La dictature sexuelle de Mouammar Kadhafi

29-11-2014

La journaliste du Monde Annick Cojean est l’auteur d’un livre explosif sur l’esclavage sexuel dans le harem de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Dans ce document intitulé « Les proies. Dans le harem de Kadhafi. » elle a réuni les témoignages sur ce phénomène tabou en Lybie. Venue à Prague pour présenter la traduction tchèque de son livre, elle a évoqué au micro de Radio Prague la vie de Soraya, une jeune femme contrainte de vivre pendant plusieurs années dans le harem du dictateur, ainsi que la blessure profonde que la dictature sexuelle de Mouammar Kadhafi a laissé dans la population libyenne. Voici la seconde partie de cet entretien :

Annick Cojean, photo: Eva Kořínková / Site officiel de l'Institut français de PragueAnnick Cojean, photo: Eva Kořínková / Site officiel de l'Institut français de Prague Dans la seconde partie de votre livre vous évoquez l'enquête que vous avez menée en Lybie. Vous vous êtes lancée sur les traces de ces esclaves sexuelles. Qu'est-ce que vous avez appris ?

 « Eh bien, à partir de l’histoire de Soraya, je suis allée sur ses traces pour essayer de vérifier le maximum des choses de ce qu’elle m’avait dit, dans sa famille, dans son école, etc., et puis j’ai rencontré justement d’autres femmes de différentes générations qui avaient subies les attaques de Kadhafi. J’ai pu vérifier à quel point c’était un système généralisé. Il y a avait les filles qu’il prenait pour son harem, mais il y avait aussi de jeunes, très jeunes femmes, qu’il prenait pour une heure, pour une nuit, pour une semaine, pour un mois. Il y avait des ramifications absolument partout. Pas seulement en Lybie mais dans le reste de l’Afrique et même en Europe, puisqu’il avait aussi des envoyées spéciales, des femmes de confiance, qui venaient chasser des proies pour lui à Paris, à Bruxelles, en Italie, dans différents pays européens. Et chaque fois qu’il voyageait dans un pays d’Afrique, il demandait toujours d’être accueilli par des femmes, parce qu’il était le soi-disant ‘ grand libérateur des femmes’, mais c’était surtout l’occasion de choisir les femmes pour sa consommation personnelle. Dictateur qui s’était auto-proclamé ‘Roi des rois d’Afrique’, ce qu’il n’a jamais réussi parce qu’il a toujours échoué dans ce qu’il rêvait d’être, il se débrouillait pour avoir des épouses ou des filles des chefs des Etats dans lesquels il allait, pour essayer de les convaincre de lui appartenir, ne serait-ce qu’un moment. »

L’exemple du dictateur a-t-il été suivi dans la société libyenne ? Ce genre de comportement vis-à-vis des femmes s’est-il généralisé dans la société ?

Mouammar Kadhafi, photo: James Gordon, CC BY 2.0 GenericMouammar Kadhafi, photo: James Gordon, CC BY 2.0 Generic « Je pense que oui, parce que c’était un système de corruption morale très contagieux d’une certaine façon. D’abord ses fils. Je n’ai pas enquêté spécialement sur ses fils, mais les histoires sur les fils Kadhafi sont de notoriété publique. Quand ils voyageaient, ils sont allés en Suisse, en France, partout il y avait des histoires atroces avec les fils Kadhafi. D’ailleurs le père lui-même essayait d’avoir les épouses de ses fils. Il y a plein d’histoires comme ça. Donc c’était une sorte de corruption morale absolument terrible. Et puis, bien sûr, son clan qui avait tous les pouvoirs et se comportait d’une façon extrêmement arrogante. Ils pouvaient tout se permettre. Pour avoir un job, un privilège, des postes de chefs d’administration et de diplomates d’ambassades, ça passait régulièrement par le sexe. »

Dans le dernier chapitre de votre livre vous évoquez la situation récente en Lybie. Pouvez-vous comparer les situations avant et après la chute de Kadhafi ?

 « Ecoutez, les dernières nouvelles, y compris celles depuis le moment où j’ai écrit mon livre, sont très tristes et rendent assez pessimiste, malheureusement. Il y avait beaucoup d’espoir avec cette révolution, quand même. Tout le monde ne peut que se réjouir de la chute d’un tortionnaire, évidement. Mais c’est vrai que ce qui se passe en Lybie est terrible. Kadhafi avait absolument corrompu le système moralement, économiquement. Il n’avait rien fait pour développer l’économie. Il n’avait surtout pas organisé un Etat. Il n’y a pas les fondements d’un Etat. Donc, une fois coupée la tête de Kadhafi, il n’y avait plus rien. Et le pays est en train d’éclater d’une façon absolument tragique et chaotique. Les tribus sont en train de se monter les unes contre les autres, les villes les unes contre les autres. Kadhafi a beaucoup armé la population. Lybie, 2011, photo: ليبي صح, public domainLybie, 2011, photo: ليبي صح, public domainIl y avait des dépôts d’armes qui ont été laissés à ciel ouvert et ont été pillés par des tribus, par des troupes, par des islamistes qu’on a retrouvé au Mali et qu’on retrouve chez les troupes d’islamistes y compris les troupes de l’Etat islamique qui se proclament comme telles maintenant. Donc, c’est un Etat qui est dans une voie terrible de pourrissement. C’est une espèce de ‘pétaudière’ qui peut éclater à tout moment. Et l’on sait qu’actuellement les islamistes les plus intégristes sont en train de prendre le pouvoir. Donc c’est très compliqué. Kadhafi a laissé le pays dans une situation terrible, les gens n’ont pas les habitudes et les réflexes démocratiques et donc le pays s’entredéchire actuellement. »

Pourquoi n’y a-t-il pas en Lybie une véritable volonté de révéler la vérité sur ces crimes sexuels et de réhabiliter les victimes ?

