Les défis du christianisme moderne

Tomáš Halík
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Patience with God (Patience avec Dieu) – tel est le titre original du livre qui a valu à son auteur, le théologien tchèque Tomáš Halík, le Prix du meilleur livre théologique européen des années 2009-2010. Le livre a été écrit sur commande de la prestigieuse maison d’édition américaine Doubleday. L’Association européenne pour la théologie catholique a distingué cet ouvrage entre autres parce qu’il ne manque pas de traits autobiographiques car son auteur ose parler de sa recherche, de ses propres expériences et de ses propres crises de la foi.

Le chemin de Tomáš Halík vers la littérature n’a pas été simple. Il est né en 1948 dans une famille très cultivée. Son père était éditeur des œuvres des frères Karel et Josef Čapek et le petit Tomáš a grandi parmi les gens de lettres :

« Rien d’étonnant que je me suis mis à écrire des livres dès le moment où j’ai appris à tenir la plume et à différencier les lettres. Je ne voulais pas devenir cosmonaute mais écrivain. Et cela ne m’a pas lâché pendant longtemps. J’écrivais des romans historiques situés surtout à l’époque hussite parce que j’étais un hussite ardent. Ce n’est qu’au lycée que je me suis rendu compte qu’il valait mieux lire et étudier qu’écrire. Et j’ai abandonné l’écriture jusqu’à l’âge de cinquante ans. »

Diplômé de sociologie et de philosophie à l’Université Charles de Prague, Tomáš Halík n’est pas autorisé à enseigner sous le régime communiste et gagne sa vie comme psychologue, puis comme psychothérapeute auprès des toxicomanes. En 1978, il est ordonné prêtre en secret à Erfurt en Allemagne et s’impose peu à peu comme une personnalité importante de l’Eglise clandestine en Tchécoslovaquie. Il est également un des proches collaborateurs du cardinal et primat de l’Eglise catholique tchèque František Tomášek. Après la chute du communisme en Tchécoslovaquie, Tomáš Halík peut finalement avouer sa vocation religieuse, enseigner la théologie et célébrer les offices.

Tomáš Halík
Ce n’est qu’après avoir beaucoup étudié et voyagé, après être parvenu à la maturité spirituelle que Tomáš Halík est revenu à la création littéraire. Il ne fera ce pas qu’après avoir noué un dialogue avec d’autres cultures et d’autres religions et surtout avec l’athéisme, dialogue qu’il considère comme fondamental. Chaque année, en été, il passe désormais plusieurs semaines dans un ermitage en Rhénanie où il trouve le calme nécessaire pour la méditation et l’écriture. C’est là qu’il rédige toute une série d’ouvrages et la portée de ses pensées dépasse bientôt les frontières de République tchèque. Le livre « Patience avec Dieu » a déjà été publié en versions tchèque, anglaise, polonaise et allemande et sera traduit et publié aussi dans d’autres langues dont le chinois, le coréen et le français. Et il remporte finalement le Prix du meilleur livre théologique européen, prix qui vient d’être créé et dont Tomáš Halík est le tout premier lauréat :

« C’est une grande surprise parce que le prix du meilleur livre théologique est remporté par un pays qui est généralement considéré comme l’un des plus athées d’Europe sinon le plus athée au monde. Surpris, les gens se demandent comment il est possible qu’une telle contribution à la pensée théologique ait pu naître dans un pays dont ils sont convaincus qu’il ne peut pas enrichir la culture chrétienne. »

La commission qui a attribué le prix au livre de Tomáš Halík a apprécié entre autres le fait que l’ouvrage s’adresse au grand public et ne soit pas destiné uniquement aux milieux ecclésiastiques. Elle a constaté que le livre renouait d’une certaine façon avec le genre de l’essai théologique, genre illustré par Chesterton ou Guardini qui lui ont donné la profondeur des idées et aussi la beauté du style. Selon Tomáš Halík dans le monde actuel diminue le nombre de croyants complètement identifiés avec des institutions religieuses :

« En effet, leur nombre diminue de même que diminue le nombre d’athées convaincus. Et partout augmente le nombre de ceux qui cherchent la foi. Je m’adresse justement à ceux qui cherchent et je veux leur démontrer que la foi, si elle veut être vivante et authentique, ne peut pas être une idéologie mais qu’elle est aussi une recherche. »

Le livre de Tomáš Halík a été distingué aussi pour sa contribution au débat sur l’identité culturelle de l’Europe. L’auteur constate que le débat actuel est marqué par deux opinions extrêmes et contradictoires. D’un côté c’est le fondamentalisme chrétien et la nostalgie de la culture catholique du Moyen Age, une vision romantique du christianisme qui est dépassée et même dangereuse. D’autre côté, il y a la vision d’une Europe complètement sécularisée et où le christianisme serait tout à fait dépourvu de légitimité. Et Tomáš Halík d’affirmer que si le sécularisme dominait complètement l’espace public, il deviendrait lui-même une espèce de religion et qu’il serait une religion très intolérante. Il estime que les formes extrêmes de l’athéisme et du sécularisme sont beaucoup plus intolérantes que le christianisme actuel. L’avenir est donc, selon Tomáš Halík, dans le dialogue permanent entre la société laïque et sécularisée de l’Occident et la tradition chrétienne :

« Je montre que la foi parvenue à la maturité doit être capable de supporter des questions ouvertes, que la foi, c’est le courage d’explorer un mystère, que Dieu n’est pas un être caché derrière les coulisses de l’histoire et de la nature mais que c’est la profondeur du sens, que Dieu crée un contexte dans le cadre duquel la vie humaine prend son sens. »

Vus sous cette optique, chaque vie humaine mais aussi l’histoire de l’humanité et la nature ne sont qu’un fragment et c’est Dieu qui donne un sens à ce fragment. Et Tomáš Halík de constater encore que nous ne pouvons pas disposer de ce contexte et que Dieu n’est pas à notre disposition parce qu’il est mystère. La foi doit être donc accompagnée de patience. C’est pourquoi Tomáš Halík ne dit pas aux athées qu’ils n’ont pas raison mais qu’ils manquent de patience. D’après lui, le monde, tel qu’il est, permet une interprétation athée mais aussi une interprétation que nous offre la foi et nous pouvons choisir librement entre ces possibilités. Il estime que l’athéisme mais aussi la religiosité superficielle sont des manifestations d’impatience. Ce ne sont que des réponses trop faciles. Face au mystère et au silence de Dieu que connaît chaque croyant, il faut rester patient. Pour Tomáš Halík, la Foi, l’Espoir et l’Amour sont trois formes de patience face au mystère de Dieu.


Rediffusion du 10/09/2011