Un récit de voyage du 15ème siècle

03-07-2004

Nous vivons à l'époque des voyages. Grâce aux moyens de transport modernes, la population de notre planète se déplace de plus en plus souvent et le tourisme devient une source importante de prospérité. Dans le passé, les voyages étaient beaucoup plus difficiles et beaucoup plus rares. Les voyageurs du passé avaient besoin de courage et leurs aventures dans les pays lointains et inconnus suscitaient la curiosité et l'admiration. On écoutait et lisait avec beaucoup d'attention leurs récits de voyage. Je vous parlerai aujourd'hui d'un récit de ce genre qui est probablement le plus ancien dans la littérature tchèque. Je l'ai choisi pour cette rubrique, aussi, parce qu'il évoque les relations entre la Bohême et la France au 15ème siècle.

Le roi tchèque Georges de PodebradyLe roi tchèque Georges de Podebrady "Le roi de Bohême prie et conjure sa majesté le roi de France, roi très chrétien, défenseur de la vraie foi chrétienne commune, de daigner ordonner la convocation de la diète et celle de l'Assemblée des rois et des princes chrétiens, afin qu'eux-mêmes ou leurs conseils munis de pleins pouvoirs se rassemblent à une date et à l'endroit déterminé, selon le désir du roi de France. Le roi de Bohême formule cette demande pour la gloire de Dieu et pour le relèvement de la foi chrétienne, de la sainte foi catholique commune et du Saint-Empire chrétien." C'est ce message qu'a présenté au roi de France, Louis XI, une ambassade envoyée en 1464 par le roi tchèque Georges de Podebrady. Le roi Georges, appelé aussi roi hussite, a pris le pouvoir en Bohême à l'issue d'une période de guerres religieuses. Pour raffermir sa position et améliorer la situation en Europe, il a préparé un projet ambitieux. Il voulait fonder une Congregatio concordiae, une espèce d'organisation internationale avec une avance d'un demi-millénaire sur ceux qui devaient créer, au XXe siècle, la Société des nations. Il voulait donner à cette institution cosmopolite deux objectifs: elle se présentait avant tout comme une initiative pour unir les chrétiens dans la lutte contre les Turques qui venaient de conquérir Constantinople et menaçaient toute l'Europe. Elle devait être cependant aussi un instrument de résistance contre le pouvoir omniprésent de l'Eglise catholique. Il est évident que les messagers du roi Georges considéré comme hérétique par le Saint-Siège, devaient se heurter à l'hostilité des prélats et des hommes d'Eglise dans l'entourage du roi de France. Ces derniers cherchaient par tous les moyens à défendre aux messagers d'être reçus par le souverain. Les membres de la mission tchèque devaient déployer beaucoup d'éloquence et de ruse pour obtenir l'audience. C'était finalement Louis XI en personne qui a mis fin à cette lutte sournoise en déclarant: "Que cela plaise à quelqu'un ou non, je veux vivre en bons termes avec le roi de Bohême et entrer avec lui en rapports amicaux..."

