Jiří Kratochvil : « J’ai transformé tous mes maux en récits grotesques. »

30-08-2014

« C’est mon récit le plus intéressant, » dit l’écrivain Jiří Kratochvil à propos de son roman « Slib - La Promesse » auquel il a donné le sous-titre« Requiem pour les années cinquante ». Le récit, qui commence par une impressionnante évocation de la vie sous un régime totalitaire, perd vers la fin ses contours réalistes et sombres et prend un aspect presque fantastique. Dressant d’abord le tableau du destin d’un homme pris dans l’engrenage de la police communiste, la STB, le roman prend ensuite un ton sarcastique et se transforme dans le courant de la narration pour aboutir à une conclusion aussi bizarre qu’inattendue.

Jiří Kratochvil, photo: Archives de Radio PragueJiří Kratochvil, photo: Archives de Radio Prague Le roman n’est pas le genre préféré de Jiří Kratochvil qui en a pourtant déjà écrit quatorze. Il aimerait bien plus écrire des contes :

« Ecrire des contes, c’est un grand plaisir pour moi. Malheureusement la majorité de mes livres sont des romans. Et cela me fait beaucoup souffrir. Ma femme pourrait vous dire que dans certaines étapes de l’écriture je me retrouve dans l’impasse et suis complètement désespéré et presqu’au bord du suicide. Je dis à ma femme: ‘S’il-te-plaît, il faut me le rappeler, jamais plus de roman, il faut que je n’écrive que des contes’. Les contes, c’est comme une caresse, c’est un plaisir… Et puis ce que j’écris commence de nouveau à gonfler et à devenir roman. Je recommence à souffrir, j’ai l’impression de ne pas savoir écrire et de ne jamais avoir écrit quelque chose de valable. Cela ne m’arrive pas quand j’écris des contes. »

Brno, photo: Štěpánka BudkováBrno, photo: Štěpánka Budková La vie de Jiří Kratochvil est liée à la ville de Brno, capitale de la Moravie. C’est dans cette ville qu’il est né en 1940, c’est à l’Université de Brno qu’il étudie les langues tchèque et russe et c’est aussi à Brno qu’il passera la plus grande partie de son existence. Son grand père est un philosophe catholique thomiste, son père est engagé dans le mouvement Junák qui réunit les scouts tchèques, et sa famille est donc mal vue par les autorités communistes qui prennent le pouvoir après le coup de Prague en 1948. En 1951 la situation de son père devient intenable et il est obligé d’émigrer. Jiří, sa mère et ses deux frères restent abandonnés et sous une surveillance étroite de la police secrète. A neuf ans Jiří tombe malade et passe quelques temps dans un sanatorium où il se met à raconter des histoires aux autres enfants soignés avec lui. Il réussit à impressionner et à envouter son public. Les autres garçons n’arrivent pas à se rassasier de ses récits et le petit conteur devient un passionné de la narration. « Toute mon écriture, dira-t-il, n’est que la nostalgie de ces histoires racontées par un petit garçon. »

Fils d’émigré, il ne peut pas espérer cependant la publication de ses récits. Sa carrière pédagogique n’est que de courte durée et il est obligé de gagner sa vie tour à tour comme ouvrier, gardien de nuit, téléphoniste et archiviste. Surveillé par la police, toujours repoussé au second plan, il n’arrive pas à se débarrasser de l’idée d’être un homme de classe inférieure. C’est la littérature qui lui rendra finalement confiance en lui-même et lui permettra de s’émanciper.

Jiří Kratochvil, photo: Vilém FaltýnekJiří Kratochvil, photo: Vilém Faltýnek « Tous les maux que j’ai vécus, je les ai transformés progressivement dans mes romans en récits grotesques », constatera-t-il. Interdit de publication, il écrit d’abord pour lui-même, puis, vers la fin des années 1970, il commence à publier en samizdat. Ce n’est qu’après la chute du communisme en 1989 qu’il deviendra écrivain à plein temps et pourra publier ses œuvres. La longue série de ses romans et contes lui apportent bientôt la notoriété et plusieurs prix littéraires. Beaucoup de ses œuvres sont traduites en langues étrangères. C’est ainsi qu’il décrit sa méthode littéraire :

« J’écris mes livres à partir de la fin. J’invente d’abord le dénouement, la pointe, l’aboutissement. Et c’est à partir de la conclusion que je compose un récit. J’avance à l’envers comme une écrevisse. Je suis fasciné par les conclusions parfaites. Quand je réussis à mettre au point un dénouement, une fin, un aboutissement parfait, écrire le récit ne me pose pas de problème. La conclusion de l’œuvre, la pointe, est une métaphore d’une situation de la vie, de quelque chose d’essentiel. Je travaille beaucoup avec l’imagination, avec la fantaisie, parce que je n’aime pas le réalisme. Quand un auteur manque d’imagination, je m’ennuie beaucoup. »

