Petr Sís, un auteur surpris par l’ampleur de son œuvre

11-05-2019

« Je me cherche à travers mes livres », dit Petr Sís, peintre, illustrateur et écrivain tchèque qui a consacré la majorité de son œuvre aux enfants. Il vit aux Etats-Unis et ses livres sont publiés dans le monde entier. Né le 11 mai 1949, il fête ces jours-ci son 70e anniversaire, ce qui pourrait être une occasion pour faire un bilan de sa vie et de son œuvre. Mais Petr Sís ne fait pas de bilan, il fait un film.

Petr Sís, photo: Alžběta Švarcová, ČRoPetr Sís, photo: Alžběta Švarcová, ČRo

Quand je vois tout ce que j’ai bricolé

Petr Sís voulait être d’abord cinéaste et sa carrière a commencé par plusieurs courts métrages d’animation qui lui ont valu entre autres l’Ours d’or – Le Grand Prix du festival de Berlin de 1980. Mais finalement ce sont les livres pour enfants qui ont prédominé dans sa création et qui lui ont apporté ses plus grands succès. Aujourd’hui il a à son actif 25 livres qu’il a écrits et illustrés, et il a également signé les illustrations de quelque 60 livres d’autres auteurs. Il se déclare lui-même surpris par l’ampleur de son œuvre :

« Quand mon frère met sur la table tous mes livres, je suis stupéfié par leur nombre. Et je me rends compte que chaque page de ces livres représente un jour, une semaine, un mois de ma vie. Et quand je vois n’importe quel de mes livres, je me demande où j’ai trouvé le courage de dire ce que j’ai dit et pourquoi je pensais que c’était tellement important. Et je ne le comprends plus. Certes, j’ai mes livres préférés, ceux sur Prague, sur mon père et sur mes enfants, mais quand je vois tout ce que j’ai bricolé, c’est incroyable. »

L’Ours d’or au festival de Berlin

La jeunesse de Petr Sís est mouvementée et pleine d’inspirations diverses. Né à Brno dans la famille du metteur en scène Vladimír Sís, il grandit à Prague. Jeune homme doué pour la musique, il adore le rock’n’roll, crée un groupe de beat, porte les cheveux longs, devient un des premiers DJ tchèques et fait des interviews avec des célébrités musicales. Et déjà il dessine des pochettes de disques et crée des affiches de cinéma. Le succès de son court-métrage intitulé Les Têtes au festival de Berlin le propulse sur la scène internationale et le jeune artiste se rend aux Etats-Unis pour réaliser la bande-annonce des Jeux olympiques de Los Angeles.

Quand les Jeux sont boycottés par les pays communistes, Petr Sís doit retourner dans son pays, mais il est déjà en train de réaliser des projets prometteurs et il décide de couper les ponts et de rester. Quatre ans plus tard, l’émigré tchèque ivre de liberté reçoit la citoyenneté des Etats-Unis et peut vivre son rêve américain. Trente ans après, sa vision de l’Amérique est beaucoup plus nuancée :

« Tout à coup c’est pour moi un problème de génération, parce tout ce à quoi j’ai cru en Amérique depuis les années 1960, est sens dessus dessous. C’est comme si on se moquait de ce que nous espérions. Nous souhaitions un monde où tous les gens vivraient en paix, où chacun aurait le passeport et pourrait voyager partout, et tout à coup on nous dit : ‘Des armées de migrants arrivent, achetez des pistolets et tirez…’ Tout est différent. J’essaie d’excuser ces gens-là qui sont souvent de mon âge et sont en colère parce qu’ils ne savent pas se débrouiller, n’ont pas de travail et ne sont pas sur Internet. C’est comme la tentation du docteur Faust. »

Une enfance volée

Les trois décennies passées par Petr Sís aux Etats-Unis sont remplies de travail et de succès. Dans ses livres pour enfants l’auteur se donne souvent des tâches difficiles. Il ne crée pas que des contes simples et faciles à comprendre : dans plusieurs de ses livres il cherche à évoquer et à faire comprendre aux enfants la vie et l’œuvre de grands hommes comme Darwin, Mozart, Christophe Colomb et Galilée.

