Ladislav Fuks : Variations pour cordes sombres

«Savez-vous ce qui m’a inspiré le plus dans la création littéraire, a demandé un jour l’écrivain Ladislav Fuks à un journaliste. C’était toujours la musique. Elle est pour moi le pain spirituel. » En effet, l’écrivain n’est jamais arrivé à se rassasier de la musique de Bellini, de Donizetti et de Puccini et le climat musical dans lequel il a baigné presque toute sa vie, se reflète aussi dans le titre de son roman «Variations pour une corde sombre» considéré comme un des meilleurs sinon le meilleur ouvrage qu’il ait signé.

Ladislav Fuks publie son premier grand succès en 1963. Le roman qui s’appelle «Monsieur Théodore Mundstock » aborde d’une façon originale le problème du racisme. Le roman raconte l’histoire d’un juif menacé de déportation qui cherche à se préparer à supporter la vie dans un camp de concentration. Le livre réunit déjà quelques grands thèmes de l’ensemble de l’oeuvre de Ladislav Fuks. L’auteur de sa monographie, Aleš Kovalčík, répertorie les thèmes qui ont nourri l’inspiration du romancier:

«Le leitmotiv des œuvres de Ladislav Fuks est le conflit entre le bien et le mal. Nous pouvons le voir dans le conflit entre les enfants qui sont souvent personnages principaux de ses livres et la brutalité du monde dans lequel ils doivent vivre. Ces enfants sont confrontés à l’indifférence et parfois même à la méchanceté du monde adulte, des membres de leur famille et des personnes de leur entourage. C’est avec cela qu’est lié le motif de la mort qui apparaît dans ses livres sous diverses formes. La thématique funéraire chez lui est très marquante et bien originale. Dans certaines œuvres transparaît aussi une religiosité latente et cachée.»

 

En 1967, Ladislav Fuks descend encore plus profondément dans la peinture du mal et écrit le roman d’horreur «L’incinérateur de cadavres». En menant à la perfection le développement progressif des motifs, il donne une image fascinante de la genèse du mal. Le héros du livre, un employé des pompes funèbres se laisse progressivement imprégner par les forces du mal qui règnent dans toute la société martyrisée par l’occupant allemand et devient exécuteur du mal dans sa propre famille. Ladislav Fuks s’affirme bientôt comme un grand maître du style. Aleš Kovalčík relève quelques aspects de sa méthode littéraire:

«En ce qui concerne le style, ce qui attire le plus l’attention du lecteur sera sans doute sa virtuosité de composition. Ladislav Fuks doit sa renommée entre autres à son utilisation du détail. Dans ses meilleurs oeuvres il a créé une structure littéraire ou chaque détail a sa place et revêt une importance précise. D’autres éléments de composition importants sont des /rebondissements choquants dans l’évolution de l’histoire, des coups de théâtre, des dénouements surprenants, sa capacité extraordinaire à créer une atmosphère souvent oppressante. Il excelle aussi dans la peinture de la vie intérieure de ses héros enfantins et adultes.»

Et Aleš Kovalčík de constater que c’est un savant mélange de genres littéraires qui est typique de l’œuvre de Ladislav Fuks. Il cite dans ce contexte le livre «L’affaire du conseiller de la préfecture de police », un roman policier qui est aussi une nouvelle psychologique, ou le livre «Les souris de Nathalie Moshaber» qui est à la fois une fable et un roman d’horreur aux éléments allégoriques.

Après l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique en 1968 Ladislav Fuks ne se réfugie pas dans le silence comme certains de ses collègues littéraires. Il veut continuer à écrire et il lui faut donc faire un compromis avec le régime. Il écrit plusieurs livres dont les sujets sont susceptibles de plaire aux autorités en place, mais son art le trahit et cette période restera la plus faible et la moins intéressante de sa carrière. Ce n’est qu’en 1983, lorsqu’il publie le roman «La duchesse et la cuisinière», une grande fresque décrivant la lente décomposition de l’Autriche - Hongrie que ses lecteurs retrouvent leur romancier bien aimé.

 

A la fin de sa vie, le romancier rédige se Mémoires, une importante somme de souvenirs censurés assez rigoureusement par l’écrivain lui-même. Il y évoque sa vie publique, il explique certaines de ses attitudes, la genèse de ses oeuvres, mais il ne dit que peu de choses sur sa vie privée. Les Mémoires ne seront publiés qu’en 1995, donc après la mort de l’écrivain. L’éditeur Jiří Tušl y ajoute des passages explicatifs et devient co-auteur de cet ouvrage. En 2008 les Mémoires de Ladislav Fuks intitulés « Mon miroir et … ce qui a été derrière le miroir » paraissent en deuxième édition toujours avec les commentaires de Jiří Tušl :

«J’ai respecté l’épigraphe qui introduit la deuxième édition de ses Mémoires. Ladislav Fuks dit n’écrire que sur ce qui l’a motivé à entrer en littérature et qu’il ne veut juger ni les gens, ni le régime parce que c’est la tâche de Dieu. J’ai choisi avec beaucoup de soins dans ses souvenirs les passages importants pour la formation de sa personnalité. Je ne sais plus quel classique a dit : ‘Tu comprendras mieux un livre quand tu connais son auteur.’ J’ai tâché de donner une image compacte de la personnalité de l’écrivain et d’éviter que cette image soit éparpillée. C’est pourquoi les intermezzos, les commentaires que j’ai ajoutés à ce livre et qui sont les regards de l’autre côté, ne font que compléter les souvenirs de Ladislav Fuks. Je n’ai jamais violé notre accord qui m’engageait à ne publier que les informations autorisées par lui. Je n’ai fait qu’une seule exception, et c’est le passage sur son mariage raté.»

Bien que ce livre soit plein d’informations intéressantes, le lecteur cherchant à mieux connaître la vie de Ladislav Fuks restera donc sur sa faim. C’est dans les romans de Ladislav Fuks qu’il doit chercher et qu’il apprendra beaucoup plus sur l’âme de leur auteur que dans son livre des Mémoires.

 

Rediffusion du 22/08/2009