Trois ouvrages couronnés par le prix Magnesia Litera

24-04-2010

Magnesia Litera, tel est le nom du concours littéraire probablement le plus prestigieux organisé chaque printemps en République tchèque. Le concours porte le nom de Magnesia, une eau minérale tchèque, car son sponsor principal est la société « Les eaux minérales de Karlovy Vary ». Le jury du concours choisit le Livre de l’année, une sorte de grand prix, mais aussi les meilleurs livres dans plusieurs autres catégories – prose, poésie, traduction, littérature documentaire, début littéraire, etc. Nous allons évoquer trois des ouvrages couronnés lors de la dernière cérémonie de la remise des prix, le 18 avril au Théâtre des Etats à Prague.

Petra Soukupová, www.magnesia-litera.czPetra Soukupová, www.magnesia-litera.cz Les organisateurs de cette édition de Magnesia Litera désiraient attirer l’attention sur la prose tchèque qui n’a pas souvent remporté les grands prix du concours lors des éditions précédentes. Ivana Myšková, journaliste de la Radio publique tchèque, rappelle une autre particularité de cette édition de Magnesia Litera :

« Cette fois, le Livre de l’année n’a pas été choisi par un jury de spécialistes mais par trois centaines de lecteurs invités à donner leur avis par les membres de l’association Litera. Ces derniers avaient l’intention de trouver un livre qui correspondrait aux critères du ‘mainstream’ de qualité, c’est-à-dire du courant principal de la bonne littérature, et cet objectif a été atteint. 300 jurés sont capables de beaucoup mieux décider de ce qui est le goût majoritaire qu’une trentaine de critiques et théoriciens de la littérature. »

C’est un recueil de trois contes intitulés « Zmizet » (« Disparaître ») de Petra Soukupová qui est devenu Livre de l’année. Le soir de la cérémonie au Théâtre des Etats, cette auteur de 28 ans a résumé cet ouvrage au micro de la Radio tchèque :

Petra Soukupová, www.magnesia-litera.czPetra Soukupová, www.magnesia-litera.cz « Il s’agit de trois contes liés par le thème de la mauvaise communication dans la famille et des conséquences que cela peut avoir. Ce sont des histoires de gens qui ne savent pas communiquer entre eux, histoires qui démontrent combien cette situation peut être douloureuse et difficile quand elle dure et quand elle se prolonge… »

Comme dans son premier roman « K moři (« Vers la mer »,) l’écrivaine se penche dans ce livre sur le sort des enfants dans les familles qui se désagrègent. Selon Ivana Myšková, elle le fait dans un style extrêmement dépouillé :

« Petra Soukupová évoque les rapports compliqués et les problèmes au sein d’une famille d’une façon austère et lapidaire, avec une objectivité distante. (…) Sa force est dans la description incessante des détails banaux de la vie quotidienne d’une famille après un tournant dramatique. Et c’est ce que préfère le lecteur – les histoires auxquelles il peut s’identifier, qu’il voit autour de lui et qui sont relatées dans les journaux. »

Petra Soukupová, photo: CTKPetra Soukupová, photo: CTK La jeune écrivaine est contente d’avoir reçu cette distinction confirmant, à son avis, que son travail est apprécié au moins aux yeux des spécialistes de la littérature. Ivana Myšková ajoute, elle, également un autre point de vue sur le livre couronné. Elle constate que Petra Soukupová s’est imposée grâce à la véracité psychologique de ses personnages mais précise que les textes de l’auteur manquent de catharsis et de cette portée générale qui donne à la création « une dimension verticale » et que le lecteur exigeant cherchera toujours dans la littérature.

 

Ivan KlímaIvan Klíma Dans la catégorie de la littérature documentaire, le jury a porté son choix sur le livre « Moje šílené století » (« La folie de mon siècle »). Il s’agit du premier tome des Mémoires du romancier, essayiste et journaliste Ivan Klíma, qui retrace l’enfance de l’auteur dans le camp de concentration de Terezín, la situation sociale et culturelle en Tchécoslovaquie dans les années soixante du siècle dernier et le fameux IVe congrès de l’Union des écrivains tchécoslovaques qui a ouvert le chemin de la libéralisation politique appelée communément Printemps de Prague. L`écrivain y explique entre autres les motifs de son adhésion au Parti communiste :

« Ce livre a été écrit parce que je voulais expliquer aux gens de ma propre génération et aux générations plus jeunes comment il était possible que cette idéologie criminelle dont les bases et les objectifs sont aujourd’hui tout à fait évidents pouvait tromper tant de monde en Bohême. Il s’est avéré lors des élections libres que c’était presque la moitié de la population adulte et peut-être encore un peu plus de jeunes qui n’étaient pas solidement ancrés dans les principes de la Première République et dont les connaissances étaient filtrées par la propagande communiste. Cette propagande était bête mais les jeunes n’étaient pas capables de la confronter avec la réalité. Il fallait d’abord vivre la réalité communiste. Ce n’est qu’au bout de quelques années que tous les gens d’une certaine intelligence ont commencé à comprendre qu’il s’agissait d’une formidable supercherie. »

 

Dagmar Havlová et Viola Fischerová, photo: www.magnesia-litera.czDagmar Havlová et Viola Fischerová, photo: www.magnesia-litera.cz Les recueils de la poétesse Viola Fischerová avaient déjà été nominés au Prix Magnesia litera lors des éditions précédentes du concours. Cette année, Viola Fischerová a finalement obtenu le Prix de la poésie. Elle fait partie de la génération des jeunes artistes nés autour de l’année 1936 qui a donné à la culture tchèque le poète Jiří Kuběna, les dramaturges Václav Havel et Josef Topol, les écrivains Jan Zábrana et Věra Linhartová. Son chemin vers la poésie n’a pas été facile et elle n’a publié son premier recueil qu’en 1993 à son retour d’exil en Suisse et en Allemagne. Le livre couronné par le Prix Magnesia Litera s’appelle « Domek na vinici » (« Pavillon dans un vignoble »). Selon Viola Fischerová, ce pavillon n’est pas qu’une métaphore poétique mais un endroit bien réel :

« C’est un petit pavillon sur l’île d’Elbe. Il est complètement isolé dans un vignoble. La maison du propriétaire se trouve 700 à 800 mètres de là. On y voit, d’une part, une montagne avec une forêt, et d’autre part, la mer. C’est magnifique. »

Bien que la majorité des poèmes soient situés dans ce pavillon dont les fenêtres donnent sur le beau paysage méditerranéen, leurs thèmes sont avant tout des choses de la vie, la douleur, la perte d’une personne aimée, les rapports compliqués entre fille et mère et aussi la futilité du temps. La conscience de la mort qui n’est pas loin permet à la poétesse de saisir de nouveaux aspects de la vie.

24-04-2010