Petr Král : « La vraie poésie ne se fait pas sur commande. »

23-11-2019

« La surprise est une des définitions possibles de la poésie », dit le poète Petr Král (1941). Lauréat de plusieurs prix littéraires, il s’est vu aussi attribuer cette année par l’Académie française le Grand prix de la Francophonie. C’est ainsi que la vénérable institution couronne l’œuvre de personnes ayant contribué d’une façon éminente au maintien et à l’illustration de la langue française.

Petr Král, photo: Wanda Heinrichová, public domainPetr Král, photo: Wanda Heinrichová, public domain

Un souvenir d’enfance

Petit, Petr Král écrit un poème rimé et le présente à ses parents, mais leur réaction le déçoit profondément. Ils refusent de croire que c’est leur fils qui est l’auteur de ces vers qui leur semblent écrits par un adulte et son beau-père le soupçonne même d’avoir copié un poème de Vítězslav Nezval. Le petit poète aura cependant bientôt l’occasion de faire la preuve de son talent. C’est ainsi que Petr Král a évoqué ce souvenir d’enfance lors d’une soirée organisée récemment en son honneur à l’Institut français de Prague :

« Par la suite, néanmoins, pendant les grandes vacances où j’étais avec mes grands-parents, nous avons assisté à un incendie assez spectaculaire dans la maison en face de la pension où nous étions descendus. Et ma grand-mère qui était de mon côté et pas du côté de me parents, m’a dit : ‘Ecris un poème sur l’incendie que nous avons vu. Ils te croiront enfin.’ Je n’étais pas très chaud malgré les flammes de l’incendie mais j’ai essayé de m’exécuter et ça n’allait pas. (…) J’ai littéralement arraché à moi-même quelque chose que je ne sentais pas et j’ai écrit quelque chose de vraiment stupide. Il n’y a pas d’autre mot. Le cœur n’y était pas. Et j’ai compris une fois pour toutes que la poésie ne se faisait pas sur commande, ni sur un thème tout simplement donné à l’avance. »

Le surréalisme derrière le rideau de fer

Vratislav Effenberger (le deuxième de gauche), photo: 'Vratislav Effenberger aneb lov na černého žraloka' / ČTVratislav Effenberger (le deuxième de gauche), photo: 'Vratislav Effenberger aneb lov na černého žraloka' / ČT En 1959, le jeune poète entre dans le groupe post-surréaliste de Prague réuni autour de Vratislav Effenberger. Dans les années 1960 il publie ses vers dans des revues littéraires, il écrit même plusieurs recueils de poésies restés cependant à l’état de manuscrit, il est coauteur de deux pièces de théâtre et il organise des expositions. Toutes ces activités ne sont possibles que grâce à un léger relâchement du contrôle idéologique exercé par le régime communiste dans la vie culturelle :

« Une légère amélioration ? Ça serait trop dire, mais disons que tout n’était plus interdit contrairement à ce qu’il y avait eu auparavant. Rien n’était vraiment permis, mais rien n’était complètement interdit à cette époque-là. (...) Les frontières étaient pratiquement fermées, il n’y avait même pas de touristes. Les échanges entre l’Est et l’Ouest étaient extrêmement surveillés. Ce n’était donc pas la peine d’essayer d’officialiser nos activités. On n’y pensait même pas. Ce n’était pas ça, le problème. C’était tout simplement d’exister et de pouvoir s’affirmer timidement de temps en temps parce qu’il n’y avait pas d’autre possibilité. »

C’est dans ce milieu isolé qu’évolue le talent du jeune poète. Le rideau de fer ne lui permet pas de nouer de relations avec le monde, avec les surréalistes d’autres pays européens. Il ne sait même pas si le fondateur du mouvement André Breton est encore en vie. Il ne partage sa vision du surréalisme qu’avec quelques initiés :

