Un barman promu chevalier de la Légion d'honneur.

"Il est vraiment intéressant de découvrir tout ce qui peut faire partie de la vie d'un seul homme, d'origines modestes et d'un pays qui est loin d'être exotique, la Bohême centrale," écrit Olga Sulcova dans la postface du livre "Barman, Chevalier de la Légion d'Honneur". Le livre paru en 2004 aux éditions Doplnek de Brno a été écrit par Ladislava Château, une Tchèque marquée profondément par la civilisation et la culture française. Cette biographie est aussi un hommage rendu au grand-oncle de Ladislava Château, Rudolf Slavik, barman qui a réussi à hisser son métier au niveau de l'art.

Le livre de Ladislava Château est plus qu'une simple biographie. La vie de Rudolf Slavik, émigré tchèque établi en France dès les années 1930, n'a pas échappé aux grandes vicissitudes de l'histoire européennes du XXe siècle. Elle reflète les grands tournants qui ont bouleversé le vieux continent, la Guerre mondiale mais aussi la coup fatal assené à l'Europe par la Guerre Froide qui a divisé le continent et le monde en deux camps. Le livre démontre aussi cependant que malgré tous ces avatars historiques, malgré la déception de Munich, il y avait toujours un courant de sympathie entre Tchèques et Français. Même le rideau de fer n'était pas assez opaque pour arrêter le rayonnement de la culture française, qui, vue de loin, semblait d'autant plus brillante et séduisante. Ladislava Château, son grand-oncle Rudolf, sa mère et toute sa famille subissait cette influence qui leur compliquait la vie, certes, mais en même temps, rendait leurs existences plus riches et plus passionnantes... J'ai invité Ladislava Château dans notre studio de Prague et lui ai proposé de nous parler de son livre et de son grand-oncle.

 

Vous avez écrit un livre sur la vie d'un barman dans lequel vous évoquez plusieurs chapitres de l'histoire européenne du XXe siècle. Est-ce la biographie d'un homme intéressant ou plutôt la saga de votre famille?

"C'est la biographie de mon grand-oncle et la saga de ma famille dans le même livre. Bien sûr, l'histoire de la personnalité de Rudolf, mon grand-oncle, y domine."

Pouvez vous présenter votre grand-oncle à nos auditeurs. Pouvez vous brosser un petit portrait de cet homme ?

"A son époque, c'était un barman mondialement connu. Il a participé au mouvement de la Résistance en France. Il a commencé son métier de barman dans un petit kiosque du village tchèque Benatky nad Jizerou. Il est né avec le siècle, en 1900, et on peut dire que c'était un enfant du siècle, un garçon qui n'avait pas peur de l'inconnu."

Peut-on résumer les grands tournants dans la vie de Rudolf Slavik?

"D'après moi, le grand tournant de sa vie, c'était, premièrement, son arrivée en France..."

C'était quand?

"C'était avant la dernière guerre mondiale. Puis il est devenu peintre de la tour Eiffel. C'était son premier travail à Paris. Ensuite, en 1935, il est entré à l'hôtel Georges V. Puis, pendant la guerre, c'était la Résistance à Marseille. Pendant la guerre, il a été aussi prisonnier en Allemagne ce qui a profondément marqué sa vie. Puis c'était le retour en Tchécoslovaquie après la guerre et finalement il est rentré en France ou il est redevenu barman en chef à l'hôtel Georges V."

Pourquoi il a été promu chevalier de la Légion d'honneur?

"C'était surtout pour ses activités dans la Résistance à Marseille. Il a activement aidé beaucoup de gens qui ont été menacés par les nazis."

En quoi consistait ses activités dans la Résistance? Il procurait aux gens de faux passeports?

"Il procurait de faux passeports. Il s'occupait aussi des gens qui travaillaient clandestinement dans le mouvement de la Résistance. Je me souviens qu'il a aidé des parachutistes qui étaient cachés chez lui, dans son petit appartement au bord de la mer, à Marseille."

Votre grand-oncle était un peintre doué. Pourquoi a-t-il choisi le métier de barman?
Est-ce qu'il n'a jamais regretté cette décision? Dans quelle mesure sa nature artistique se manifestait dans son travail?

"Je crois que c'était par hasard, mais aussi par obligation de travailler. Je crois qu'il n'a jamais regretté ce choix car c'était le magicien de sa profession. Il mélangeait, mixait, comme un peintre, les couleurs, les goûts et les odeurs. Il adorait ce travail nocturne. Après, quand il était déjà âgé, j'ai l'impression qu'il regrettait un peu de ne pas avoir eu une famille et des enfants, parce qu'il n'a jamais été marié."

Quelles étaient les personnalités que Rudolf Slavik a rencontrées en tant que barman du célèbre hôtel Georges V ?

"C'étaient par exemple les Beatles, Joséphine Baker, des acteurs américains et français, Edith Piaf, Jean Cocteau, Jean Marais et tous ces gens-là... "

Est-ce que ces gens le connaissaient et le reconnaissaient ? "Oui, c'était quelqu'un qui connaissait beaucoup de choses de leurs vies personnelles. C'était plutôt une habitude de prendre un verre dans son bar."

Reste-t-il encore aujourd'hui des souvenirs de lui dans cet hôtel?

"Non, il ne reste aucun souvenir de cette époque. L'hôtel a été remanié et maintenant il est globalisé, son caractère spécifique a complètement disparu. C'est la famille Al-Fayed qui est maintenant propriétaire de cet hôtel."

Dans votre livre on trouve aussi les recettes de cocktails de Rudol Slavik présenté par le barman Alexander Miksovic ...

"Je me souviens de mes premières vacances passées en France, en 1968. J'ai bu le Georges V, le cocktail célèbre, et puis aussi le Concorde, également très connu et célèbre, avec lequel Rudolf Slavik a gagné plusieurs concours de barmans."

Quel a été le rôle que Rudolf Slavik a joué dans votre vie et dans la vie de vos proches?

"Depuis tout petite, je considérais Rudolf Slavik comme un héros à la fois proche et lointain. Il nous a fait considérer la France comme un pays proche, et puis, finalement, je me suis remariée avec un Français."

Avez-vous envie d'écrire encore un autre livre?

"Non, pour l'instant non. Je suis un peu épuisée."

Quelles ont été les réactions des lecteurs à votre livre?

"La réaction est plutôt positive. C'est quelque chose qui me fait un grand plaisir."