Papillons d’automne, un recueil flamboyant et mystique de Bohuslav Reynek

La vie de Bohuslav Reynek (1892-1971) nous apparaît aujourd’hui comme une suite d’épreuves accablantes. Pourtant elle représente aussi une suite d’inspirations fructueuses. Fils de paysan, Bohuslav Reynek a été au cours de son existence poète, peintre, graveur et traducteur mais il est resté profondément lié à la terre de ses ancêtres et pendant de longues années il a gagné sa vie comme ouvrier agricole. Ce lien a donné à sa personnalité et à son œuvre un caractère inimitable. Chassé à deux reprises de la ferme familiale, il y est toujours revenu. Ses racines et sa foi profonde lui ont donné la force de surmonter tous les coups du sort et de parvenir à une étonnante sérénité intérieure. Tout cela transparaît dans sa poésie et aussi dans son recueil Podzimní motýli (Papillons d’automne) traduit en français par Benoît Meunier et paru récemment en version bilingue aux éditions Romarin. Benoît Meunier a bien voulu présenter ce livre à Radio Prague :

La nature animée par un souffle divin

Bohuslav Reynek est un personnage très spécial. Bien qu’on ait beaucoup parlé de lui, il reste encore aujourd’hui un personnage assez mystérieux, un homme secret. Parlons maintenant de Reynek poète. Quels sont les traits caractéristiques de sa poésie ?

Benoît Meunier, photo: Ondřej TomšůBenoît Meunier, photo: Ondřej Tomšů « Ce qui est frappant pour nous, pour un Français, c’est l’expressionnisme. Même si l’on dit que dans les derniers recueils le côté expressionniste est moins présent. D’un point de vue formel, c’est pour moi un mélange, une association de vers qui sont au départ très classiques, très conservateurs, très structurés et, à l’intérieur, il se joue de petites choses qui bousculent un peu l’ordre classique. D’un point de vue thématique, on abandonne cet expressionisme-là pour se tourner vers des thématiques plus simples, et souvent il y a aussi des thématiques bibliques qui reviennent, puisque c’était un homme très croyant qui lisait la bible et qui était dans sa vie très proche d’une ascèse, comme celle de François d’Assise par exemple. »

Pourquoi avez-vous décidé de traduire justement le recueil Papillons d’automne ?

'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin « Il y a plusieurs raisons. J’ai passé un certain nombre de mois, en étudiant un petit peu tous les recueils, à essayer de saisir la thématique. Souvent la deuxième thématique qui est très présente chez Reynek est la nature et les animaux. Donc ce sont les paysages et dans ce recueil-là les paysages d’automne et les paysages d’hiver. Ce sont des paysages d’automne qui sont vraiment flamboyants, expressionnistes et que je trouve absolument magnifiques. Et puis il y a aussi, mélangé à ça, une thématique biblique un peu apocalyptique avec notamment le Jugement dernier, avec le Jour des morts, des litanies des saints, des thématiques qui sont très graves, très mystiques aussi. »

Le temps des épreuves

Quelle est la place de ce livre dans l’ensemble de l’œuvre de Bohuslav Reynek ? Que savons-nous du contexte dans lequel il a écrit ce livre ?

Bohuslav Reynek, photo: ČTBohuslav Reynek, photo: ČT « Il a été publié en 1946. On peut supposer qu’il a été écrit dans les années qui précèdent, années très dures, parce qu’en 1944 Bohuslav Reynek a été chassé de sa maison par les occupants nazis. Il a été accueilli chez des amis, chez Josef Florian qui était son ami de toujours, qui était son éditeur et avec qui il partageait beaucoup de choses. Il a pu revenir dans sa maison l’année d’après avec ses enfants, mais il en a de nouveau été chassé en 1948. Le livre est donc sorti en 1946. On peut supposer que le poème Le Jugement dernier est lié d’une certaine manière à la Seconde Guerre mondiale. Personnellement, je pense qu’il s’agit avant tout d’une expérience intérieure. Dans son œuvre, c’est peut être le dernier recueil vraiment classique. Il fait partie des quatre derniers recueils, après il y en aura trois, dont un publié à titre posthume, L’Envol des hirondelles. »

