Pavel Kosatík : « J’écris sur les gens qui sont meilleurs que moi »

06-03-2010

Le Prix journalistique Ferdinand Peroutka 2009 a été décerné à trois lauréats - la journaliste Petruška Šustrová, l’économiste et musicien Jan Macháček et le journaliste et écrivain Pavel Kosatík. Ce dernier est l’auteur d’une série d’ouvrages biographiques sur des personnalités de la vie politique et culturelle tchèque. Par une curieuse coïncidence il a consacré deux livres à Ferdinand Peroutka, un des meilleurs journalistes tchèques de l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, donc, Pavel Kosatík est lauréat du prix qui porte le nom de l’un des sujets de ses livres.

Pavel KosatíkPavel Kosatík Le prix Ferdinand Peroutka est attribué depuis 1995 aux journalistes qui se distinguent par la qualité de leur travail, leur intégrité et leur honnêteté. Bien que Pavel Kosatík soit juriste de formation, il n’a jamais voulu exercer ce métier. Après avoir travaillé dans plusieurs maisons d’édition et rédactions de journaux, il choisit en 1996 la liberté et devient écrivain à plein temps. Il entre dans la littérature par la porte de la science-fiction mais finira par se consacrer à la non-fiction, à la littérature biographique et documentaire. Aujourd’hui, il a sur son compte une importante série de livres sur des personnalités ayant laissé leur empreinte dans l’histoire tchèque du XXe siècle. Il choisit ses sujets selon un critère assez spécial :

«Je dirais que je choisis pour la plupart des gens qui sont meilleurs que moi. Voilà, c’est la raison de mes choix. Si vous êtes optimiste, vous pouvez penser qu’en étudiant votre sujet vous avez appris quelque chose et avez élargi vos connaissances. Je cherche à interpréter les personnages dont je parle, à les comprendre à ma façon, et dans le cas idéal à ne pas gâcher d’autres possibilités d’interprétation et à ne pas occulter les choses qui ne sont pas à ma portée. J’ai déjà écrit plusieurs biographies, et je me demande si je ne dois pas faire autre chose. Bien que je puisse penser que je ne suis pas tombé dans la routine, ce n’est pas l’avis de l’auteur qui est décisif.»

C’est le livre intitulé « Huit femmes du Château» qui attire, en 1993, l’attention des lecteurs sur le jeune auteur. Pavel Kosatík réunit dans cet ouvrage les destins de huit premières dames tchécoslovaques et tchèques : Charlotte Garrigue-Masaryk, épouse du président fondateur de la Tchécoslovaquie indépendante, Hana Benešová, femme d’Edvard Beneš, les épouses des présidents communistes et finalement Olga Havlová, amenée au Château de Prague par Václav Havel, ancien dissident devenu président de la République. Pavel Kosatík ne cesse d’être intrigué par la période communiste de l’histoire moderne tchèque, période difficile qui a mis à l’épreuve les caractères de tous. Né en 1962, il n’a vécu qu’une partie de cette période:

«Les deux autres lauréats du prix Ferdinand Peroutka ont été dissidents, moi non. Je ne suis pas entré en contact avec la dissidence à cette époque-là. En fait, je ne connaissais aucun dissident, mais nous n’avons pas collaboré avec les communistes. Nous avons tout simplement créé dans le cadre de la science-fiction une espèce de ghetto. Il faudrait écrire quelque chose de sérieux sur tout cela. Nous ne nous considérions en aucun cas comme ‘underground’, il serait insensé de l’affirmer… »

Pavel KosatíkPavel Kosatík Pavel Kosatík et ses amis pensaient être indépendants du régime en place et ils l’étaient probablement en effet. Selon l’écrivain, c’était la résistance maximale dont ils étaient capables à cette époque-là:

«Nous étions assez nombreux. Nous transcrivions à la machine à écrire des œuvres d’Orwell mais nous ne l’appelions pas samizdat. Et lorsque l’année 1989 est venue, ce n’était pas important. Ce qui est devenu important pour moi, c’était le fait que je ne saisissais pas du tout le contexte historique. Je pouvais penser mille choses sur l’histoire, mais ce n’était pas en moi, je ne le sentais pas, je ne le devais qu’à me lectures, je me trouvais bizarre.»

Le jeune écrivain a donc essayé d’embrasser le contexte historique par l’écriture. Il s’est rendu compte que pour entrer dans le cœur du problème, pour comprendre un phénomène, il lui fallait exprimer par les mots écrits ses pensées et les informations dont il disposait:

«Et j’ai été étonné de constater que cela marchait de temps en temps. Pas toujours, pas dans chaque livre et pas dans chaque phrase. Mais il m’est arrivé plusieurs fois dans ma vie de réfléchir à une problématique pendant des années et de finir par l’exprimer bien différemment en lui donnant la forme d’un texte.»

 

Aujourd’hui, la bibliographie de Pavel Kosatík compte une vingtaine d’ouvrages biographiques. Il est l’auteur, entre autres, d’un livre sur Jan Masaryk, fils du premier président de la République et ministre des Affaires étrangères, dont la mort tragique n’a pas jamais été élucidée et ne cesse de susciter des spéculations. En 2001, Pavel Kosatík publie « Le phénomène Kohout », un livre consacré à l’écrivain Pavel Kohout qui a commencé sa carrière dans les années 1950 en tant que poète quasi officiel du régime communiste pour finir dans la dissidence et l’émigration. C’est en collaboration avec l’historien Karel Kaplan que Pavel Kosatík écrit « Les Hommes de Gottwald », un ouvrage sur l’entourage du premier président communiste tchécoslovaque. Il est également l’auteur de « Nés en ’36 », livre qu’il qualifie de biographie collective puisqu’il est consacré à un groupe d’artistes nés en 1936 dont sont issus entre autres les dramaturges Václav Havel et Josef Topol, l’écrivaine Věra Linhartová, la poétesse Viola Fischerová et le poète Jiří Kuběna.

Le prix Ferdinand Peroutka n’est pas la première distinction attribuée à Pavel Kosatík. Il est aussi lauréat du prix de la Fondation littéraire tchèque, du Prix Tom Stoppard et, en 2000, son ouvrage sur Ferdinand Peroutka a été élu livre documentaire le plus intéressant de l’année par les lecteurs du journal Lidové noviny. Bien qu’il refuse de juger la société tchèque, il est déjà considéré, bon gré mal gré, comme une autorité journalistique, littéraire et morale. Voilà ce qu’il pense sur la presse actuelle:

«Il est difficile de porter un jugement sur cette question sans tomber dans le ton moralisateur. Les journaux d’aujourd’hui ne prennent pas beaucoup en considération le contexte. C’est quelque chose qui ne leur va pas très bien. Aujourd’hui, tout est rapidement expédié. Mais je n’aime pas critiquer ce que nous vivons actuellement. Je pense que nous nous trouvons par hasard à une époque qui, en fait, n’est pas très importante et que j’appelle ‘intervalle’. C’est une période qui doit tout simplement se dérouler. Moi je préférerais vivre dans une analogie des années 1960 comme sans doute d’autres parmi nous. Mais il faut se faire à notre réalité. Nous devons chercher à refléter les faits et les nommer par leurs noms pour être le plus près de la vérité. Cela doit donner quelque chose.»

06-03-2010