Le Livre de l’année 2018

« Je pensais que cela n’intéresserait personne. Quand je faisais les entretiens avec les solitaires de la Šumava, je me demandais : ‘Qui peut s’intéresser à ces gens à part moi ?’ » Ces doutes ont accompagné la rédaction du livre que son auteur Aleš Palán a intitulé Raději zešílet v divočině (Mieux vaut devenir fou dans un lieu sauvage). C’est un recueil de huit entretiens avec des personnes qui ont fui la civilisation et se sont réfugiées dans les forêts du massif de la Šumava. Cet ouvrage qui, même de l’avis de son auteur, n’était pas susceptible d’intéresser le public, a été finalement un grand succès de librairie et proclamé Livre de l’année.

Une enquête pour le public littéraire

Jiří Peňás, photo: Vojtěch Havlík, ČRoJiří Peňás, photo: Vojtěch Havlík, ČRo L’enquête sur le Livre de l’année a une longue tradition. Elle a été lancée dès les années 1920 par le journal Lidové noviny (La gazette populaire) et c’est ce même journal qui a renoué avec cette tradition en 1991. Le journaliste Jiří Peňás présente cette enquête qui peut être considérée comme un prix littéraire assez spécial :

« Depuis la première édition de cette enquête en 1928, les organisateurs sélectionnaient les participants, c’est à dire les personnes interrogées. Ces personnes ne représentent pas un échantillon sociologique de la société tchèque, c’est plutôt un échantillon de la communauté des lecteurs, du public lié d’une façon ou d’une autre à la littérature, qu’il s’agisse des auteurs eux-mêmes ou, dans une plus grande mesure encore, de ceux qui en parlent, qui la jugent d’une façon critique. Il y a des historiens de la littérature, des critiques, des éditeurs. Il s’agit donc de ce que nous pourrions appeler le public littéraire. »

Un exotisme accessible

Jiří Peňás figure aussi parmi ceux qui ont été invités à participer à cette enquête et à choisir trois livres qu’ils jugeaient les plus remarquables sur toute la production de l’année écoulée. Habituellement, le nombre de ceux qui répondent à l’enquête varie autour de deux centaines. Cette année la situation a été un peu différente parce qu’une partie des personnes interrogées a refusé de participer à cette enquête organisée par le journal Lidové noviny qui fait partie du groupe médiatique Mafra lié au premier ministre tchèque Andrej Babiš. Bien que le groupe Mafra soit transféré aujourd’hui dans un fonds fiduciaire, une partie des personnes interrogées estiment que cette situation nuit à l’objectivité du journal. Quoi qu’il en soit, l’enquête a été réalisée et ce n’est ni un roman, ni un livre de nouvelles mais un recueil d’interviews qui a gagné. Jiří Peňás constate :

« Je n’ai pas été surpris par cette première place parce qu’on a beaucoup écrit à propos de ce livre. C’est un livre idéal qui se lit facilement, qui ne dérange pratiquement personne et qui semble intéressant. Mais il faut dire qu’il est vraiment intéressant et qu’il reflète d’une certaine façon l’esprit de notre époque. Il présente des gens qui décident de fuir la civilisation, de se réfugier dans un lieu sauvage et de vivre dans le massif de la Šumava. C’est donc un exotisme accessible. »

Les avantages du dialogue

Aleš Palán, photo: Kristýna Hladíková, ČRoAleš Palán, photo: Kristýna Hladíková, ČRo Nous avons parlé d’Aleš Palán et de son livre dans cette rubrique déjà en août de l’année dernière (ici). Aleš Palán n’est pas un inconnu sur la scène littéraire tchèque. Auteur de plusieurs livres d’entretiens, il est aussi lauréat de plusieurs prix littéraires. Interrogé sur les raisons pour lesquelles il préfère la forme de l’entretien, il répond :

