Une renarde au charme très féminin

18-10-2008

C’est une renarde qui est l’héroïne du roman feuilleton de Rudolf Těsnohlídek, roman ayant donné à Leoš Janáček le sujet d’un opéra qui est sans doute le plus original et le plus étonnant dans l’ensemble de son œuvre lyrique. La première de la Petite renarde rusée qui a eu lieu le 13 octobre dernier à l’Opéra national de Paris, a été une occasion pour évoquer aussi le roman humoristique sur les aventures d’une renarde qui avait été écrit par le journaliste et écrivain Těsnohlídek pour accompagner une série de dessins, et qui ne semblait pas du tout prédestiné à devenir un opéra. Il fallait le génie de Janáček pour imaginer une telle métamorphose. Les multiples facettes de cet opéra basé sur un roman-feuilleton sont aussi le sujet de l’entretien accordé à Radio Prague par André Engel, metteur en scène de la Petite renarde rusée à l’Opéra Bastille.

C’est pour la deuxième fois que vous mettez en scène la Petite renarde rusée de Leoš Janáček. Pourquoi justement cet opéra?

 «De façon générale, tous compositeurs confondus, c’est un de mes opéras préférés.»

Où avez-vous trouvé les sources d’inspiration pour cette mise en scène?

 «Cette mise en scène qui fait rentrer l’oeuvre au répertoire de l’Opéra national de Paris n’est pas fondamentalement différente de celle que j’avais fait il y a huit ans. Le concept est resté à peu près le même. Ce qui change ce sont les opportunités techniques offertes par l’Opéra Bastille, qui font que le résultat devrait avoir une plus grande fluidité et correspondre d’avantage au mouvement de la musique. Les sources d’inspiration sont trouvées dans la musique avant tout, et un peu dans le livret, encore que nous avons souhaité à nous éloigner de la description que Janáček fait lui-même de son décor, c’est à dire de ce petit vallon bruissant d’animaux quelque part dans la forêt, pour faire une autre proposition de décors qui change de la convention et des habitudes.»

Dans quelle mesure vous inspirez-vous de la musique ? Etes-vous de ces metteurs en scène qui se nourrissent de la musique?

 «Totalement.»

Respectez-vous la musique ou gardez-vous au contraire une certaine liberté par rapport à la partition de l’opéra?

 «Non, je me réfère constamment à la musique et les idées que je peux avoir, mes idées et celles de mes collaborateurs, ne viennent que de l’écoute de la musique. Je dis écoute dans la mesure où je ne suis pas musicien. C'est-à-dire, je ne suis même pas capable de lire une partition. Donc, la façon dont je prends connaissance d’une oeuvre musicale, c’est d’écouter les enregistrements, plusieurs, tous si possible. Et c’est à partir de là que je réfléchis et que je peux penser à telle ou telle solution et cela prend d’habitude énormément de temps. Je veux dire que pour préparer un opéra, mes collègues et moi, nous mettons au moins entre douze et dix-huit mois.»

Pouvez-vous définir les traits principaux, les piliers sur lesquels repose votre conception?

 «Oui, il y en a un qui est d’ordre dramaturgique et qui, à mon avis, est inscrit dans l’oeuvre, dans la musique et dans le livret. Il y a chez Janáček, de même que chez Rudolf Těsnohlídek (auteur du roman sur lequel est basé cet opéra), l’envie, la volonté, le désir d’inventer un espace de rencontre, une rencontre poétique entre le monde animal et le monde humain. On ne peux pas s’empêcher de penser en lisant l’œuvre, ou en se reportant tout simplement à l’histoire de l’humanité, que l’homme a fait une intervention brutale dans la nature. Et cette brutalité, nous en avons rendu compte à travers le décor. Le monde est un immense champ de tournesols, à l’infini, traversé violemment, comme une espèce de blessure, par une voie ferrée. C’est dans ce ‘no man’s land’ étroit entre la voie ferrée qui est l’expression même de l’intervention humaine dans la nature, et les champs qui l’entourent qu’a lieu cette zone de rencontre.»