La critique classe bientôt Jiří Kratochvil parmi les écrivains postmodernes et il accepte d’être situé dans cette catégorie. L’action touffue de ces récits marie des motifs réalistes avec des éléments fantasques et bizarres, les traits psychologiques de ses personnages sont souvent hypertrophiés et parfois même les héros de ses livres jouissent de dons surnaturels. En tant qu’auteur-narrateur, il apostrophe le lecteur, l’informe sur sa stratégie et ses motivations et ne cesse de lui rappeler le pouvoir absolu de l’écrivain sur le texte. Il évite de se confesser dans la littérature et c’est pourquoi il n’écrit pas de poésie :

« Pour moi, la poésie est inacceptable parce qu’elle est trop intime. On y parle de soi-même et c’est ce que je ne sais pas faire. C’est pour ça que je ne peux pas écrire ni de la poésie, ni des Mémoires. Je traduis et exprime tout par les personnages des récits fictifs que j’invente. Bien sûr j’y suis présent d’une certaine façon, mais je ne pourrais pas écrire sur moi-même, j’aurais honte. La poésie et les Mémoires ne sont pas les genres pour moi. »

Photo: Druhé městoPhoto: Druhé město C’est en 2009 que Jiří Kratochvil publie son roman intitulé « Slib - La Promesse ». Il situe l’action encore dans la ville de Brno qui est le théâtre de tous ses romans. Le Brno de Jiří Kratochvil est une ville maussade et sombre où il n’est pas facile de vivre mais dont les habitants mènent une intense vie secrète. C’est l’atmosphère très particulière de cette ville inquiétante qui fait le charme du livre. L’histoire se déroule dans la première moitié des années 1950, période des procès politiques et des représailles qui sont orchestrés à Moscou et sèment la terreur dans toute la Tchécoslovaquie. L’auteur connaît intimement le terrain sur lequel se déroule son récit et notamment un immeuble de la rue Běhounská où il avait habité jadis avec sa famille et dont il fait le théâtre principal de son récit. Par une curieuse coïncidence c’est dans cette maison qu’a aménagé aussi l’éditeur de ses œuvres :

« Ce roman se déroule dans cette maison, pas seulement mais surtout dans cette maison. C'est mon récit le plus intéressant. Je n’aurais pas pu y entrer si mon éditeur n’y habitait pas. Je lui rendais de fréquentes visites pour ‘réapprendre’ cette maison parce que j’avais déménagé déjà en 1960. Ainsi, la description de l’appartement est très précise. C’est dans l’appartement de mon éditeur que j’ai ‘logé’ le personnage principal de mon livre. Cela se passe dans les années 1950. Le roman s’intitule ‘Slib – La Promesse’ avec le sous-titre ‘Requiem pour les années cinquante’. Cela pourrait rappeler une nouvelle de Friedrich Dürrenmatt, ce qui n’est pas un hasard. Le récit est composé de la même façon. C’est l’histoire d’une promesse qui ne peut pas être tenue. La promesse se retourne contre celui qui l’a faite, mais à la différence de la nouvelle de Dürrenmatt, ce n’est pas une histoire de pédophiles. J’ai donc fait le plan et noté beaucoup de détails sur l’appartement où habite l’architecte Modráček, héros de mon livre. Si vous lisez ce roman, vous y trouverez des descriptions de la maison qui sont absolument précises. »

Le héros du roman Kamil Modráček est un architecte de talent aux prises avec la police secrète. La police, représentée dans le roman par l’agent Rudolf Švarcšnupf, soupçonne la sœur de l’architecte d’activités subversives et pousse Kamil Modráček à devenir son informateur. L’architecte doit se soumettre à des interrogatoires réguliers et jouer le rôle de citoyen obéissant et malléable, car il espère pouvoir ainsi protéger sa sœur qui est peintre et qu’il aime tendrement. Il ne réussira cependant pas à éviter la tragédie. Un jour la police lui annonce que sa sœur a été arrêtée et accusée d’espionnage. Selon la police, ses tableaux abstraits n’étaient en réalité que des plans chiffrés d’importantes entreprises industrielles et la jeune femme désespérée se serait suicidée en prison. Ses biens et la villa que son frère a construite pour elle sont confisqués et c’est l’agent Rudolf Švarcšnupf qui y aménage avec sa famille. Profondément bouleversé, Kamil Modráček fait la promesse de venger sa sœur martyre et se met à préparer un plan diabolique…

Je ne vais pas vous en dire plus sur le sujet de ce roman qui commence comme un tableau réaliste d’une sombre période historique, prend peu à peu un aspect fantastique et ne cesse de surprendre le lecteur jusqu’à la fin. L’auteur marie les éléments du roman policier avec des détails autobiographiques et des visions quasi surréalistes. L’histoire racontée par plusieurs narrateurs que l’auteur utilise pour jeter chaque fois une lumière différente sur son sujet, finit par se transformer en une mosaïque chatoyante. Le roman sur un homme qui s’insurge contre l’arbitraire devient une réflexion sur la vengeance qui, aussi légitime soit-elle, ne peut jamais suppléer à la justice.

30-08-2014