 « Alors, ça a changé. Lorsque j’ai fini ce livre, personne ne voulait qu’on dise la vérité. Moi-même, j’étais assez menacée. Le Premier ministre de l’époque ne voulait pas entendre parler de ça, en me disant que je travaillais dans la boue et que Kadhafi était mort et qu’il ne fallait plus en parler. Ça a changé pendant un moment. Les démocrates sont venus au pouvoir, certains en tout cas, et ont lu ce livre. Nous avons fait traduire le livre en arabe et c’était un choc dans la population. J’ai même eu le plaisir de voir une manifestation de femmes qui portaient des posters avec la couverture de mon livre en français et en arabe et qui sont allées à la place principale de Tripolis pour dire : ‘Plus jamais ça. Parlons de ça. C’est une réalité. Il faut la dénoncer.’ A la suite de ça, un projet de loi a été préparé par un ministre de la justice qui était très à l’écoute et qui a lui-même rencontré les filles qui ont été violées par Kadhafi et ensuite pendant la révolution. Et il s’est rendu compte de l’énormité du phénomène. Donc par la suite, il a refusé de nier ça. Il a préparé une loi pour reconnaître les femmes violées comme des victimes de guerre absolument comme les autres et qui donne des avantages à ces femmes, si elles acceptent de se reconnaître, leur garantit un secret, un anonymat, une pension, des aides financières, psychologiques et médicales. C’est énorme. C’est une loi absolument révolutionnaire non seulement dans les pays arabes mais dans le reste du monde. »

Votre livre a été donc traduit en arabe. Est-il sorti en Lybie ? Et quelles ont été les réactions des lecteurs ?

Photo illustrative: ليبي صح, public domainPhoto illustrative: ليبي صح, public domain « Ah, ça a suscité des débats. Il y a des gros titres dans les journaux. Je le souhaitais et j’avais peur. Et en même temps, ça a été pris comme une révélation. Enfin la vérité, enfin on rompt le silence. Le silence a été pendant quarante-deux ans le meilleur allié de Kadhafi, le complice absolu de Kadhafi. C’est ce qui fait que le viol est une arme et le crime parfait par excellence, puisque la victime ne peut pas se plaindre. Elle est enfermée dans son secret, parce que s’est un tabou et parce que la fille risque les crimes d’honneur par sa famille. Les frères peuvent vouloir faire disparaître la victime. Et pour la première fois, ce n’était pas une Libyenne, parce qu’une Libyenne ne pourrait jamais faire ce livre, mais une étrangère qui a fait l’enquête et l’a livrée à la Lybie. Il y a eu donc des débats, y compris au Parlement, parce que ces manifestations obligeaient les parlementaires à parler de ça. Et la conséquence du livre a été ce projet de loi et ce décret qui maintenant fait que dans un texte officiel on reconnaît que le viol est un crime, que les victimes ne doivent pas avoir honte et qu’elles sont exactement comme les autres victimes de guerre. Donc c’est une avancée extraordinaire, et c’est aussi une avancée pour les Syriennes, qui ont su qu’il y avait ce projet de loi en Lybie, et pour les Irakiennes. »

Comment voyez-vous l’avenir de la Lybie en tenant compte des informations acquises lors de vos reportages dans ce pays ?

Photo illustrative: ICRC, CC BY-SA 2.0 GenericPhoto illustrative: ICRC, CC BY-SA 2.0 Generic « Oh, écoutez, il est actuellement dans une situation catastrophique, complètement chaotique. Je voudrais avoir de l’espoir, normalement je suis très optimiste, mais je dois dire que tous les signaux qu’on a actuellement en Lybie sont très négatifs. Les femmes sont très organisées dans la société civile. Il y a des organisations des femmes un peu partout. Elles ont du faire beaucoup de choses pendant la révolution. Elles ont une vraie solidarité. Beaucoup de femmes sont éduquées. Elles veulent que maintenant leurs filles s’émancipent. Simplement, si les islamistes prennent le pouvoir, comment être optimiste ? A nouveau, on empêchera les filles d’être éduquées. Elles doivent toutes se couvrir avec le voile. Elles ne peuvent pas sortir si elles ne sont pas accompagnées d’un homme de leur famille, etc. Heureusement, les réseaux sociaux font qu’elles peuvent communiquer entre elles et qu’on n’arrivera pas à les priver de la parole. Ce livre a essayé de les aider à parler. Mais pour le moment la situation est dramatique. »

29-11-2014