Sobota Le ton d’un commentaire publié dans la dernière édition du prestigieux hebdomadaire Respekt et qui est également consacré à ce sujet, est différent. Selon son auteur Jiří Sobota, l’appel lancé traduit l’angoisse des gens qui ont vécu la défaite du régime communiste et qui ont de sérieux doutes au sujet de l’évolution future, en rapport avec l’agressivité croissante de la Russie. Il signale que le thème développé dans la lettre en question devrait préoccuper un spectre plus large et pas seulement les Américains. Il écrit:

« Les craintes que la lettre formule sont tout à fait réelles et la réalité quotidienne les confirme. D’un point de vue tchèque, il s’agit d’abord de la volonté des Américains de négocier avec les Russes de l’édification d’un système anti-missile. Il s’agit aussi de récents pourparlers secrets du chef de la social-démocratie Jiri Paroubek avec Vladimir Poutine à Moscou ou de soupçons que les Russes veuillent acheter les parts décisives dans des firmes stratégiquement importantes, comme CEZ. »

L’hebdomadaire Respekt constate que, dans cette logique, on ne peut pas être sûr que la stabilité et l’orientation pro-occidentale de la région perdurent. D’un autre côté il admet que même si la Russie constitue une menace pour notre région, à l’échelle mondiale, elle est en revanche nettement moins dangereuse que son prédécesseur soviétique.

« Si aujourd’hui, dans une situation nouvelle, nous voulons être un allié important des Etats-Unis, nous devons être actifs et collaborer avec eux au sujet des questions qui sont au cœur de leurs intérêts », rappelle le journal.

Après avoir présenté à Washington la lettre signée entre autres par les ex-présidents Václav Havel, Michal Kováč, Lech Walesa ou Aleksander Kwasniewski, l’ex-vice-premier ministre tchèque Alexander Vondra s’est vu assurer que l’administration américaine « n’envisageait pas de soutenir la politique révisionniste russe ».

La télévision polonaise a cité Ben Chang, porte-parole du Conseil américain pour la sécurité nationale qui a déclaré, nous citons :

« Le président Obama cherche à améliorer les relations avec la Russie. Nous estimons que ces efforts profiteront aussi à l’Europe centrale et de l’Est. Ces activités ne vont absolument pas à l’encontre des intérêts de nos partenaires européens ».