Les souvenirs pragois de Johannes Urzidil

Souvent je vous présente dans cette rubrique des images littéraires de la capitale tchèque. Je vous ai parlé déjà de plusieurs livres que les auteurs assez différents ont consacrés à Prague et chaque fois je me rends compte de ce que cette ville est une source d'inspiration intarissable et qu'elle continuera sans doute à inspirer de nombreuses générations d'écrivains. Aujourd'hui nous allons évoquer la capitale tchèque avec un écrivain qui l'aimait beaucoup mais que le sort a empêché d'y vivre. Il s'appelle Johannes Urzidil et nous lui devons le livre intitulé "Le Triptyque de Prague".

"C'était quand même un avantage pour l'enfant de ne pas grandir dans une famille bien protégée de la haute bourgeoise avec bonnes d'enfants et gouvernantes. Cela lui permettait de rôder dans les recoins, personne de ne se souciait de lui, il choisissait partout ses amis et ennemis d'enfance, et il lui était indifférent que la vitre brisée par son ballon fut tchèque, allemande, juive ou appartint à l'aristocratie autrichienne." C'est dans ces termes que Johannes Urzidil se souvenait de son enfance pragoise.

Né en 1896 à Prague dans une famille d'un employé de bureau des chemins de fer, il était marqué par la multiplicité ethnique de Prague. Son père était catholique allemand qui a épousé une veuve juive. Elle avait donné la vie déjà à sept enfants. Le petit Johannes était donc le huitième enfant de sa mère et le premier de son père. Lorsqu'il avait quatre ans, sa mère est morte et son père s'est remarié après quelque temps avec une Tchèque. Il l'a fait malgré son attitude négative vis-à-vis des Tchèques car c'était un home conséquent dans l'inconséquence et son caractère était original sinon bizarre. C'est lui qui faisait connaître au petit garçon le charme de Prague, mais surtout des églises et des auberges. L'enfant a reçu une éducation catholique. A l'école, il faisait partie du groupe des élèves aisés, au lycée, les étudiants riches s'écartaient de lui car sa situation sociale était loin d'égaler la leur. C'est sans doute là qu'il faut chercher les racines des motifs sociaux qu'on trouve dans tous ses ouvrages.

Après son baccalauréat en 1914, il a étudié à l'Université de Prague les langues germaniques et slaves et l'histoire de l'art. En ce temps-là, il écrivait déjà et publiait ses premiers écrits dans des revues littéraires. Bientôt, il est devenu un membre connu du cénacle Arco qui se réunissait dans le café du même nom. Il a fait connaissance de Franz Kafka, Max Brod, Franz Werfel, Egon Erwin Kisch. "A l'époque, la ville du Golem était d'une richesse étonnante en auteurs de langue allemande, se souvient-il. On y trouvait les romantiques aux cheveux bouclés et les réalistes ébouriffés nés au milieu du siècle précédent; les imitateurs d'un Rilke partis vers l'incertain chez qui les vieux airs de Bohême résonnait en sourdine; les rhapsodes et les apologistes des Vénus vulgivagues (...); à côté de cela on trouvait les professeurs titulaires de l'Impériale et Royale université Ferdinand qui écrivaient des pièces de théâtre."

 

Bien qu'écrivain de langue allemande, Johannes Urzidil était aussi l'homme de deux cultures. Parlant bien tchèque, il a résolu la question des nationalités à sa façon: il a noué des amitiés avec des personnalités importantes de la culture tchèque de l'époque. Il fréquentait par exemple les frêres Capek, l'écrivain Frantisek Langer, le peintre Jan Zrzavy. Il traduisait en allemand les vers du poète tchèque Otokar Brezina et a accepté avec plaisir la proposition d'Antonin Macek de traduire ses propres poèmes en tchèque. En 1922, il a épousé la fille du rabbin de Prague, Getruda Thieberger. A l'âge de 30 ans il a été admis à la loge franc-maçonnique, Harmonie. C'est à cette époque-là qu'il a commencé à s'intéresser aux séjours de Goethe en Bohême et, en 1932, il a publié un livre à ce sujet devenu plus tard une des sources d'informations pour Thomas Mann lorsqu'il écrivait son roman "Lotte à Weimar". Entre 1922 et 1933, Johannes Urzidil était attaché de presse de l'ambassade d'Allemagne à Prague mais après l'avènement du nazisme il a été obligé de renoncer à ce poste. En 1939, après l'occupation de la Tchécoslovaquie par les Allemands, il a du se cacher quelque temps dans le dédale des rues pragoises, dans des cimetières, dans la pénombre des salles de cinéma. Ainsi il a échappé au triste sort des autres juifs. En juin 1939, il a réussi à s'enfuir, tout d'abord en Italie, plus tard en Angleterre et, finalement, aux Etats-Unis. C'était une période terrible pour lui, car il voyait s'effondrer son rêve sur la coexistence amicale des Tchèques et des Allemands, rêve qu'il cherchait à réaliser par toute sa vie et toute son oeuvre.