Grâce à un page nommé Jaroslav nous possédons aujourd'hui un témoignage authentique sur cette expédition tchèque en France. Le page tenait un journal et nous a laissé une description des aventures des messagers tchèques, une description aussi naïve qu'éloquente. Dans la mission dirigée par Albrecht Kostka de Postupice il y avait plusieurs personnalités brillantes dont le diplomate et aventurier français, Antoine Marini de Gratianopoli, c'est-à-dire de Grenoble. Ce dernier était au service du roi tchèque en tant qu'agent diplomatique. Il aimait bien la cour du roi Georges, il a appris le tchèque et a rédigé dans cette langue plusieurs mémoires à l'usage du roi dont, par exemple, "Le Conseil adressé au roi Georges pour améliorer le commerce". Dans la mission tchèque en France, Antoine Marini servait d'interprète et représentait les intérêts de la Pologne et de la Hongrie qui avaient appuyé préalablement les projets de Georges de Podebrady. En France, le rôle des messagers tchèques s'est révélé très difficile. Les dignitaires de l'Eglise dans l'entourage du roi Louis XI ont réussi finalement à imposer leur point de vue selon lequel les projets du roi Georges relevaient des compétences du Saint-Père et de l'Empereur. Ils affirmaient que le roi tchèque n'avait pas le droit de prendre part à d'éventuelles négociations sur un tel sujet. Le chef de la mission tchèque, Albrecht Kostka de Postupice, a su répondre cependant à de tels arguments: "Toutes les questions relevant des compétences du Saint-Père, a-t-il dit, seront réservées à Sa Sainteté et à Sa majesté l'Empereur; mais, chose étrange, vous, prélats, vous n'aimez pas, vous n'admettez pas que les laïques traitent entre eux la question du bien; vous exigez que tout ce passe par l'intermédiaire de votre pouvoir et de votre dignité de prélat, et vous voulez être renseignés sur tout ce qui concerne les laïques." Malgré ce langage énergique les négociations ont traîné sans donner de résultat. Parfois les échanges de vues étaient très vifs. Les pourparlers ont duré deux mois et c'était trop. Vers la fin, les membres de la mission étaient fatigués par les ruses de leurs rivaux ecclésiastiques et la mission s'est terminée par l'adoption d'une simple convention amicale, document signé par Louis XI. Les questions concernant la réalisation du projet de Georges de Podebrady ont été laissées à une mission ultérieure qui n'allait jamais avoir lieu...

La mission tchèque a entrepris le voyage du retour. Le journal de Jaroslav évoque ce voyage qui a duré cinq mois. Les messagers ont passé par plusieurs pays et par beaucoup de villes. Avant d'arriver en Bohême, ils se sont rendus, entre autres, à Paris, Orléans, Moulins, Lyon, Genève et Innsbruck. On ne peut pas dire qu'ils étaient accueillis partout avec bienveillance. Les Tchèques, peuple hussite, ne jouissaient pas, en ce temps-là, d'une bonne réputation dans certains pays. Jaroslav relate dans son journal un épisode qui illustre cette méfiance vis-à-vis du peuple qui a osé faire front à toute l'Europe pour venger son héros national, Jan Hus, brûlé vif lors du concile de Constance en 1415. Voilà ce qui est arrivé lorsque la mission s'est arrêtée à Genève. "Nous y arrivâmes sous une pluie torrentielle, lit-on dans le journal, et une vieille et riche mégère nous accueillit dans son hostellerie Chez l'ange. Mais ayant appris que nous venions de Bohême, elle nous chassa dehors sous la pluie et nous insulta en nous appelant des hérétiques." On apprend dans le journal de Jaroslav que la mission tchèque s'est heurtée, plusieurs fois, à des attitudes rancunières voire à l'hostilité des gens. C'était surtout les gens âgés et dévots qui avaient tendance à voir dans les messagers tchèques les envoyés du diable. Ces mésaventures font d'ailleurs le charme du récit du jeune page. Mais le voyage ne leur a pas apporté que des moments de déception et de détresse. Loin de là. Le récit de Jaroslav évoque d'autres aventures qui nous éclairent d'une façon très explicite sur les habitudes et les moeurs au 15ème siècle, mais aussi sur les ambitions et les caractères des membres de la mission. A Baden, par exemple, les messagers, déçus quelque peu de l'accueil qui leur avait été réservé à Génève, ont passé en revanche des moments sublimes. Jaroslav les relate par ces paroles: "Et nous prîmes un bain en compagnie de belles demoiselles, dames et comtesses, et nous étions très gais, de sorte que Messire Bavor (un membre de la mission) se plaignait amèrement de s'être marié..."

Les citations dans ce programme ont été traduites en français par Hanus Jelinek.

03-07-2004