« Ce groupe, si l’on peut l’appeler ainsi, était clandestin ou quasi clandestin. Je n’allais pas faire carrière avec ça. La notion même de groupe ou de groupement était assez ambivalente pour nous puisque nous étions entourés de gens politisés, eux par carrière, parmi lesquels je n’avais aucune place, et évidement mes amis non plus. C’est peut-être pour cela que nous étions d’autant plus attirés par une autre vie, une vie de groupe et par ce qu’elle pouvait nous apporter. »

Le poète bilingue

Photo: TorstPhoto: Torst Après l’invasion soviétique en 1968, Petr Král quitte son pays et s’installe à Paris. Il devient tour à tour assistant de galeriste, développeur photo, lecteur de maison d’édition, interprète. Il étudie l’histoire et la théorie du cinéma, il obtient un doctorat à la Sorbonne. Il rejoint le groupe surréaliste de Paris et commence à publier ses textes dans des revues. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 qu’il publie son premier recueil de poèmes français. Le français devient aussi la langue de sa poésie. Poète bilingue, il cherche à redécouvrir la réalité et les mystères du temps présent. C’est comme le témoignage d’un pèlerin qui scrute la réalité d’un regard auquel n’échappe aucun détail. La banalité du quotidien est pour lui révélatrice des significations insoupçonnées et une source d’inspiration sans fin. Tout cela est le résultat d’un processus difficile à définir et dans lequel interviennent de nombreux phénomènes. Lors de la récente rencontre avec le public à l’Institut français de Prague Petr Král a entrouvert les portes de son atelier poétique et a révélé quelques aspects du processus infiniment délicat de la création :

 « Pour le même auteur où le même lecteur ce n’est pas chaque fois la même chose. Ça dépend du temps qu’il fait, de l’état momentané du monde, des personnes réunies, des relations mutuelles, bref, c’est une notion changeante. Et le mouvement est peut-être quelque chose de très important pour la poésie. Le mouvement qui consiste dans le fait que les choses changent constamment, qu’elles évoluent, que le poème lui-même évolue déjà par rapport à l’idée première que l’auteur s’en faisait. Ce sont les métamorphoses qui sont souhaitables, qui ne gâchent rien mais qui permettent au contraire de s’approcher et sont suffisamment spontanées pour que l’auteur lui-même soit surpris ou pour qu’il découvre ce qu’il ignorait en lui-même ou dans le monde qui l’entoure. »

La ville est notre forêt

'La ville est notre forêt', photo: fra'La ville est notre forêt', photo: fra En 2006, Petr Král revient à Prague. Ce sont les villes, Prague, Paris, Venise, qui deviennent pour lui une des plus grandes sources d’inspiration. Et c’est à l’espace urbain qu’est consacré aussi son livre Město je náš les - La ville est notre forêt, un recueil de poésies créé à l’issue d’une longue gestation et qui est un de ses recueils les plus accomplis. Il publie toute une série de recueils de poésies et parallèlement il poursuit aussi son œuvre prosaïque et critique. Ses essais, polémiques et critiques écrits entre 1960 et 2014 paraissent dans le livre intitulé Vlastizrady - Hautes trahisons. Il devient une personnalité incontournable de la poésie tchèque contemporaine et peut se retourner avec satisfaction sur l’ensemble de son œuvre mais il continue toujours à réfléchir sur les mystères de la création et sur les phénomènes générateurs de la poésie :

'Hautes trahisons', photo: Torst'Hautes trahisons', photo: Torst « Toujours est-il que la surprise est une des définitions possibles de la poésie. (…) Disons que s’il y a toujours quelque chose qui échappe à l’humour et à l’ironie, ils sont en même temps indispensables pour le poème. Allez faire le choix. C’est difficile et c’est pourtant facile si l’on fait assez confiance à la réalité elle-même parce que l’une des définitions du poème, de la poésie, du fait poétique est sans doute que le volontaire et l’involontaire ne sont pas séparables dans un poème. Et l’humour va bien avec ça et aussi bien l’humour du burlesque parce que la surprise y est une donnée essentielle, comme dans le poème. »

23-11-2019