Dans la Petite renarde rusée, vous venez de le dire d’ailleurs, Janáček évoque donc parallèlement la forêt et le village, le monde des animaux et le monde des hommes. Et parfois il confond les deux univers. Quels moyens scéniques vous utilisez pour recréer ces deux univers ? Janáček joue aussi avec une certaine ambiguïté, donne aux animaux des traits humains et en tire beaucoup d’humour. Comment tout cela se manifeste-t-il dans votre production?

 «A travers le travail de costume et de maquillage et aussi de la direction d’acteurs, du travail physique gestuel. Les animaux sont tous interprétés bien sûr par des êtres humains et l’humanité de l’interprète. Cela veut dire qu’au fond le chanteur, la chanteuse, l’enfant, l’adulte existent, ils sont visibles, il ne sont pas complètement masqués. On voit la trace de l’homme, la présence de l’homme, grâce à tout un travail, derrière une gestuelle, des costumes, et aussi derrière un peu de maquillage mais tout cela est très léger, ce qui fait que nous avons à faire à des animaux. La chose qu’on voit lorsqu’on regarde la renarde, la poule, lorsqu’on regarde le chien, c’est toujours un animal. Je n’ai pas fait de transposition par exemple dans des cirques, ce qui pourrait se faire. Je suis resté très proche des intentions de Janáček à ce niveau là, c’est-à-dire, il s’agit bien des animaux. Quand aux humains, je n’ai pas eu l’impression que Janáček aurait voulu marquer trop la présence de l’animalité dans l’homme, si ce n’est ce qu’on appelle le mystère printanier de l’amour, c’est à dire le désir sexuel. »

La renarde ne manque pas de féminité et de séduction. Elle est pour vous un animal ou une femme ?

 «Elle est ce qu’elle est, (rires) c’est-à-dire elle est le fantasme féminin vu à travers un animal. La chance que j’ai, moi, c’est que l’interprète, la chanteuse qui campe la petite renarde est une très jeune fille, très belle, qui bouge extrêmement bien et qui a une grâce et une sensualité naturelles dont je me sers. Donc c’est une chance. De ce côté-là nous avons été très très bien servis. Mais je pense avant tout que pour réussir ce que Janáček a voulu, il est souhaitable que l’interprète qui chante la petite renarde ait tous ces attributs. Elle est rousse et la femme rousse est aussi un fantasme. Ce que je lis à travers la figure de la petite renarde, c’est à la fois un animal sensuel qui renvoie à un fantasme de la rouquine qui est peut-être la gitane, je suppose, c’est-à-dire au fond une femme libre. Tout ça se manifeste à travers la figure de la petite renarde rusée. »

Ainsi nous sommes parvenus à la distribution. Avez-vous trouvé à Paris (outre la renarde) les chanteurs et d’autres collaborateurs qui sont capables de s’identifier avec votre conception et qui réalisent vraiment votre vision de cet opéra?

 «Oui, presque tous. Ce n’est jamais véritablement à cent pour cent, mais en ce qui concerne le renard et la renarde c’est absolument parfait. On essaie d’atteindre un idéal, des fois c’est très bien réussi, des fois c’est moins bien réussi mais dans l’ensemble j’ai une excellente distribution.»

Qu’est ce que le travail sur cet opéra vous a apporté en général? Est-ce un plaisir, un enrichissement, ou plutôt une corvée?

 «C’est un plaisir et un enrichissement dans la mesure, je vous dis, où j’avais déjà monté cette oeuvre. Donc je la connaissais, mais j’avais évidemment l’envie d’aller au delà, de parvenir à un aboutissement. De toute façon une chose n’est jamais réussie à ce point qu’on ne puisse pas l’améliorer. Donc voilà, c’est ce que j’ai tenté de faire. C’était un plaisir, mais étant moi-même un metteur en scène assez angoissé, le plaisir que je peux avoir est assez contrarié par l’angoisse.»

Aimeriez-vous monter un autre opéra de Janáček?

 «Oui, d’ailleurs je vais le faire. J’ai été contacté pour mettre en scène dans la saison 2011-2012 Katia Kabanova à l’Opéra de Vienne.»

18-10-2008