Jiri Langer, un écrivain mystique juif passionné de psychanalyse - II

08-10-2005

Retrouvons une dernière fois Jiri Langer, écrivain tchèque quelque peu délaissé des annales littéraires, dont l'existence et les choix de vie furent étroitement liés au hassidisme, ce courant de la mystique juive des confins orientaux de l'Europe.

La semaine dernière, nous avions laissé le jeune homme âgé d'une vingtaine d'années, transformé par sa rencontre avec le rabbin de Belz au point d'adopter l'apparence et le mode de vie austère des Juifs orthodoxes, et pris dans la tourmente de la Grande Guerre, échapper à une mort certaine, en parvenant à se faire réformer pour maladie mentale. Alena Blahova, une de ses traductrices, relève que cette « crise mystique » extrême de ses jeunes années change de forme justement après la Première Guerre Mondiale :

« Il est aussi intéressant de voir que, pendant l'entre-deux-guerres, il s'est complètement distancé de ces manifestations extérieures qui avaient choqué ses parents. Il ne s'est évidemment pas distancé de ce qu'il avait appris à Belz, mais extérieurement, il est d'une certaine façon redevenu ce citoyen pragois bien dans le rang, qui, par exemple, allait faire du patin à glace sur la Vltava. »

Frantisek Langer, son frère, auteur dramatique connu, confirme dans l'avant-propos aux Neufs Portes du Ciel, le « retour à la normale » de l'enfant terrible de la famille :

Frantisek LangerFrantisek Langer « Mais quelle ne fut pas ma surprise, cependant, lorsque je découvris son occupation du moment. Les livres qu'il lisait n'étaient plus imprimés en hébreu mais en tchèque et en allemand, et il étudiait autre chose que le Talmud. Il s'agissait cette fois des oeuvres de Sigmund Freud et de ses disciples. (...) Il se mit à utiliser les méthodes freudiennes pour analyser le sens du rituel et du culte juifs, à rechercher les sources subconscientes du mysticisme juif et la véritable origine de l'idée religieuse. (...) Il publia les résultats de ses nouvelles études en 1923, dans un ouvrage intitulé L'Erotique de la Cabale. (...) Comme Freud, il alla jusqu'à trouver dans l'érotisme l'origine des lois les plus spirituelles et de l'éthique suprême de la foi juive. Il me semblait à moi, laïc, que n'importe quel juif orthodoxe aurait jugé hérétiques et blasphématoires beaucoup de ces déductions. Je constatais pourtant que Jiri était parvenu à ces conclusions en toute innocence et qu'il retirait autant de plaisir que les anciens commentateurs de ce qu'il découvrait en étudiant le Talmud. »

A Alena Blahova qui a travaillé directement sur la matière des textes et l'écriture de Langer, j'ai demandé comment celle-ci se caractérisait, car l'écrivain était polyglotte et écrivait aisément dans plusieurs langues :

« L'allemand de Langer est très scientifique, voire journalistique, parce que soit il écrivait dans des périodiques pragois de langue allemande, soit il a écrit des ouvrages en allemand pendant la période où il s'est intéressé à la psychanalyse. Ce qui fait que son Erotique de la Cabale, un de ses ouvrages les plus connus qui datent de sa période psychanalytique, se caractérise par sa langue un peu freudienne et sèche. Par contre, le fait qu'il ait été un poète se manifeste le plus dans les Neuf portes, et bien entendu dans ses poèmes en hébreu, mais je ne les connais que par leur traduction. »

L'Erotique de la CabaleL'Erotique de la Cabale Avec L'Erotique de la Cabale, qui peut attirer faussement du fait de son titre pour le moins accrocheur, mais où le lecteur sera bien en peine de dénicher quoique ce soit de croustillant, les Neufs Portes du Ciel sont le deuxième ouvrage de référence de Langer. Curieusement classé dans la nébuleuse rubrique « ésotérisme » lorsque l'on cherche par exemple les références de la traduction française sur le web, cette appellation peut rebuter au premier abord. Pourtant, il s'agit plus d'un recueil d'histoires, qui content certes les miracles et les légendes de rabbins saints, les riches et simples heures des membres de la communauté de hassidim, mais dans un quotidien concret et composé de petits événements. Frantisek Langer évoque d'ailleurs ce qui, lui, l'écrivain expérimenté, l'avait définivement conquis dans l'ouvrage que son frère lui confie en 1935 : « Jiri avait entremêlé deux fils pour tisser son récit. L'un était le scepticisme souriant de l'homme mûr racontant à des enfants les incroyables miracles opérés par des rabbins de contes de fées. L'autre, inséparable, celui de l'auditeur confiant, simple et crédule comme un enfant qui croit absolument tout ce qu'il entend. »

Les Neuf Portes ne paraissent pas avant 1937, et les temps sont déjà troubles : dès l'occupation de la Tchécoslovaquie, le récit de Langer est cloué au pilori et rejoint la cohorte d'ouvrages considérés comme « littérature dégénérée » par les nazis. Si les ouvrages sont menacés, les vies aussi : Jiri Langer opte pour l'évasion, une fuite vers un ailleurs qui lui sera fatale à court terme. Pourtant parti dès 1939, en passant par la Slovaquie où la Gestapo laissait aux Juifs passer le Danube en échange de pots-de-vin, il se retrouve coincé sur une péniche qui gèle sur le fleuve : les réfugiés vivent dans des conditions effroyables, les températures descendent jusqu'à trente en-dessous de zéro, les les épidémies et la mal-nutrition deviennent leur quotidien. Et Jiri Langer, dans le chaos de la guerre et de la fuite, qui avait rempli ses maigres bagages de centaines de livres, tombe malade et c'est dans un état de faiblesse avancée qu'il atteint finalement sa destination : la Palestine. A Tel-Aviv, il meurt le 12 mars 1943, des suites de sa maladie.

Terminons, en guise de conclusion, sur un extrait d'une des histoires hassidiques des Neuf Portes :

« Un vendredi soir, Mayerl décida qu'il bénirait le shabbat avec un gobelet d'hydromel. Vous aurez peine à le croire : n'est-il pas expressément recommandé dans le Shulchan Aruch que le shabbat soit béni avec du vin et aucune autre boisson ? Aussi cela provoqua-t-il une grande stupeur à Przemysl. (...)Le mot hébreu pour hydromel, dit Mayerl, s'écrit avec les trois lettres DBS car, en hébreu, les consonnes sont normalement écrites sans voyelle et les consonnes b et v ne sont qu'une seule même lettre. DBS, devash, veut dire hydromel et ces lettres sont aussi les lettres initiales, en tchèque, de Dej Buh Stesti, c'est-à-dire « Dieu nous donne le bonheur ». Les hassidim furent contents de cette explication. Alors soyons le aussi et que Dieu nous donne le bonheur, Daj Boze Szezescie, comme disent notre frères polonais. »

A noter encore que depuis cinq ans a lieu chaque année le festival de la culture tchèque, allemande et juive, Devet bran, soit les Neuf Portes. Oui, vous avez bien entendu, si Jiri Langer reste peu connu du grand public, son ouvrage a toutefois donné son nom à un festival culturel qui démontre son succès chaque année et dont cette année, la deuxième partie a commencé en République tchèque le 4 octobre pour s'achever le 30 novembre.

08-10-2005