Quatre ouvrages couronnés par le prix Magnesia Litera

18-04-2015

Le 14 avril dernier a eu lieu sur la Nouvelle scène du Théâtre national de Prague la cérémonie de remise des prix Magnesia Litera 2014, qui est probablement la distinction littéraire la plus prestigieuse de République tchèque. Le prix créé en 2002 est actuellement attribué dans neuf catégories dont le roman, la poésie, le livre pour enfants, le livre documentaire, etc. Un jury spécial composé de 300 personnalités de la vie culturelle choisit également tous les ans le Livre de l’Année, toutes catégories confondues. Cette fois-ci, c’est l’écrivain Martin Reiner qui a remporté ce Grand prix de la Littérature tchèque.

Martin Reiner a remporté le Grand prix de la Littérature tchèque, photo: ČTKMartin Reiner a remporté le Grand prix de la Littérature tchèque, photo: ČTK Ce n’était pas une surprise car le livre intitulé « Básník » (Le poète) très apprécié par la critique a déjà valu à Martin Reiner le Prix Josef Škvorecký. Cette biographie romancée du poète Ivan Blatný (1919-1990) est un témoignage saisissant sur la vie d’un grand artiste mais aussi une évocation haute en couleur du contexte littéraire et historique de son époque. Vu l’importance de ce Livre de l’année nous allons lui consacrer une émission spéciale dans le cadre de cette rubrique et aujourd’hui nous allons présenter les vainqueurs dans les catégories du roman, de la poésie, du livre documentaire et du livre pour enfants.

Un thriller mystique, gastronomique et pornographique

Petr Stančík, photo: ČTKPetr Stančík, photo: ČTK Le prix Magnesia litera dans la catégorie du roman a été attribué à l’écrivain Petr Stančík, auteur d’un livre dont le titre n’est pas facile à traduire. Le roman intitulé « Mlýn na mumie » (Le Moulin aux momies) est un texte qui marie l’histoire, la fiction et le genre policier. L’auteur qualifie cet ouvrage insolite de thriller mystique, gastronomique et pornographique :

« C’est une espèce de roman policier situé à Prague en 1866 et qui raconte l’enquête sur l’affaire du premier tueur en série en Bohème. Et sur la base d’un roman policier, j’ai composé une histoire d’amour, une histoire sur la culpabilité, sur la fin d’une époque et le début d’une autre. C’était une époque très intéressante. Outre la guerre entre l’Autriche et la Prusse, c’était également la dernière étape de la renaissance nationale tchèque et la dernière chance de sauver la monarchie en Autriche-Hongrie. Cette tentative a échoué. Dans le livre il y a beaucoup d’humour, les lecteurs rient beaucoup, mais il y a aussi un élément tragique. Je pleurais parfois en l’écrivant. Mes sources d’inspiration principales sont la brasserie et le rêve. Dans la brasserie, je rencontre mes amis avec lesquels je peux discuter de ce que j’écris. Les rêves m’apportent une inspiration venant des sphères supérieures, des mondes parallèles, inspiration que j’accueille favorablement et que je ne bâillonne pas. »

'Mlýn na mumie', photo: Druhé město'Mlýn na mumie', photo: Druhé město Le héros du roman, le commissaire Durman de la police criminelle de Prague, partage son temps entre l’enquête sur les meurtres crapuleux, les essais culinaires, un amour romantique pour une jeune demoiselle et les visites dans des maisons closes. L’auteur amène son lecteur dans les catacombes de Prague, sur les boulevards du Paris du Second empire et dans des caveaux mystérieux des pyramides au Mexique. Il évoque également la défaite sanglante des armées autrichiennes et saxonnes par la Prusse en 1866 près de la ville de Hradec Králové. Les amateurs de l’histoire, du genre policier et du fantastique peuvent se régaler.

Une plongée dans le quotidien

Olga Stehlíková, photo: ČTKOlga Stehlíková, photo: ČTK Si le roman de Petr Stančík peut être considéré comme une orgie de la fiction, le recueil d’Olga Stehlíková intitulée « Týdny » (Les semaines) fait revenir le lecteur à la réalité quotidienne. Bien que le livre couronné dans la catégorie de la poésie soit le premier recueil publié par son auteur, il surprend par la maturité de l’expression et l’efficacité du style. C’est en ces termes que la poétesse Olga Stehlíková a évoqué ses ambitions littéraires :

'Týdny', photo: Dauphin'Týdny', photo: Dauphin « Je serais contente si les lecteurs pouvaient découvrir ce qui est caché derrière ces petites histoires de la vie ordinaire, derrière les moments importants ou extrêmes que nous vivons. Si je veux définir les motifs de ce que j’écris, je peux dire qu’il s’agit de tronçons des moments extrêmes que chacun de nous traverse quelques fois dans son existence et qui sont liés ‘chroniquement’ avec une étape de la vie. Il s’agit donc de situations qui reposent pour la plupart sur les rapports entre humains. En tant que femme mûre, femme d’âge moyen, qui croule sous les tâches ménagères et les enfants, j’ai décidé d’écrire un recueil de poésies qui est tellement ordinaire que je me suis vue obligée de l’intituler ‘Les semaines’. »

