Radek Štěpánek, poète sensible aux cris de la nature en détresse

14-09-2019

La boîte de Pandore est ouverte, dit le poète Radek Štěpánek (1986) qui suit avec une inquiétude croissante la dévastation de la Terre et les signes précurseurs de la catastrophe environnementale qui nous guette. Son recueil de poésies intitulé Hic sunt homines – Ici sont les hommes est un cri d’angoisse, un avertissement mais aussi une recherche difficile de l’espoir dans un monde qui va à sa perte.

Radek Štěpánek, photo: Alena Blažejovská, ČRoRadek Štěpánek, photo: Alena Blažejovská, ČRo

Les choses qui disparaissent

La nature a été depuis toujours une des grandes inspirations de la poésie. Ces derniers temps la poésie reflète de plus en plus les changements que le développement de la civilisation humaine provoque dans le monde. Les poètes, ces artistes à la sensibilité exacerbée, sentent profondément que nous avons ébranlé l’équilibre entre les processus naturels et que la réponse de la nature maltraitée risque d’être catastrophique. L’amour de la nature et la désolation face à son état actuel traversent également comme un fil rouge toute l’œuvre du poète Radek Štěpánek :

« Je suis fasciné par la transformation du paysage. La perte de la diversité, la perte des espèces. J’aime bien la nature et j’ai déjà dit dans un entretien que ce que je vois, ne subsistera que dans mes poèmes. Je considère ces poèmes comme le dernier refuge des choses qui disparaissent autour de moi. Je me rends bien compte que je parle comme un vieillard mais je n’ai que 33 ans et j’ai l’impression qu’au cours de ma courte vie plus de choses ont changé qu’au cours du siècle écoulé. Cela me pèse beaucoup et mes poèmes illustrent mon effort de me mesurer avec cette situation. »

Un poète environnementaliste

Radek Štěpánek n’est pas un simple amoureux idéaliste de la nature. Sa vision de l’environnement repose sur des fondements solides. Il a étudié la science environnementale à l’université de Brno et s’est intéressé à cette problématique aussi plus tard dans son travail journalistique. La nature est donc devenue tout naturellement le thème majeur de sa poésie :

« Dès le moment où j’ai commencé à écrire, j’ai écrit sur la nature. Je ne sais pas quand j’ai cessé d’écrire de la poésie sur la nature à l’ancienne et où j’ai commencé à écrire une nouvelle poésie sur ce sujet. On attribue la renaissance actuelle de ce genre de poésie au changement climatique. (…) Moi, j’écris toujours le même genre de poésie mais je suis de plus en plus exaspéré. Mon écriture a évolué mais ma relation avec la nature reste la même. »

La transformation de l’île de Pag

Dans cette poésie qui est une évocation de la nature aux métaphores étonnantes et fraîches, se multiplient les symptômes nouveaux et troublants. Le paysage se dessèche, la chaleur augmente, les hivers sont de plus en plus maussades. Dans un poème évoquant Noël, il écrit : « C’est déjà le troisième hiver que nous allons chercher du gui par un chemin boueux, là où nous pataugions auparavant dans la neige. » Les contrastes qui caractérisaient les différentes périodes de l’année disparaissent, l’alternance des saisons est perturbée et le poète a l’impression que les saisons n’existent plus. C’est l’île de Pag en Croatie que le poète a visitée à plusieurs reprises et qui lui a inspiré un de ses recueils, qui lui permet de se rendre compte de l’ampleur et de la rapidité de ces changements :

« Depuis des années je me rends sur l’île de Pag en Croatie. Quand on voit une chose tous les jours, on ne se rend pas compte des changements qui se produisent parce qu’on fait partie de ces changements. Mais quand on s’y rend une fois par an, on s’aperçoit que quelque chose manque. Sur l’île de Pag des plages entières ont disparu, certains paysages dont je parle dans mes poèmes n’existent plus. Il y avait des endroits sauvages, complètement déserts, et aujourd’hui il y a aux mêmes endroits des plages artificielles, des touristes, de la musique tonitruante. Tout est envahi par la société de consommation. Les endroits que je connaissais et où il y avait des poissons, n’existent plus. Malheureusement. »

Le monde restera le monde même après nous

Pendant longtemps Radek Štěpánek se sentait seul dans la perception de ces dangers. Aujourd’hui cela devient un grand thème traité par les medias. Selon lui, cela signifie que le danger devient imminent. Les ruisseaux se dessèchent, les papillons disparaissent dans les prés. Et le soleil, cette source de vie, s’apparente à une divinité en colère. « Nous allons maudire ce soleil, nous allons couvrir devant lui notre peau, nous allons fermer les yeux derrière les verres noirs des lunettes, » dit le poète pris d’angoisse dans ce paysage où « l’herbe ne pousse pas, le vent ne souffle pas et où il n’y a même pas de ciel. »

« Je n’arrive pas à entrevoir d’issue à la situation dans laquelle se trouve notre planète. Peut-être les gens disparaîtront-ils mais la Terre sera sauvée. Je ne regrette pas la Terre pour ses habitants parce que ce sont nous, ses habitants, qui la détruisons. Mais je regrette tous ces innombrables êtres vivants qui habitaient la Terre et qui disparaissent. Je dis dans mon poème Erosion que quoi qu’il arrive, le monde restera le monde, même après nous. Seulement, quand on veut se marier, avoir des enfants, continuer à vivre, ce n’est pas bon. »

Ces visions affligeantes du poète peuvent sembler trop pessimistes, on peut lui reprocher de se complaire dans son rôle d’oiseau de mauvais augure. Toujours est-il que la réalité dans laquelle nous vivons apporte presque tous les jours de nouveaux témoignages sur la dévastation de notre planète et sur le changement climatique de plus en plus rapide. « Pas nos enfants, pas nos petits-enfants, je vois moi-même comment l’actualité redessine les cartes du monde, » dit le poète. Et dans le poème intitulé Party’s over il annonce que la fête est finie. C’en est fini de notre recherche effrénée de plaisirs de tout genre. Nous avons trop mangé, et trop bu et nous avons maintenant besoin de quelques millions d’années pour cuver notre vin.

Le poème le plus difficile

Y-a-t-il encore une issue à ce glissement vers la catastrophe ? Le poète qui se veut défenseur de la nature est aussi un homme et sent son appartenance à la communauté humaine. Il sent que les crimes contre la nature que nous commettons, ne peuvent pas rester impunis, mais il veut se perpétuer, se marier, avoir des enfants. Il cherche une issue, une nouvelle harmonie entre l’homme et la nature, un espoir qu’il n’est pas encore trop tard :

« Alors je me suis dit que je dois écrire un poème qui sera probablement le plus difficile et qui sera aussi un message, une consolation pas seulement pour moi mais pour tous ceux qui le liront. Dans tout ce que nous vivons aujourd’hui, il faut voir un potentiel de changement, un espoir. Et le seul espoir que nous avons, c’est une décision que nous devons prendre, la décision de transformer l’homme, tel qu’il vit sur Terre depuis le moment où il a réussi pour la première fois à faire jaillir le feu. Nous disposons à peu près d’une période de cinq ans. Je ne sais pas si nous allons réussir. Mais il ne nous reste qu’à espérer. »

14-09-2019