Jiri Langer, un écrivain mystique juif passionné de psychanalyse - I

01-10-2005

Prononcez le nom de Langer a un Tchèque qui verse un tantinet dans la littérature de son pays, il vous parlera sans aucun doute de Frantisek, célèbre dramaturge, proche du président Tomas G. Masaryk, mais il y a peu de chances qu'il vous cite ou même qu'il connaisse son frère Jiri. Et pour cause : il fait partie comme quelques autres auteurs connus de petits cercles d'admirateurs restreints, des grands oubliés de l'histoire de la littérature tchèque.

Qui n'a pas à l'école, en cours d'histoire ou de littérature, appris des dates approximatives de naissance de rois, d'écrivains ou d'artistes ? Né aux alentours de... ou « date de naissance inconnue » ? Seulement cette impossibilité à dater la naissance d'une personnalité importante, on en a l'habitude pour le Moyen-Age par exemple. Alors quand on cherche des renseignements sur un auteur né à la fin du XIXe siècle et que l'on découvre que les témoignages ne s'accordent pas, il y a de quoi être surpris ! Certes, les hésitations ne portent pas sur des années, mais celle qui est rattachée à la naissance de l'écrivain Jiri Langer est pour le moins symptomatique de l'ensemble de sa biographie : on trouve le plus souvent la date du 19 mars 1894, mais son frère, dramaturge tchèque autrement plus connu que lui, évoque le 7 avril. Quoiqu'il en soit, nul autre que Jiri Langer n'incarne mieux l'expression d' « illustre inconnu »...

D'où vient cette méconnaissance de cet auteur juif tchèque, alors que comme Franz Kafka, dont il fut le professeur d'hébreu, il participe de cette fameuse combinaison triangulaire que produisit Prague, tout particulièrement à la Belle Epoque, ce mélange de trois héritages : juif, allemand et tchèque ? Est-ce la célébrité de son frère ? Une volonté de retrait de sa part ? L'oubli de la postérité pour un personnage au parcours considéré comme trop hermétique ? Car si la postérité ne l'a sans doute pas compris, sa famille et ses contemporains ont eu autant de mal : comment comprendre ce jeune homme, issu d'une famille juive complètement assimilée qui quitte le lycée avant son baccalauréat et commence à s'intéresser à la mystique juive ? Peut-on toucher du doigt les raisons pour lesquelles ce jeune homme de dix-neuf ans qui, un beau jour, prend ses cliques et ses claques, et part à Belz en Galicie, sur le sol actuel de l'Ukraine, et devient l'élève du rabbin local, tenant du hassidisme, une philosophie et un mouvement piétistes juifs, qui a ses racines aux confins orientaux de l'Europe ?

Alena Blahova a découvert Jiri Langer par hasard, dans les années 1970. En chinant, elle tombe sur son ouvrage le plus connu chez un antiquaire, paru depuis en traduction française en 1997, chez Albin Michel, sous le titre Les neufs portes du ciel, les secrets du hassidisme. Fascinée par le personnage, elle a traduit de nombreux ouvrages de Langer de l'allemand au tchèque et s'intéresse de près à son parcours. Comment interprète-t-elle ce départ soudain du jeune Langer ?

« La rupture est intervenue juste pendant la période de l'adolescence. Il venait d'une famille du quartier de Vinohrady à Prague, ses parents appartenaient à cette classe moyenne typique de la population pragoise à l'époque, ils possédaient une épicerie fine. Bien sûr son frère, Frantisek Langer, était un auteur dramatique reconnu et également son modèle, car c'était l'aîné des deux. Jiri partant pour Belz, auprès du rabbin de Belz, c'est quelque chose que je vois et que je m'explique aujourd'hui en faisant le parallèle avec quelqu'un qui aurait dix-huit ans et qui part en Inde ! Pour y trouver son gourou (rires) ! »

Sans doute y a-t-il une quête de la jeunesse, car cet intérêt pour la mystique, il le partage au début avec son meilleur ami de lycée Alfred Fuchs : pourtant celui-ci trouve sa voie dans le mysticisme catholique, alors que Jiri s'oriente vers une réappropriation identitaire de ses racines juives, mais qu'il pousse à l'extrême. Alena Blahova ne manque pourtant pas de replacer le choix personnel de Jiri Langer dans le contexte très particulier qu'offre l'Europe centrale et orientale du début du XXe siècle aux Juifs ashkénazes :

« Bien sûr, c'est lié avec ce qui se passait juste avant la Première guerre mondiale à Prague, où de nombreux réfugiés juifs d'Europe de l'Est arrivaient par vagues. La communauté juive assimilée de Prague et d'Europe centrale en général était horrifiée : ses membres avaient conquis une certaine position au sein de la société et soudain, ils voyaient arriver ceux qu'il était possible de montrer du doigt. C'était lié aussi aux débuts du sionisme, cela on peut le voir aussi chez Kafka, et c'est pour cela qu'il a commencé à apprendre l'hébreu auprès de Langer quand celui-ci est revenu. Je pense en tout cas que chez Langer, c'était d'abord une sorte de révolte de l'adolescence. »

Car non content de partir pour cette Galicie mystérieuse et inconnue, dont il écrit pourtant qu'il ne supporte pas l'isolement, l'arriération, la saleté, Jiri Langer en revient complètement transformé et apparaît à sa famille vêtu de noir, portant paillès et caftan, et suivant un régime alimentaire ascétique. L'avant-propos rédigé par son frère, Frantisek Langer, est une des rares sources directes d'informations, et lui-même décrit la stupeur de la famille qui ne sait plus que penser de ce fils et frère transformé :

« L'attitude de notre famille envers Jiri, à l'époque, nous rappelait celle décrite par Kafka dans La Métamorphose : une famille entière voit sa vie complètement bouleversée quand le fils de la maison se retrouve transformé en cafard ; il doit être soustrait aux regards du monde, pendant que les membres de la famille s'efforcent en vain de lui garder une place dans leur affection. »

Après ce premier retour de Jiri chez les siens, il repart, une fois encore vers Belz lorsqu'éclate la Première Guerre Mondiale : convoqué sous les drapeaux, son frère raconte qu'il se distingue très vite en s'attirant les foudres des autorités militaires. Levé avant ses compagnons pour pouvoir faire ses prières rituelles, il refuse obstinément la nourriture de l'armée, et surtout de porter les armes le samedi, jour du Shabbat. Mais, c'est la guerre et plus qu'en tout autre temps, l'armée ne badine pas avec la discipline : passible de cour martiale, il sera néanmoins réformé, avec l'aide de son frère, qui convainc les médecins et les autorités militaires de la défaillance d'esprit de son cadet.

Les deux frères ne se reverront qu'en 1920, et c'est à cette date que nous le retrouverons la semaine prochaine, dans le deuxième volet de ce portrait.

01-10-2005