Richard Weiner, le poète de l'inexprimable

Poète, prosateur et journaliste très original, Richard Weiner, qui a passé une grande partie de sa vie en France, a joué aussi, pendant longtemps, le rôle d'intermédiaire entre les milieux culturels français et tchèque.

"Le motif principal de la création de Richard Weiner est la faute mystérieuse qu'on ressent à la suite d'un "acte inconscient", une faute obscure, innommable, imprescriptible, qu'il cherchait à nommer sous diverses formes dans toute son oeuvre, a écrit le philosophe Jiri Bednar. (On peut dire qu'une des clés pour comprendre cette faute pourrait être son homosexualité.) Pourtant, la perception tragique de la vie ne lui était pas propre - peu de personnes dans son entourage souhaitaient tellement le calme et l'équilibre dans la vie, ce qu'on pourrait illustrer par de nombreuses citations tirées de ses oeuvres."

Né en 1884, dans une famille de commerçants à Pisek en Bohème du Sud, Richard est l'aîné de cinq enfants. En 1905, il obtient le diplôme d'ingénieur chimiste, travaille pendant un temps dans une distillerie en Bohême, puis dans un laboratoire et dans une usine à malt en Bavière. Bientôt il commence à écrire, publie des articles dans des journaux, rédige des poèmes. La vie d'ingénieur chimiste ne peut plus le satisfaire, et il part à Paris.

Quelles étaient les sources de son inspiration? Marie Langerova de l'Institut de Littérature tchèque: "Je les diviserais en deux périodes. Dans la première période, il est considéré comme expressionniste, avec les thèmes typiques. Un recueil de ses contes est intitulé La Grimace. Je pense que l'écrivain se cache ici sous un masque, et que ce titre correspond parfaitement à ses tendances de cette période-là. Dans la seconde période, je dirais que ce sont les thèmes de la recherche de l'identité et d'un certain déracinement qui s'imposent, par exemple aussi, le problème de la faute et de la décadence, donc en fait les thèmes tout à fait philosophiques."

En 1912, Richard Weiner est mobilisé pour la première fois. On l'envoie à la frontière serbe. De retour à Paris, après cette première mobilisation, il écrit deux recueils de poèmes "L'Oiseau" et "Une souriante ascèse". Revenu en Bohême en 1914, il est mobilisé pour la deuxième fois et se retrouve de nouveau à la frontière serbe. Cette fois-ci c'est plus grave, le jeune Weiner est obligé de prendre part aux combats, les atrocités de la guerre ébranlent son équilibre nerveux, et il sombre dans une crise nerveuse. Cette épreuve douloureuse se reflétera dans son oeuvre. Marie Langerova:

"C'est là que prennent source de nombreux thèmes et une série d'observations très minutieuses qu'on pourrait considérer comme des descriptions ou des documents sur les expériences extrêmes. Il est évident que les situations vécues à la frontière serbe, et puis dans la guerre, ont été décisives pour sa condition psychique."

 

"Il y a des villes où l'on doit avoir de l'argent, et beaucoup d'argent, pour pouvoir savourer leur beauté, mais Paris est différent, écrit Richard Weiner à ses parents, en 1912. Aussitôt que l'on se détache d'une vitrine, un peu navré parce qu'il faut renoncer à une chose ou à une autre, on est tout de suite dédommagé par une belle vue, par une vue de la Seine où d'une ruelle tortueuse et pittoresque... Car Paris est tout entier dans la rue, et beaucoup d'années, toute une éternité passent avant qu'on ne se fatigue et ne se rassasie de ce Paris-là ..."

Toute la vie de Richard Weiner est marquée par la France, pays auquel il vouait une profonde sympathie.

"Richard Weiner est parti pour la première fois en France, en 1912, c'était un jeune homme de 28 ans. Paris était, en ce temps-là, le centre culturel de l'Europe et Weiner en a été très impressionné," dit Jarmila Schreibrova, la commissaire de l'exposition que le musée de la littérature nationale a consacré à Weiner. "Il est revenu à Paris en 1919, et c'est à cette époque-là, qu'il a écrit le livre intitulé "Les petites franges des journées historiques" consacré à la conférence de paix où l'on a négocié la fondation de la République tchécoslovaque indépendante. La France a trouvé en Weiner un grand ami, et il a écrit des centaines d'articles et de feuilletons qui présentaient au lecteur tchèque la vie française, la mode, les manifestations culturelles à Paris, la culture de la table etc. Il recommandait ce qu'il fallait lire et traduire, quels personnages il fallait visiter, il est donc devenu un ambassadeur culturel de la communauté tchèque en France et entretenait des rapports étroits avec certains artistes et hommes de lettres à Paris."

Richard Weiner se rapproche notamment des artistes réunis dans le groupe Le grand jeu. Ce sont, pour la plupart, des étudiants d'université beaucoup plus jeunes que Weiner, mais cela ne l'empêche pas de lier une amitié étroite avec eux, amitié qui aura un grand impact sur sa vie solitaire. Weiner leur fait connaître, par exemple, le peintre tchèque, Josef Sima, et c'est dans son atelier qu'ils se rencontrent. C'est sous l'influence du groupe Le grand jeu que Sima créera ses meilleures toiles de cette époque. Parmi les artistes du Grand Jeux, on trouve Roger Vaillant, Gilbert Leconte, le peintre Maurice Henri, le photographe Artur Arfaud. Weiner fréquente aussi Jiri Kars, peintre tchèque établi à Paris, qui connaît les célébrités de la bohème parisienne, le poète Apollinaire, les peintres Matisse, Picasso etc. C'est Jiri Kars qui peindra, aussi, le portrait de Richard Weiner.

Pendant son séjour parisien, Weiner écrira plusieurs ouvrages situés à la limite entre l'angoisse existentielle et une vision surréaliste - De nombreuses nuits (1928), Le barbier (1929), Mésopotamie (1930) et Jeu pour de vrai (1933). Il ne reviendra à Prague qu'en 1935, pour y mourir deux ans après, à l'âge de 53 ans. Son oeuvre sera bientôt classée dans la catégorie de littérature difficile et quasi hermétique. Il aura cependant des lecteurs qui lui voueront un culte passionné. Ses livres, Le barbier et Jeu pour de vrai, seront traduits en français par Erika Abrams et publiés en 1989 et 1991 aux éditions de la Différence.

"La poésie de Richard Weiner ne pourra pas avoir beaucoup de lecteurs, écrira le critique Frantisek Xaver Salda, elle est trop subtile pour cela. Souvent, il cherche à exprimer l'inexprimable, expose à la lumière du jour ce qui fuit devant lui, ce qui se défend contre lui, ce qui se blottit vaguement dans les dernières couches de l'inconscient humain ..."