Marc Lits : « Le roman policier touche parfois à des questions profondes »

20-04-2013

Le roman policier est un genre littéraire qui n’est pas très estimé par les critiques et les historiens de la littérature, mais qui est d’autant plus aimé par les lecteurs. On reproche parfois aux universitaires et aux critiques de le négliger, lui qui, depuis le XIXe siècle, fait pourtant partie intégrante de la panoplie des genres littéraires, et dont le public ne s’est jamais rassasié. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Marc Lits est de ces universitaires qui ne craignent pas de faire du genre parfois décrié le thème de leurs recherches. Il est venu récemment en République tchèque pour donner à Prague et à Brno deux conférences sur le roman policier belge. A cette occasion Marc Lits a aussi répondu à quelques questions de Radio Prague.

Marc Lits, photo: le site oficiel de l'Université catholique de LouvainMarc Lits, photo: le site oficiel de l'Université catholique de Louvain Etes-vous un lecteur passionné des romans policiers ?

 « Oui, parce que je crois que l’on ne peut traiter bien un sujet que si l’on aime. Et donc j’en ai lu beaucoup quand je faisais ma thèse pour connaître quand même l’ensemble de l’histoire du genre. Je lis peut-être un peu moins maintenant, mais ça reste ma littérature préférée et mes livres de chevet, sûrement. »

Quel a été le sujet de votre thèse ?

 « J’ai travaillé sur le roman policier français pour voir dans quelle mesure la lecture des romans policiers français pouvait inciter les jeunes à rentrer dans la littérature. Avec l’hypothèse que cette lecture assez simple comme Arsène Lupin par exemple, ou Simenon, dont l’écriture est relativement facile d’accès et où il y a de bonnes intrigues et de bonnes histoires, pouvait amener les jeunes par là à lire peut-être peut être d’autres choses après, des livres plus complexes et plus difficiles. Même si certains romans policiers sont bien complexes aussi. »

Comment expliquez-vous l’engouement du public pour le genre policier ?

Photo: Livre de PochePhoto: Livre de Poche « C’est en engouement qui est extraordinaire. Quand on regarde aujourd’hui la France, plus d’un tiers des livres qui sont vendus sont des romans policiers. Et même quand on regarde la télévision – j’ai beaucoup travaillé sur l’analyse des medias, toutes les séries à succès sont aussi des séries policières. Je crois que ça tient à une raison essentielle. Même si l’on dit parfois que c’est de la littérature de divertissement, ça touche à des questions assez profondes qui renvoient à la vie et à la mort, parce qu’il y souvent un crime qui est commis. Et donc ça me touche personnellement parce que la question de la mort est la question centrale de notre existence, et au-delà de cette thématique-là, c’est parce que ces histoires entretiennent un certain suspense qui créé des rebondissements. On est donc accroché par cela d’une manière assez immédiate parce qu’on est dans quelque chose qui est aussi très émotionnel. Donc on n’est pas dans l’intellectualisme, on peut rentrer directement dedans. C’est vrai que c’est un coté de la littérature de divertissement, mais en même temps il y a quelque chose de plus profond qui nous fascine aussi. »

Vous avez appelé votre conférence « Le roman policier : une spécialité belge ». On dirait que c’est plutôt une spécialité britannique ou américaine…

 « Oui, c’est vrai. Au début ça a été inventé par l’Américain Edgar Poe. C’est vrai qu’on pense tout de suite à Sherlock Holmes et à Agatha Christie, et même maintenant on pense aux grands auteurs anglais et américains qui sont de gros vendeurs comme Harlan Coben et Michael Connelly et d’autres. En même temps, dans le domaine francophone, les auteurs belges ont toujours eu un grand succès, que ce soit Simenon, Stanislas-André Steeman dans le temps ou des auteurs plus récents comme Barbara Abel ou Pascale Fonteneau. Certains donnent à cela une explication sociologique en disant que dans la littérature française les Belges sont à la périphérie géographique. On n’est pas près du centre parisien et les Belges peuvent aussi se faire reconnaître dans des genres pas très développés par des auteurs parisiens et choisissent donc les genres un peu moins recherchés par de grands auteurs pour avoir plus de chances de faire une belle carrière. »

Vous avez parlé dans votre conférence aussi de l’évolution du roman policier. Le roman policier actuel est-il déjà très éloigné du roman policier classique ?

Photo: HarperPhoto: Harper « Ce qui est très paradoxal, c’est qu’il est à la fois très éloigné parce qu’il y a des choses très différentes maintenant, je pense à l’importance de la violence et même de la sexualité qui était tout à fait absente du roman policier jusqu’à 1920, et le fait que les premiers romans policiers étaient organisés autour d’un énigme qu’il fallait déchiffrer. Maintenant on est dans une structure beaucoup plus éclatée. On est donc très loin de cela et pourtant il y a des auteurs qui se vendent encore très bien et ce sont des auteurs qui font des énigmes très classiques. Le modèle d’Agatha Christie n’a pas disparu et il coexiste donc à la fois des romans très classiques dans la lignée de ce qu’il y a eu au début et des romans policiers plus expérimentaux qui vont dans des directions plus ouvertes. Donc il y a un mélange parce qu’il y a des publics très différents pour le genre. »

Qu’est-ce que cette évolution du roman policer nous dit de nous-mêmes, lecteurs de ces romans ? Avons-nous besoin vraiment de toujours plus de violence, de sang et de crimes ?