La dimension spirituelle

Le recueil Papillons d’automne est une poésie inspirée de la nature, de la campagne tchèque en automne, de levers et de couchers de soleil, d’animaux, d’insectes. Au-delà toutefois de ce paysagisme poétique, il y a aussi une forte dimension spirituelle. Nous savons, et vous l’avez dit, que Bohuslav Reynek était croyant. Dans quelle mesure cette foi profonde se manifeste-t-elle aussi dans sa poésie ?

'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin « Il y a souvent des odes et des chants à la gloire du Christ et de Dieu, ce qu’on retrouve moins dans ce recueil, et ce qui fait aussi que j’ai choisi ce recueil. Je l’ai choisi aussi pour ne pas faire ma propre sélection de poèmes, ce qu’on m’a proposé de faire, mais j’aurais trouvé ça - comment dire ? - malhonnête, parce que finalement j’aurais coupé, j’aurais pris juste ce qui me plaît et ça aurait été ma sélection, alors que les recueils reflètent un travail qui a été pensé et accompli par le poète. On retrouve cette spiritualité souvent cachée dans des choses simples. Dans un paysage, derrière un voile de brouillard, dans un petit animal qui joue, il y a toujours une dimension mystique, ce qui fait cette force incroyable de la poésie de Reynek… »

Mais il y a aussi des visions tout à fait apocalyptiques, à la fin du recueil par exemple…

« C’est ça, c’est ce que je disais. Dans le recueil, on voit une évolution. Pour moi, il y a toujours une sorte d’oxymore, une tension, un contraste très fort entre des éléments de la nature, des paysages très simples, et souvent très doux, très délicats et très beaux, et une violence et une intensité dramatique très forte. Le paroxysme, le climax du recueil, c’est le Jugement dernier. C’est la fin du monde. Là encore, c’est une paraphrase directe de la Bible, ce sont vraiment des motifs bibliques qui sont appliqués et versifiés. Voilà. »

'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin

Comment traduire la poésie

Vous n’êtes pas le premier traducteur de la poésie de Bohuslav Reynek. Certains de ces poèmes ont été traduits en français déjà de son vivant par sa femme Suzanne Reynaud et certains poèmes français de Suzanne Reynaud ont été traduits en tchèque par son mari. Vous êtes-vous inspiré de la méthode de traduction utilisée par Suzanne Renaud ?

« J’ai évidemment lu ces traductions. Je les ai examinées un petit peu. Non, j’en suis très, très loin, au contraire. J’ai une approche qui est déjà beaucoup plus systématique, peut-être, parce que ces traductions me semblent très libres. Souvent, ce sont plus des adaptations, ce qui est tout à fait défendable. C’est-à-dire que, souvent, un vers peut être traduit par deux vers en français, la longueur du vers peut être modifiée, bousculée, avec parfois même des images qui ‘glissent’ ou qui sont modifiées. Alors qu’il me semble qu’il faut être quand même beaucoup plus proche de l’original. Je ne pense pas avoir le droit de modifier autant le texte original.

Cela dit, il serait peut-être bien de mentionner à ce sujet qu’il y a quand même des approches très différentes dans la tradition française et dans la tradition tchèque, dans la manière dont on traduit la poésie. Les Français abandonnent la rime systématiquement, considérant que vouloir conserver la structure formelle du vers suppose de perdre beaucoup trop de sens ou d’en ajouter ou d’en enlever. Ce qui est vrai. Et les Tchèques considérent inversement qu’on perd beaucoup trop en abandonnant le côté formel et musical du vers et qu’il faut donc impérativement garder la rime. Il y a donc un divorce complet entre les deux traditions. Personnellement, j’ai essayé de faire un compromis entre les deux approches et donc d’avoir des vers, tant que faire se pouvait, identiques à l’original du point de vue métrique, des octosyllabes pour des octosyllabes, voire des pentasyllabes pour des pentasyllabes, etc. Et j’essaye aussi de rimer, tant que faire se peut, mais ne pas violenter le vers pour obtenir une rime à toute force en perdant le sens original. »