Invitation à la découverte de l’Europe baroque

'Heřman Jakub Černín', photo: Nakladatelství Lidové noviny'Heřman Jakub Černín', photo: Nakladatelství Lidové noviny C’est un journal de voyage qui a remporté le prix Magnesia Litera dans la catégorie du livre documentaire. Un collectif d’auteurs sous la direction de Zdeněk Hojda a présenté, traduit et annoté le journal rédigé par le jeune aristocrate tchèque Heřman Jakub Černín, qui a entrepris au XVIIe siècle un long voyage au-delà des Alpes et des Pyrénées. Eva Chodějovská-Bílková, co-auteur du livre, résume les intérêts du jeune voyageur :

« L’objectif de ce voyage n’a pas été d’admirer les beautés naturelles. Cela n’est arrivé qu’avec l’époque romantique et dans des décennies suivantes. Il se proposait de visiter des villes importantes, visiter ce qu’il considérait comme essentiel dans l’Europe culturelle, rencontrer les gens vivant dans ces pays et voir leurs monuments principaux. »

Zdeněk Hojda, photo: ČTKZdeněk Hojda, photo: ČTK Le livre, intitulé « Le Voyage chevaleresque d’un jeune noble tchèque dans les pays de langue allemande, en Italie, en France, en Espagne et au Portugal », raconte une aventure qui a été un tournant dans la vie de cet homme qui devait devenir un des seigneurs les plus puissants du Royaume tchèque au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Zdeněk Hojda constate :

« Tenir un journal, c’était souvent un devoir infligé au jeune aristocrate par son père parce que le père ou le tuteur pouvait contrôler de cette façon le déroulement de tout le voyage qui était couteux et qu’il devait payer. Le jeune auteur du journal s’est révélé être un homme consciencieux et un héritier prometteur de l’immense domaine de Černín qu’il allait encore élargir. »

Heřman Jakub Černín n’a que vingt ans en décembre 1678 lorsqu’il part du royaume de Bohême pour un voyage qui durera cinq ans. Il rédigera son journal successivement en cinq langues. Quand il arrive dans un pays, il adopte sa langue et l’utilise pour écrire. Le journal de ce jeune polyglotte étonnant se compose donc de plusieurs chapitres rédigés en tchèque, allemand, français, italien et espagnol. Dans la première partie du livre les auteurs situent le voyage de Heřman Jakub Černín dans le contexte historique et culturel des pays européens, retracent la situation familiale du jeune comte et évoquent les spécificités des voyages de son temps et des pays qu’il a visités. Ils proposent au lecteur une plongée dans le passé et la découverte fascinante de l’Europe baroque.

La connaissance des arts pour enfants

Jiří Franta et Ondřej Horák, photo: ČTKJiří Franta et Ondřej Horák, photo: ČTK Le livre, intitulé « Proč obrazy nepotřebují názvy » (Pourquoi les tableaux n’ont pas besoin de titres), s’adresse avant tout aux enfants, mais donne à réfléchir également aux adultes. Ses auteurs Ondřej Horák et Jiří Franta introduisent le jeune lecteur d’une façon amusante dans le monde des arts plastiques. Ondřej Horák explique que son livre invite les lecteurs à poser des questions :

« Le livre répond aux questions qu’on me posait le plus souvent lorsque je travaillais comme lecteur dans des galeries d’art. Je pense que ce qui est encore plus important que le genre des questions que nous posons, c’est le besoin de les poser. C’est quelque chose qui nous manque toujours. Les enfants et même les adultes n’arrivent pas à vous interroger, ne savent pas quel point de vue adopter. Avant tout, il faut donc avoir envie de poser des questions et seulement après s’intéresser à la façon dont il faut les poser, comment les poser. »

'Proč obrazy nepotřebují názvy', photo: Labyrint'Proč obrazy nepotřebují názvy', photo: Labyrint Le livre, qui ressemble par sa forme à une bande dessinée, raconte d’abord la visite d’une famille dans une galerie et les réactions des visiteurs aux chefs d’œuvres qui y sont exposées. Puis le sujet se ramifie et prend l’aspect d’un récit d’aventures. Les héros de ce récit en images sont confrontés non seulement aux œuvres d’art qui peuvent leurs sembler incompréhensibles mais aussi aux maux du monde des arts comme le vol et la falsification. Le livre est donc à la fois un récit d’aventures et le roman de l’histoire de l’art.

18-04-2015