Les 100 premiers jours de la Charte 77

« Nous sommes persuadés que la Charte 77 contribuera à faire en sorte que tous les citoyens tchécoslovaques puissent vivre et travailler en hommes et en femmes libres. » Ce sont les derniers mots du manifeste rédigé par un groupe de dissidents et lancé le 1er janvier 1977 dans une Tchécoslovaquie « normalisée » par l’occupant soviétique. Ce geste de liberté et de courage provoque la colère noire des autorités communistes qui réagissent par une vague de représailles. Les documents sur ce tournant historique sont réunis dans le livre que ses auteurs Petr Blažek et Radek Schovánek ont intitulé « Prvních 100 dnů Charty 77 (Les 100 premiers jours de la Charte 77).

Un manifeste astucieux

Photo: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / AcademiaPhoto: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / Academia Le texte de la Charte est astucieux. C’est une œuvre collective mais la partie substantielle du texte a été rédigée par le dramaturge Václav Havel et le poète et romancier Pavel Kohout. Parmi les premiers signataires il y a aussi le philosophe Jan Patočka et l’ancien ministre des Affaires étrangères Jiří Hájek. Les auteurs de la Charte ne demandent que le respect de l’Accord d’Helsinki récemment signé par les dirigeants tchécoslovaques et qui garantissent les libertés et les droits de l’Homme. Dans le reste du document, ils dénoncent les principaux cas de violation de ces droits. La Charte dont le texte a mûri au cours du mois de décembre 1976, est officiellement lancée le premier janvier 1977 et elle est tout de suite publiée par le Monde, le Frankfurter Algemeine Zeitung, The Times et The New York Times. Petr Blažek, auteur qui retrace dans son livre les événements des cent premiers jours de l’existence de ce document, évoque la réaction violente des autorités tchécoslovaques :

« Le 7 janvier 1977 lors de la réunion régulière du présidium du Comité central du Parti communiste de Tchécoslovaquie, organe suprême du Parti, les participants décident non seulement de lancer une campagne médiatique de dénigrement mais aussi de prendre des mesures de répression contre les signataires de la Charte. Les représentants du parti s’adressent aux ministères compétents et à la procurature leur demandant de préparer un procès politique contre les signataires et ces institutions s’exécutent. Outre les représailles sous forme d’interrogatoires menés par la StB ( la police politique du régime communiste), et la préparation d’un procès politique, les autorités prennent toute une série de mesures secondaires. La police confisque aux signataires par exemple leurs permis de conduire, ils perdent leur travail ou sont obligés d’accepter des postes inférieurs. »

Les naufragés et les usurpateurs

Photo: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / AcademiaPhoto: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / Academia D’autres signataires sont écroués et finissent en prison. Malgré ces représailles contre les protagonistes de la Charte mais aussi contre leurs proches et amis, le nombre de signataires du document ne cesse d’augmenter et leurs noms sont diffusés par Radio Europe libre. Face au danger de la contagion libérale, la presse communiste se mobilise. La condamnation officielle de la Charte tombe le 12 janvier 1977 dans le Rudé Právo, l’organe du Parti communiste. Petr Blažek évoque ce long texte intitulé « Les naufragés et les usurpateurs » :

« C’était un des premiers articles qui a fait démarrer la campagne contre les représentants de la Charte 77. L’auteur de cet article est inconnu. Il est signé RP ce qui est une abréviation du nom du journal Rudé Právo. Il s’agit probablement d’un texte collectif. L’article dénonce les représentants de la Charte comme les adversaires du socialisme. Ils sont remis dans le contexte du Printemps de Prague présenté dans l’article comme ‘la crise de 1968’ qui n’aurait été surmontée que grâce à l’intervention des armées amicales du Pacte de Varsovie. C’est ainsi que la presse officielle désignait en ce temps-là l’occupation de la Tchécoslovaquie en août 1968. »

L’Anticharte

Photo: AcademiaPhoto: Academia Le livre de Petr Blažek et Radek Schovánek réunit d’innombrables documents, textes officiels, témoignages de signataires, procès-verbaux, articles de journaux, extraits de Mémoires, caricatures et photos, qui forment ensemble un tableau plastique de cette période cruciale dans l’histoire de la Tchécoslovaquie. Tous les moyens sont mobilisés pour étouffer dans l’œuf ce mouvement de désobéissance qui risque de se propager à toute la société. Petr Blažek constate :