La poésie des textes et des gravures

Bohuslav Reynek a été aussi peintre et graveur. Ses eaux-fortes et pointes sèches sont sans doute une des parties les plus vivantes de son œuvre. Certaines de ses gravures sont reproduites aussi dans votre livre. Peut-on déceler un lien étroit entre sa poésie et son œuvre peinte et gravée ?

'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin « C’est une question qu’on me pose souvent. Nous avons choisi les gravures avec Annick Azimour, éditrice qui connaît bien l’œuvre de Reynek et qui l’a rencontré de son vivant. Ça s’est fait très lentement sur un an. Au départ, c’étaient des gravures uniquement liées à la thématique de l’automne et de la nature. Elles proviennent toutes de cette période entre 1940 et 1946, à peu près. C’était une volonté de l’éditrice qui me paraît logique et cohérente. D’un point de vue thématique, il y a donc ce lien, clairement. Par exemple, il y a un Christ qui est représenté. Vous me demandiez tout à l’heure dans quelle mesure la spiritualité se manifeste dans le verbe. Par exemple c’est ce retour, le retour du Christ qui traverse tous les poèmes. Il serait intéressant de le comparer avec les poèmes de Verlaine que j’aime beaucoup et que j’ai beaucoup lu. Certains poèmes de Verlaine sont très empreints de spiritualité. En revanche, on ne trouve pas la même approche de la spiritualité et de la Bible. »

Avez-vous déjà quelques réactions de vos lecteurs ? Comment ce livre est-il accueilli par les lecteurs ?

'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin'Papillons d'automne', photo: Repro Podzimní motýli / Romarin « Oui, j’ai pu présenter le livre à Grenoble et c’était très agréable avec un public qui était très sympathique, et on a pu discuter. C’étaient des gens qui, pour la plupart, connaissaient déjà de près ou de loin Bohuslav Reynek. Le livre n’aura peut-être pas un public français extrêmement large, ce que je souhaiterais. Il a été un peu diffusé dans certaines librairies de Lyon et ici (à Prague) dans la librairie Fra. Les réactions des gens étaient globalement positives. C’est toujours difficile de savoir si l’on peut vraiment traduire la poésie. C’est la question fondamentale que je me suis posée dans la petite note de traducteur à la fin du livre. Doit-on le faire ? On doit le faire bien sûr, sinon je ne l’aurais pas fait. Mais avec beaucoup de réserve, c’est-à-dire qu'il y a beaucoup de manières différentes de le faire et c’est toujours un autre poème qu’on lit à l’arrivée. »

Octobre

Pouvez-vous choisir et réciter pour nous un des poèmes que vous avez traduits pour nous plonger dans l’univers poétique de Bohuslav Reynek ?

« Oui, j’ai du mal à choisir parce qu’il y a beaucoup de poèmes que j’aime énormément et dont les images, les mots et les vers me reviennent régulièrement depuis que j’ai fait ce livre et m’accompagnent dans mes promenades, dans mon quotidien. Mais peut-être que celui qui est le plus emblématique de la rythmique que j’ai conservé, c’est le poème Octobre. Ce sont des vers de cinq syllabes que j’ai conservés en français. J’ai fait rimer les vers de la fin de chaque strophe, donc on garde un rythme qui est quasiment identique avec l’original. »

Octobre

Masqué par les brumes
octobre retire
sa toge de sang.

Des vignes, des bois,
un fleuve d’or pur
lentement descend.

D’une paume à l’autre
octobre déverse
les eaux et les nues.

La lune, œil de biche,
oiseaux et bourrasques
y scintillent, nus.