 

Dans "Le Triptyque de Prague" Johannes Urzidil décrit, non sans humour, la rivalité qui opposait dans la ville la minorité allemande et les Tchèques. "En réalité, les nationalités, les confessions, les classes sociales ne désarmaient jamais, a-t-il écrit. Les étudiants allemands qui portaient les couleurs de leur corporation quand ils se promenaient sur le Graben, ce n'étaient pas pour s'amuser, prendre l'air ou guigner les filles, c'était pour proclamer une idéologie; et les étudiants tchèques, ne voulant pas être en reste, affichaient leurs convictions en portant la toque de velours slave. Sur le Ring (Place de la Vieille-Ville), en face de la Madone habsbourgeoise de la Victoire, on avait élevé à Hus un gigantesque monument en bronze afin de démontrer qu'on gardait le souvenir des vingt-sept protestants bohémiens décapités sur cette place par les bourreaux impériaux après la bataille de la Montagne blanche. Ce sont des choses qui ne s'oublient pas. Hus se dressait là (...) avec cette inscription sur le socle: "Aimez-vous les uns les autres et ne disputez la vérité à personne." En réalité il semblait penser autre chose: "Attendez un peu que vienne mon tour! Vous ne perdez rien pour attendre!" Son tour ou plutôt le tour de ceux qui se considéraient comme ses héritiers devait venir et de nouveau tomberaient les têtes. Cela non plus ne s'oublie pas. Chaque maison, chaque rue, chaque place à Prague criait sans désemparer tout au long de l'histoire: "N'oublie pas ceci! N'oublie pas cela! " A telle enseigne que le souvenir du passé et la soif de revanche en étouffait presque le présent. Cela était indubitable en ce qui concerne les adultes. Les enfants, eux, ils pouvaient leur arriver de s'en libérer. Mais être adulte signifiait se souvenir de faire payer, un jour aux Allemands, un autre jour aux Tchèques; les Juifs on les malmenait un jour à droite, un jour à gauche; quant à ces messieurs de l'aristocratie, ils vivaient de leur côté, de leur "petit côté", petitesse réduite aux proportions vertigineuses de leur Kleinseite."

 

Telle a été donc Prague vue par les yeux du petit Johannes, enfant moitié allemand, moitié juif, dont la belle mère était Tchèque. C'est beaucoup plus tard qu'il devait écrire ce Triptyque de Prague, livre qui réunit trois récits: "L'Affaire Passeur", histoire d'un jeune homme de famille aisée trop épris de justice; "Moi, Weissenstein Karl", confession d'un jeune homme qui partage ses sentiments entre deux femmes complètement différentes, ainsi que "Le Testament d'un jeune poète", souvenir des derniers jours de Karl Brandt, qui était ami de jeunesse de Johannes Urzidil. Les petits héros de ces histoires surgissent devant nous pour quelques moments pour s'évanouir, bientôt, dans la nuit des temps.

Le seul héros qui nous accompagne pendant toute la lecture, sans nous quitter un seul instant, le héros omniprésent qui peut être considéré comme le personnage principal de tout le livre est la ville elle-même. Elle est toujours là, avec ses ruelles et ses palais, ses auberges et ses cafés littéraires, ses taudis et ses parcs teintés d'automne, avec son rayonnement artistique et intellectuel, ses poètes et écrivains, dont certains disparaissent dans l'oubli après une vie courte et éphémère et d'autres continuent à marcher vers la gloire universelle. Johannes Urzidil essaie de les évoquer tous, car il sait bien qu'ils ont contribué, chacun à sa manière, à créer cette atmosphère inimitable qui a donné au monde un Rilke, un Meyrink, un Kafka, un Werfel. "Car le monde ne se nourrit pas seulement des esprits triomphants, dit-il, mais aussi de ceux qui sont passés en silence, pas seulement de ce qui acquiert la permanence mais aussi de ce qu'on descend chaque jour dans les dépôts les plus profonds que nulle fanfare ne tire de leur paix."

 

"Le Triptyque de Prague" de Johannes Urzidil, paru aux éditions Desjonquères, a été traduit en français par Jacques Legrand.