« Je pense que cela est plutôt dû à une certaine incapacité de ma pensée, de ma façon de réfléchir. Je réfléchis de préférence dans le dialogue. Quand je suis seul, quand j’écris seul, je ne suis pas capable d’inventer beaucoup de choses. Cela ne veut pas dire que je deviens dans le dialogue une grande source de la sagesse, mais quand même... J’aime donc les débats avec les lecteurs parce que, lors de ces rencontres, je me désembrouille moi-même, je vois plus clair le contenu de mon livre et je commence à comprendre ce que j’ai écrit. »

Le prix de la liberté des ermites modernes

Photo: ProstorPhoto: Prostor Dans son livre, Aleš Palán amène donc le lecteur à la découverte de ces solitaires de la Šumava. Ces ermites modernes vivent dans un isolement volontaire. Cherchant la liberté et l’apaisement au sein de la nature, ils fuient non seulement la civilisation et les obligations qu’elle nous impose mais ils cherchent souvent aussi à conjurer leurs démons intérieurs, à échapper à l’alcool, à la drogue et à la folie. Ils vivent au rythme des saisons, dans une pauvreté quasi absolue, sous le soleil, sous la pluie ou sous la neige, n’ayant pour compagnons que quelques animaux domestiques ou sauvages. La majorité d’entre eux manifestent un fort penchant pour la spiritualité et le mysticisme. Les rencontres avec ces six hommes et deux femmes ont apporté un changement profond dans la vie d’Aleš Palán :

« Les solitaires de la Šumava n’élèvent pas la voix, ils ne moralisent pas à une ou deux exceptions près. Ils ne disent pas : ‘Attention, vous détruisez la nature, vous courez toujours après quelque chose…’ D’ailleurs nous savons tout cela. Mais leur pureté, leur fermeté et leur persévérance - certains vivent dans la solitude depuis plus de cinquante ans - nous tendent un miroir. Pour moi, ils ont remis en cause les choses essentielles de la vie. Pourquoi fait-on une activité ? Pourquoi cherche-t-on à nouer et à entretenir une liaison ? Ils ne disent pas qu’il ne faut pas le faire, mais leur altérité radicale nous pose les questions les plus profondes et tout à fait essentielles. »

Une expérience qui continue

Photo: 'Raději zešílet v divočině' / ProstorPhoto: 'Raději zešílet v divočině' / Prostor Pour Aleš Palán, l’expérience unique qu’il raconte sous forme d’interviews dans son livre, n’est pas terminée. Elle continue d’une certaine façon aussi parce qu’il continue de rencontrer des solitaires de régions diverses en République tchèque et parce qu’il prépare déjà un autre livre, le deuxième tome de son ouvrage. Il est toujours à la recherche des histoires des gens qui vivent, souvent sans identité, dans les régions frontalières du pays. Il laisse aux critiques et aux éditeurs le soin de s’interroger sur les causes de son succès et du grand intérêt que les entretiens avec les solitaires de la Šumava ont suscité chez les lecteurs. Parmi ceux qui se posent ces questions il y aussi la journaliste et critique littéraire Klára Vlasáková :

« Pour moi c’est un livre que je ne qualifierais probablement pas de ma plus grande découverte littéraire de cette année, mais je pense que c’est un livre qui reflète assez bien un certain climat dans la société. Aleš Palán a rendu visite à des solitaires ou si vous voulez des ermites vivant dans le massif de Šumava et a réalisé une série d’entretiens avec eux, sur les motifs de leur décision de vivre isolés, sur leur vision du monde, etc. Et pourquoi je pense que ce livre reflète un certain climat dans la société ? Je pense que nous pouvons voir actuellement des gens qui ont tendance à se demander comment survivre dans cette période du capitalisme tardif, qui se tournent vers la spiritualité et le mysticisme, que ce soit une recherche sérieuse et profonde ou un mysticisme de pacotille. Ce livre s’exprime très bien sur ce phénomène et ce n’est sans doute pas un hasard qu’il soit tellement lu et vendu. »