'Le Mur', photo: Labyrint'Le Mur', photo: Labyrint Dans le livre intitulé Le Mur, qui est probablement son plus grand succès américain, il s’inspire de sa propre enfance pour expliquer aux enfants comment était la vie derrière le rideau de fer. Les prix et les distinctions littéraires pleuvent sur cet artiste qui arrive toujours à surprendre le public par son originalité. Petr Sís se marie et il a deux enfants, une fille et un fils, qui deviennent pour lui une source d’inspiration intarissable :

« Quand mes enfants ont grandi, ils m’ont dit : ‘Papa, tu as pris des épisodes de notre enfance, tu les as publiés et tu ne nous as pas demandé, si nous étions d’accord. Au fond, tu as vendu à quelqu’un nos vies.’ Et j’ai répondu : ‘Mes enfants, vous savez, j’étais obligé de gagner notre vie, de payer nos factures.’ Mais il leur semble quand même que j’ai vendu en quelque sorte leur intimité, les histoires de leurs vies. Je ne le réalisais pas à l’époque. Je pensais : ‘Mes enfants, mes histoires.’ »

Le prix Hans Christian Andersen

'Le Mur', photo: Labyrint'Le Mur', photo: Labyrint La liste des distinctions et des décorations obtenues par Petr Sís est impressionnante. Sept fois il reçoit entre autres le prix du plus beau livre illustré de l’année du journal New York Times, plusieurs fois il obtient le prix de l’Association des bibliothécaires américains, il est lauréat du prix Ragazzi du salon de Bologne et en 2012 l’ensemble de son œuvre est couronné du prix Hans Christian Andersen considéré comme le Prix Nobel de littérature pour enfants. Il ne sera pas facile de comprimer dans un film un parcours aussi riche. C’est pourtant un projet qui est en train d’être réalisé. Petr Sís n’a donné son accord à la réalisation de cette monographie filmée que parce que c’est son frère David qui se trouve derrière la caméra :

« Pendant toute ma vie je voulais faire un film parce que dans le passé j’avais fait des films d’animation, mais j’ai toujours repoussé ce projet à plus tard. Et tout à coup, j’ai été apostrophé par mon frère David et je me suis rendu compte que c’était le moment pour faire fructifier ce que j’avais vécu. Je pouvais lui faire confiance. C’est mon frère cadet mais il me connaît très bien. Il me voit à sa façon. Je crois en lui et je ne veux même pas voir ce qu’il fait, comment il le fait et je le suis partout, partout… (…) Nous retournons dans les endroits de mon enfance, nous nous sommes rendus à Brno, nous avons retrouvé mes amis, nous avons visité plusieurs endroits aux Etats-Unis, et maintenant je suis très curieux de voir comment il va composer tout ça. »

'L'arbre de vie', photo: Labyrint'L'arbre de vie', photo: Labyrint

Le livre pour enfants au XXIe siècle

'Le courrier astral', photo: Albatros'Le courrier astral', photo: Albatros Les temps ont changé et les enfants d’aujourd’hui sont assez différents des enfants du XXe siècle. Assaillis par Internet, le portable et les jeux vidéo, ils lisent de moins en moins. Et Petr Sís a changé, lui aussi. Quand il se retourne aujourd’hui sur son œuvre, il la voit d’un œil différent :

« Beaucoup de choses ont changé au cours de ces derniers 25 ans et je réalise que j’ai été peut-être trop emballé par des grands projets dont les livres sur Galilée ou sur Darwin et qu’il est beau de revenir dans mon enfance et d’imaginer que je suis Robinson et que je me trouve sur une île déserte. Peut-être ce n’est que maintenant que je parviens à me rendre compte de ce que les livres pour enfants devraient être en principe, que ces livres devraient raconter les histoires les plus personnelles et les plus émouvantes. ».

Depuis la chute du communisme en 1989, Petr Sís se rend souvent dans sa patrie tchèque où il a publié la majorité de ses livres. Il avoue être parfois tenté d’y retourner pour de bon et de s’installer quelque part dans la campagne tchèque, mais il revient toujours aux Etats-Unis. Il continue à imaginer et à créer de nouveaux livres, et nourrit un rêve ambitieux :

« Certains adultes pensent avec une certaine arrogance qu’il est facile de créer un livre pour enfants. Evidemment il y a l’aspect commercial, l’éditeur veut que le livre soit vendu, mais faire un bon livre pour enfants est très difficile et c’est un travail lourd de responsabilité. Maintenant quand je traverse cette étape de retour dans l’enfance, je me rends compte que j’ai cherché parfois à montrer ce que je savais faire et ce que je pensais, et que les enfants étaient un peu déboussolés par tout cela. Mais je continue à chercher. Mon rêve est de créer avant la fin de ma vie un livre tout à fait simple qui réussirait à toucher les enfants dans le monde entier sans que je doive expliquer quelque chose et me soucier des ventes. »

11-05-2019