Les clowns intelligents Voskovec et Werich

Le Théâtre libéré de Prague - Osvobozene divadlo - n'était pas qu'un théâtre, qu'une scène d'avant-garde, il n'était pas qu'un établissement où l'on jouait la comédie. Il était tout cela et il était beaucoup plus. Grâce à ses protagonistes, Voskovec et Werich, l'existence du Théâtre libéré a été une étape incontournable de la culture tchèque du XXe siècle.

"Le Théâtre libéré je ne l'ai pas vu et je n'aurais pas pu le voir de mes propres yeux," écrit Vaclav Havel, président et dramaturge dans la préface du livre qu'a consacré à ce théâtre une Française, Danièle Monmarte, docteur en études slaves, "je l'ai pourtant vécu en "écho" lorsque Werich était au théâtre ABC, où j'ai eu la chance de travailler une saison (c'était la dernière de Werich au théâtre) comme machiniste. A cette période-là je me suis rendu compte que le théâtre ne devait pas être uniquement la somme mécanique du texte, des acteurs, des metteurs en scène, des spectateurs et des placeuses, mais devait être quelque chose de plus: le foyer spirituel de l'époque. A cette période-là et là-bas, j'ai décidé de consacrer une partie de ma vie au théâtre".

Dans les années vingt du XXe siècle, Prague est non seulement la capitale de la jeune République tchécoslovaque, mais elle acquiert bientôt la réputation d'un centre culturel important. De nombreux courants artistiques s'entrecroisent dans cette ville riche en possibilités. De nombreux petits théâtres naissent dans cette période et c'est dans un de ces théâtres d'avant-garde que commence la carrière fulgurante de Jiri Voskovec et de Jan Werich. Ils se rencontrent en 1913 à l'âge de huit ans dans une école privée de Prague. Ils deviennent amis, fréquentent le même lycée, assistent à l'effondrement de l'Autriche-Hongrie. De 1921 à 1924, Jiri Voskovec, qui est en partie d'origine française, fréquente le lycée Carnot de Dijon et il revient ensuite à Prague empreint de la culture française. Les deux amis se retrouvent à l'université mais le droit qu'ils étudient les intéresse bien moins que le théâtre. Ils écrivent et mettent en scène dans des conditions très modestes une pièce avec des chansons et des danses qu'ils intitulent West-Pocket-Revue et ils proposent au Théâtre libéré, scène d'avant-garde pragoise, de la jouer pour son public. Le succès est immédiat et ne cesse de croître. Le Théâtre libéré abandonne son ancien répertoire et se met à jouer les pièces de ces deux jeunes clowns.

 

Jan Werich et Jiri VoskovecJan Werich et Jiri Voskovec En 1929 Georges Omer écrit dans le journal Paris-Midi: "J'ai rencontré, chez le peintre Sima, MM. Voskovec et Werich qui non seulement sont les directeurs du seul théâtre d'avant-garde de Prague qu'ils ont fait vivre et prospérer, mais aussi sont eux-mêmes auteurs et acteurs. La West-Pocket-Revue qu'ils ont écrite, mise en scène, et où ils ont tenu les principaux rôles, a eu plus de représentations que les pièces à succès des théâtres les plus anciens et les mieux établis. L'un et l'autre sont pourtant des moins de vingt-cinq ans."

Le public tchèque adore le rire et ces deux jeunes comédiens savent non seulement être drôles, ils savent non seulement faire rire une salle comble, mais ils savent divertir leur public d'une façon qui n'est pas gratuite. Avec Voskovec et Werich on rit, mais ce n'est pas un rire méchant, un rire stupide, c'est un rire intelligent. Ils inventent tout un vocabulaire qui échappe bientôt du Théâtre libéré et envahit les rues.

Au premier abord Voskovec et Werich forment un couple mal assorti, mais c'est en cela que réside justement leur force. "Ce duo, d'un comique irrésistible, écrira Danièle Monmarte, "est formé d'êtres fondamentalement différents qui se complètent à merveille. Jiri Voskovec, le poète, dont les traits du visage sont d'une beauté remarquable, donne la réplique au vif et corpulent Jan Werich, dont le physique et les attitudes caractérisent sans nul doute le tempérament du clown. C'est comme si Rudolf Valentino se trouvait au cotés d'un dandy gentlemen farmer du style de Bernard Shaw."

 

Presque toute la musique qu'on entend au Théâtre libéré est signée Jaroslav Jezek. Le pianiste et compositeur Jezek transforme le duo Voskovec et Weirich en trio. Petit et presque aveugle, il ne monte pas sur la scène, il reste dans la fosse d'orchestre, mais sans sa musique les chansons du Théâtre libéré ne pourraient pas atteindre une popularité qui bat tous les records.

Avec chaque pièce qu'ils écrivent et jouent, avec chaque film qu'ils tournent, Voskovec et Werich déclenchent des tornades de rires. Entre leurs mains le rire deviendra une arme puissante avec laquelle ils combattent la bêtise humaine, un instrument de satire politique. Lorsque, dans les années trente, l'Europe commence à trembler devant le danger nazi, ils brandissent cette arme contre ce péril. C'est pourquoi ils sont obligés finalement de s'exiler et s'installent pendant la Deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis. Grâce à la radio et leur talent satirique, ils ne cessent de faire rire leurs compatriotes même pendant ces tristes années.

Aimé et vénéré par les foules, il jouera encore au théâtre et dans plusieurs films, et arrivera même, pour un moment, à remplacer Voskovec par un autre partenaire sur scène, l'excellent comédien Miroslav Hornicek. On continuera encore longtemps à chanter les tubes du Théâtre libéré dont cette chanson tirée de la pièce Le monde derrière les barreaux:

"La vie n'est qu'un hasard,
notre fortune n'est pas sans revers,
la vie s'écoule comme de l'eau
et la mort est comme la mer.

Tous finiront à la mer,
l'un plus tôt, l'autre plus tard,
toi qui aime dans la vie,
ne perds pas l'espoir!"