« Dans ce cas a été surpassé même la phraséologie propagandiste du début de la normalisation. C’était plutôt comme un retour aux années 1950. L’initiative la plus importante de cette campagne de dénigrement est le fameux rassemblement, la soi-disant ‘Anticharte’, qui se tient le 28 janvier au Théâtre national de Prague et puis, un autre, le 4 février au Théâtre de la musique. Le premier rassemblement réunit surtout les gens de théâtre classique, tandis que le second est une réunion de chanteurs, musiciens et vedettes de la télévision. »

Convoqués au Théâtre national, les meilleurs artistes du théâtre et du cinéma sont obligés d’apposer leur signature sous une déclaration condamnant la Charte et ses auteurs. Ils signent sachant que le refus de signer risque de leurs fermer les portes des théâtres et des studios de cinéma et de mettre fin à leur carrière. Les photos dans le livre illustrent l’atmosphère accablante qui pèse sur les participants à cette assemblée de la honte. Ceux qui refusent de se soumettre à cette humiliation sont peu nombreux et les conséquences de leur courage ne se feront pas attendre. Selon Petr Blažek, ce genre d’humiliation des artistes n’est pas nouveau dans l’histoire du pays :

Photo: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / AcademiaPhoto: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / Academia « Cette campagne revêt des aspects qui rappellent non seulement les années 1950 mais encore les procédés utilisés par les nazis lors de la Deuxième Guerre mondiale. Après l’attentat contre Reinhard Heydrich, un rassemblement semblable avait été organisé au Théâtre national comme l’expression de la loyauté au Troisième Reich et certains artistes ayant été obligés d’y participer, se sont rendus également à la réunion au Théâtre national en 1977. Les méthodes utilisées contre la Charte ont été donc inspirées par des périodes très répressives, ce qui se répercutait aussi dans le vocabulaire de la campagne. »

La presse officielle se déchaîne

Photo: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / AcademiaPhoto: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / Academia Des rassemblements et des réunions semblables sont organisés dans tout le pays. Des artistes, des écrivains, des musiciens mais aussi des enseignants, des chercheurs, des médecins et même des ouvriers sont poussés par le régime à condamner la Charte, c’est-à-dire, un texte qui n’a jamais été officiellement publié et qu’ils ne connaissent pas. Malgré l’absurdité de cette situation, leurs déclarations condamnant un document qu’ils n’ont jamais lu, sont publiées par la presse officielle qui joue, selon Petr Blažek, un rôle majeur dans la campagne de dénigrement :

« Dans le premier article paru le 7 janvier 1977 et puis dans des centaines d’autres, dans les émissions de la télévision et de la radio publiques ont été publié d’innombrables reportages et des textes de dénigrement. La campagne a envahi aussi un grand nombre d’autres périodiques et même par exemple le magazine humoristique Dikobraz qui publiait des caricatures sur commande. Les auteurs de ces articles exploitaient même des documents préparés par la StB. »

Le testament de Jan Patočka

Photo: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / AcademiaPhoto: repro 'Prvních 100 dnů Charty 77' / Academia La StB déploie d’innombrables activités pour décourager et stigmatiser les signataires de la Charte et pour les isoler de la société majoritaire. Une des premières victimes de cette offensive implacable est le philosophe Jan Patočka dont le cœur flanche après un long interrogatoire par la StB et qui meurt quelques jours plus tard dans un hôpital de Prague. Avant de mourir, il rédige cependant à l’hôpital un texte intitulé « Ce que nous pouvons attendre de la Charte 77 », texte qui figure également dans le livre de Petr Blažek et de Radek Schovánek. Considéré parfois comme le testament du grand philosophe, le texte exprime l’espoir que, malgré les obstacles et les dangers, la Charte ne cessera de rappeler aux gens que les droits de l’homme font défaut dans leurs vies.

Entretemps, le noyau des signataires de la Charte s’organise, on élit ses premiers porte-paroles et on publie les premiers documents dénonçant les cas flagrants de violation des droits de l’homme. Ce sont les premières fissures dans le monolithe du régime totalitaire qui finira par s’effondrer douze ans plus tard.

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