 « Je ne sais pas si l’on a besoin de plus de sang et de violence et qu’on est donc dans une logique de serment d’aller toujours plus loin et de dépasser les limites. Certains disent que la société est plus violente peut-être et que c’est parce qu’il y a plus de crimes et de violence dans la société que le roman policier, qui a toujours eu une dimension sociale et était une espèce de miroir de la société, met cela en scène. C’est peut être aussi parce que la violence n’est pas plus importante qu’elle ne l’était au Moyen-âge ou au XVIe ou XVIIe siècles, mais qu’elle est plus mise en avant. Dans les programmes télévisés vous voyez effectivement des images atroces d’attentats kamikazes, de guerres aux quatre coins du monde. Donc on voit plus de violence qu’avant. Et donc dans la fiction aussi on essaie de voir cela avec peut-être une forme de surenchère. Dans le cinéma américain par exemple on voit la tendance d’aller plus loin qu’il y a vingt ou trente ans et de montrer des choses de plus en plus atroces, d’autant plus que les effets spéciaux sont plus faciles à fabriquer. »

Dans quelle mesure le roman policier a influencé ce qu-on appelle la grande littérature ?

 « Le roman policier ou le fait divers, il faudrait le voir, a toujours des liens avec la littérature. Déjà Stendhal, quand il écrit ‘Le rouge et le noir’, s’inspire d’un fait divers, et on voit bien que les grands auteurs racontent souvent des histoires de crimes, que ce soit Victor Hugo, que ce soit Balzac, que ce soit des romanciers plus contemporains. Et donc ils voient bien que ce qui est intéressant dans les histoires de crime, c’est que ça met en cause et en question l’existence même de l’homme. Et ils vont s’inspirer de cela dans la thématique et parfois aussi en pensant que mettre le lecteur dans les énigmes va lui permettre d’aller plus loin et de réfléchir. La thématique et la structure policières intéressent aussi des auteurs qui ne se revendiquent pas du genre policier et qui vont par ailleurs pouvoir recevoir un prix Goncourt et s’inscrivent donc bien dans la littérature générale. »

Pouvez-vous nommer quelques auteurs de romans policiers belges qui sont vraiment intéressants, vraiment captivants ?

Photo: Editions du MasquePhoto: Editions du Masque « Simenon reste l’auteur majeur, je crois, pas seulement en quantité parce qu’il y a de très grands romans de Simenon : ‘Le pendu de Saint-Pholien’, ‘Le bourgmestre de Furne’, ‘Le Chien jaune’ ou ‘Pedigree’ qui est une espèce d’autobiographie même s’il a des parents policiers, parce que Simenon a créé un univers à lui où l’atmosphère est importante, où il sent bien les gens, où il est très proche des gens. C’est un auteur qui continue à être lu et qui est très fort. Moi j’aime beaucoup Stanislas-André Steeman qui a un peu disparu aujourd’hui parce qu’il a fait des romans policiers d’énigmes assez classiques qui ont été adaptés au cinéma avant la guerre, donc ça date un petit peu. C’est quelqu’un qui a toujours su se mettre en question et réinventer quelque chose. Je crois que de ce point-de-vue là il faudrait continuer à le lire. Et puis on voit qu’aujourd’hui il y a des jeunes auteurs intéressants comme Pascale Fonteneau, Barbara Abel ou des auteurs plus âgés déjà comme Jean-Baptiste Baronian, qui continuent à inventer des univers originaux et mettre en place des décors. Cela se passe souvent, en plus de cela, en Belgique donc pour nous, Belges, cela a un intérêt particulier parce qu’on retrouve des paysages connus qu’on n’a pas dans les romans français qui se passent à Paris ou dans une région française. »

Photo: PocketPhoto: Pocket Et encore une dernière question et probablement la plus difficile pour vous. Avez-vous jamais entendu parler d’un roman policier ou d’un auteur de roman policiers tchèques ?

 « Non, j’avoue que ma connaissance de la littérature tchèque est un peu limitée. Je ne pense pas qu’on puisse dire que c’est Kafka, si c’est un auteur tchèque ou un écrivain d’Europe de l’Est. Je ne sais pas, je ne veux pas rentrer dans ces questions-là, parce que d’ailleurs on ne peut pas dire que ce soit vraiment de la littérature policière. Il y a d’autres choses qui sont plus proches de la littérature fantastique, il y a ‘Le Golem’ (de Gustav Meyring). Je le connais bien parce que je m’intéresse aussi à la littérature fantastique mais ce n’est pas la littérature policière. Donc moi, je n’en connais pas mais cela ne veut pas dire évidemment qu’il n’y a peut-être pas des choses que je devrais découvrir. »

20-04-2013