L'année George Sand

14-08-2004

"Dans ce siècle qui a pour loi d'achever la révolution française et de commencer la révolution humaine, l'égalité des sexes faisant partie de l'égalité des hommes, une grande femme était nécessaire," lit-on dans le discours écrit par Victor Hugo pour les obsèques de George Sand. Inutile de présenter cette "grande femme" à un public francophone. En 2004, année de son bicentenaire, c'est vrai, on connaît moins, on lit moins ses oeuvres, car on lit moins en général. Cependant, George Sand, en tant que personnalité des lettres et de la politique françaises, en tant que figure de proue du début du mouvement féministe, et enfin, en tant qu'amie et inspiratrice de poètes, musiciens et peintres, femme libre, femme à scandales, n'est pas et ne pourra être oubliée, car en l'oubliant, on oublierait une partie importante de la culture française. On ne se lasse pas d'ailleurs d'écrire des livres et des pièces de théâtre sur sa vie, ses liaisons avec Musset et Chopin continuent à susciter la curiosité des lecteurs. Tout cela est donc suffisamment connu. Si je me joins quand même au choeur de ceux qui célèbrent cette année le bicentenaire de la "Dame de Nohant", c'est pour parler de ses ancêtres et de ses rapports avec la Bohême, car la Bohême, nous allons le démontrer, a joué un rôle certain dans son travail littéraire. Il est fort probable aussi que George Sand ait eu des ancêtres tchèques...

Dans son enfance et dans sa jeunesse, la petite Aurore Dupin, qui deviendra par la suite George Sand, est très influencée par sa grand-mère chargée de son éducation, Marie-Aurore Dupin, fille naturelle du Maréchal de France, Maurice de Saxe, qui, lui-même, était fils naturel d'Auguste II, duc de Saxe et roi de Pologne. Il y a donc du sang royal dans les veines de la petite Aurore.

Maurice de SaxeMaurice de Saxe Il est vrai que dans sa famille, il y a beaucoup de liaisons et d'enfants illégitimes, beaucoup d'enfants qui doivent leur existence à l'amour et non pas à des mariages de raison conformes aux lois d'une société où règnent l'argent et la naissance. Aurore elle-même est d'ailleurs l'enfant d'une mésalliance, car son père a épousé secrètement et contre la volonté de sa mère une danseuse nommée Sophie-Victoire Delaborde. On voit donc que l'amour dans la famille Dupin ne connaît pas de loi et tout cela créée un climat propice à la naissance d'une fille qui deviendra une femme de lettres romantique. Aurore se sait arrière-petite-fille de Maurice de Saxe, mais sait-elle quelles sont les autres particularités de son arbre généalogique?

Le chercheur Georges Lubin publiera le résultat de ses recherches sur les ancêtres de George Sand dans un article intitulé "George Sand, descendante d'un roi de Bohême ». Comment est-il arrivé à une conclusion aussi surprenante ? Nous avons dit que Maurice de Saxe était le fils du roi de Pologne Auguste II, et parmi ses ancêtres, il y a Albrecht le Courageux, qui figure dans les documents latins sous le nom d'Albertius Animosus. L'épouse de ce margrave de Thuringe et de Meissen s'appelait Zdenka et elle était la fille du roi tchèque Georges de Podebrady, surnommé Roi hussite. Né en 1449, Zdenka arrive à Meissen à l'âge de dix ans pour y vivre jusqu'en 1510. Aujourd'hui encore, on montre dans la cathédrale de Meissen une stèle avec un relief représentant Zdenka, fille du roi de Bohême. On ne sait pas, en général, que cette princesse tchèque faisait partie de la longue lignée des ancêtres de George Sand.

Nous ne savons pas si l'écrivaine savait qu'elle était descendante de Georges de Podebrady, mais on en vient à se demander si cette ascendance tchèque s'est reflétée de quelque façon dans l'oeuvre de la grande dame des lettres françaises. On sait que Georges Sand donnait une assez grande importance à la naissance, à l'hérédité, à cette empreinte que laissent en nous le corps et l'âme de nos ancêtres. On ne peut pas exclure donc que ce soit justement cette voix du sang qui a amené l'écrivaine à s'intéresser profondément à l'histoire tchèque.

 

La Bohême apparaît à plusieurs reprises dans les oeuvres de George Sand. Il s'agit surtout des romans Consuelo et la Comtesse de Rudolfstadt. Dans les deux romans, on trouve de nombreuses informations sur l'histoire des Tchèques, les hussites et la culture tchèque. Il y aussi de nombreuses données géographiques concernant le pays et ses monuments. Marquée sans doute par les mouvements libérateurs de la première moitié du XIXe siècle, l'écrivaine condamne l'oppression religieuse et la germanisation auxquelles était exposé le peuple tchèque et se prononce clairement pour son droit à la liberté nationale. Elle avoue être très surprise d'y trouver tant d'événements, une telle richesse historique, surtout en ce qui concerne le mouvement et les guerres hussites.

Pour se documenter, elle lit de lourds ouvrages d'histoire et elle finit par écrire deux études historiques consacrées à deux grandes figures du mouvement hussite, Jan Zizka et Prokop Holy. En 1838, dans son roman Spiridon, qui est, entre autres, une défense de la doctrine socio-chrétienne de son ami Pierre Leroux et du protestantisme, elle consacre plusieurs passages à Jan Hus et à Jerôme de Prague, deux réformateurs de l'Eglise brûlés vifs lors du Concile de Constance au début du XVe siècle.

 

Les description de Prague et du paysage tchèque que George Sand donne dans son roman Consuelo sont tellement convainquantes qu'on en arrivera à la conclusion qu'elle a visité Prague. La légende sur la visite de George Sand en Bohême prend racine aussi dans des travaux de chercheurs littéraires et elle serait considérée comme vraie encore aujourd'hui s'il n'existait pas une lettre que la Dame de Nohant à écrit à sa traductrice tchèque Sofie Podlipska. Elle remercie Sofie Podlipska dans la lettre pour l'envoi de sa traduction tchèque de Consuelo, oeuvre que Sofie Podlipska, elle-même écrivaine, considérait comme, je cite, « une perle parmi les romans ». La lettre est intéressante de plusieurs points de vues. Elle démontre, entre autres, l'état d'âme dans lequel George Sand travaillait sur ses romans hussites, elle est un témoignage presque intime sur l'intérêt profond que l'écrivain portait à son sujet. George Sand écrit:

Sofie Podlipska, photo: CTKSofie Podlipska, photo: CTK "Je suis vivement touchée, Madame, de l'envoi que vous voulez bien me faire - je ne l'ai reçu que depuis quelques jours - et de l'excellente lettre qui y est jointe. C'est un bonheur pour moi. Je le sais d'être traduit par vous et c'est une douceur que d'être aimée en même temps avec tant de délicatesse et de générosité. M. Léger a bien voulu m'envoyer la traduction en français de votre intéressante préface. Elle m'a emportée au temps déjà éloigné où je rêvais les aventures de Consuelo, et où, manquant beaucoup de renseignements - j'essayais de m'initier par interprétation et par divination au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à l'esprit profane caché sous le symbole de la coupe. Je n'avais ni la liberté ni le moyen d'aller en Bohême, et je me disais que si je commettais quelques erreurs, la Bohême me le pardonnerait à cause de l'intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que le peuple qui a eu un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera toujours un grand peuple."

14-08-2004